‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 406 sur 445 · LIVRE XII, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAPITRE X

la sienne pût résister longtemps à l'influence du mauvais air de l'infirmerie, vicié par le souffle de quatre ou cinq poitrinaires qui s'y trouvaient. Il fut forcé d'en sortir, et on lui confia la charge de portier. Jamais personne ne s'en acquitta avec plus de vigilance, de ponctualité, de charité et d'édification.

Sitôt que la porte s'entr'ouvrait, rien ne frappait plus que ce saint religieux, avec sa robe blanche; on eût dit un ange qui vous ouvrait le Ciel. Il était aimé et vénéré de tous ceux qui visitaient l'abbaye : du roi d'Angleterre, de la duchesse de Guise, de Milord Perth, de M. de Meaux et d'une foule d'autres personnes de première qualité. Il avait surtout l'affection et l'estime de M«r de Savary, évêque de Séez, qui, sans avoir égard à ses infirmités continuelles, voulut l'élever au sacerdoce, pour donner à Jésus-Christ un prêtre selon son cœur. Il en avertit l'abbé de Rancé, qui déclara qu'on allait mettre l'obéissance de ce Frère à la plus terrible épreuve. Il fallut l'enlever d'assaut comme une forteresse.

Lorsque le moment de la cérémonie fut arrivé, il crut devoir faire une dernière tentative pour échapper à ce qu'il regardait comme le plus grand malheur de sa vie. Il se jeta aux pieds de l'abbé de Rancé pour le conjurer, les larmes aux yeux, de se rappeler qu'il n'était venu à la Trappe que pour y vivre et y mourir en pénitent, sous le sac et sur la cendre. Voyant qu'il n'avait nul égard ni à ses raisons ni à ses plaintes, et qu'il ouvrait déjà la porte qui conduit à l'église, où l'évêque de Séez les attendait, il se jeta aussitôt au-devant de lui, embrassa ses genoux pour l'arrêter, et redoubla ses instances avec des larmes si touchantes et d'un ton de voix entrecoupé de tant de sanglots, qu'un religieux qui l'entendit, s'imagina qu'il était arrivé quelque grand malheur. Mais il fut bien surpris lorsqu'il apprit la cause de cette désolation; il avoua qu'il ne croyait pas qu'un malheureux que l'on pousserait de force au dernier supplice pût jeter des cris plus déchirants.

Voilà ce qu'ont toujours fait les plus grands saints; il a fallu les traîner à l'autel de l'Ordination. Quelle leçon, ô Dieu! pour ceux qui non seulement y marchent, mais qui y courent avec tant de hardiesse et de témérité !

Le monde n'a que l'ombre et le simulacre de l'amitié. C'est dans les cloîtres qu'il faut en chercher la réalité; c'est là surtout qu'elle est sincère, qu'elle s'élève jusqu'à la fraternité; car là les amis sont de vrais frères. L'affection des religieux de la Trappe pour l'abbé de Rancé était réellement extraordinaire; c'était la piété filiale dans ce qu'elle a de plus tendre, de plus pur et de plus élevé; il y avait dans cet attachement une flamme céleste, un rayon du feu divin. Toutes les fois que cet abbé tombait malade,

il y avait des religieux qui le devenaient avec lui et à cause de lui, parce qu'ils perdaient le sommeil, l'appétit, la paix de l'âme, la joie du cœur. Ils semblaient vouloir mourir avant lui, dans la prévision qu'ils ne pourraient lui survivre.

Ainsi, quand il se retira à l'infirmerie, en 1697, Dom Mouchin, déjà souffrant, se sentit vivement frappé par le contrecoup de la sympathie. Ne pouvant plus voir ni entretenir assez son cher Père, au gré de son cœur, il lui semblait qu'il était privé comme de la moitié de lui-même ; la vie lui était devenue un supplice inexprimable. Quoiqu'il sût que le séjour de l'infirmerie aggraverait son mal de poitrine et le rendrait incurable, il demanda deux grâces à ses supérieurs : la première, de s'y renfermer pour toujours; la seconde, de s'y consacrer entièrement au service de celui dont il ne pouvait plus se séparer; on les lui accorda.

