CHAPITRE XI
Saint-Simon envoie ses Mémoires à la Trappe; mort de M" de Barrillon; Vie de Bénigne Joly, de Dijon.
Le duc de Saint-Simon avait déjà commencé ses fameux Mémoires, si précieux pour l'histoire de son temps, mais qu'il ne faut cependant pas lire sans défiance ni toujours admettre sans réserve; où il y a tant de fougue et d'excentricité dans le style et dans le récit, une sorte de manie de dénigrement de certaines personnes et de certaines choses, et quelquefois, hélas! cette malice de sang-froid, qui s'attaque sourdement à des hommes qui ne peuvent pas et ne pourront jamais se défendre, et qui, avec du fiel et de l'encre mêlés et jetés en secret sur une feuille de papier, imprime à leur mémoire une tache éternelle. La foi chrétienne vivait toujours dans son âme : de là des inquiétudes et des scrupules de conscience; il voulut savoir s'il ne serait pas possible de concilier un travail comme le sien avec le précepte de la charité. Il avait, ainsi que nous l'avons dit, une confiance entière en l'abbé de Rancé ; c'était un de ses rares amis ; il lui envoya donc ses premiers essais, le priant de l'aider de ses conseils :
« 11 faut, Monsieur, lui écrit-il, que je sois bien convaincu que vous avez pour moi une bonté extrême, pour oser prendre la liberté que je fais, en vous envoyant, par la voie de M. du Charmel, les papiers dont j'eus l'honneur de vous parler en mon dernier voyage, lorsque vous me permîtes de le faire. Je vous dis qu'il y avait déjà quelque temps que je travaillais à des espèces de Mémoires de ma vie qui comprenaient tout ce qui a un rapport particulier à moi, et aussi un peu en général et superficiellement, une espèce de relation des événements de ces temps, principalement des choses de la cour; et comme je m'y suis proposé une exacte vérité, aussi m'y suis-je tâché à la dire bonne et mauvaise, toute telle qu'elle m'a semblé sur les uns et les autres, songeant à satisfaire mes inclinations et passions en tout ce que la vérité m'a permis de dire, attendu que travaillant pour moi et bien peu des miens pendant ma vie, et pour qui voudra après ma mort, je ne me suis arrêté à ménager personne par aucune considération.
« Mais voyant cette espèce d'ouvrage qui va grossissant tous les jours avec quelque complaisance de le laisser après moi, et aussi ne voulant point être exposé aux scrupules qui me pourraient venir à la fin de ma