Cette place d'infirmier de l'abbé de Rancé, objet de toute son ambition, il la remplit avec un zèle, un dévouement, une délicatesse sans égale. Il était plus heureux près de ce lit de douleur que sur les marches d'untrône. Un seul regard, une seule parole de son Père bien-aimé lui faisait oublier toutes ses peines; il comptait pour rien le dépérissement de sa santé et la mort même, pourvu qu'il mourût en le servant. C'était lui qui le levait, qui l'habillait, qui lui rendait tous les services dont pouvait avoir besoin un vieillard de soixante-quatorze ans, accablé d'infirmités, et qui n'avait plus l'usage que d'un bras. Il n'aurait pris ni repos ni nourriture, si Dom Mouchin n'eût vaincu ses dégoûts et ses répugnances par une sorte de gracieuse importunité. Quelquefois ses instances le fatiguaient, et il répondait avec quelque vivacité : « Laissez-moi donc souffrir et expier à mon aise, vous serez cause que je mourrai dans l'impénitence! »

Un jour Dom Mouchin ne savait plus comment s'y prendre pour le changer de place et lui faire accepter quelque chose. « Vous voilà bien empêché, lui dit-il, il n'y a qu'à m'apporter un morceau de pain comme à un chien, et un peu d'eau de la fontaine qui coule proche d'ici (1)! » Certes ! il faut être élevé bien haut pour pouvoir descendre si bas; mais il faut avouer aussi qu'il y a bien de la grandeur dans une pareille humilité.

Les malades ont souvent des idées, des désirs auxquels il ne faut pas céder, dans leur intérêt; on prouve alors qu'on les aime en leur résistant. C'est ce que fit une fois Dom Mouchin. L'abbé de Rancé lui ordonna un jour avec un peu de vivacité de sortir de sa chambre ; mais il le rappela presque aussitôt pour lui demander pardon , lui disant en l'embrassant

(1) Le Nain, t. II, p. 512. — Voir la Relation.

tendrement : «Vous n'êtes point coupable, mon cher Frère ; vous avez fait votre devoir, c'est moi qui ai commis la faute, il n'en faut plus parler. » Tant d'humilité et d'abnégation toucha si profondément Dom Mouchin, qu'il se prosterna à ses pieds, et, voulant s'humilier à son tour, il avoua qu'un désobéissant tel que lui était indigne de le servir.

L'abbé de Rancé avait toujours demandé à Dieu, comme une grâce, de ne pas survivre à ce serviteur si fidèle, à cet ami si dévoué, mais les moments auxquels Dieu avait résolu de couronner ses travaux approchaient rapidement. Dès la fin d'août de cette année, Dom Mouchin se trouva accablé de tant de maux à la fois, que tous ceux qui en étaient témoins ne croyaient pas qu'il lui restât huit jours de vie. L'abbé de Rancé , plus effrayé que personne, pria ce cher disciple de se retirer dans quelque chambre de l'infirmerie, et de s'y préparer dans le repos et le silence au passage terrible. Mais un religieux qui se trouvait là en ce moment lui dit, par une espèce de prédiction : « Non, mon Père, laissez-le continuer les services qu'il vous rend; ne craignez rien , Dieu le soutiendra et lui conservera la vie tant que vous vivrez : c'est une consolation et un secours dont il ne vous privera jamais (1). »

Tous ceux qui connaissaient l'état de langueur et d'épuisement de Dom Mouchin, ne pouvaient qu'attribuer à une grâce particulière de Dieu et au courage de son cœur, la force avec laquelle il usait, au service de son cher Père, les restes d'une vie qui semblait ne plus lui appartenir.

A ceux qui seraient étonnés de retrouver à la Trappe des affections et des liaisons, où il est bien difficile qu'il n'y ait pas quelque chose d'humain, nous dirons qu'il y a une amitié sainte, permise et dans le monde et dans le cloître, et dont Jésus-Christ lui-même nous a donné l'exemple. ïl aimait saint Jean de préférence, et il se reposa sur son sein à la dernière cène ; Lazare, qu'il tira du tombeau, était son ami, amabat eum, et ce fut pour le plus grand sentiment de l'humanité, dit Chateaubriand, qu'il fit son plus grand miracle.

(1) Tout ceci est extrait de la Relation de la vie et de la mort de D. Mouchin précitée.

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