LIVRE XII, CHAPITRE XI
vie, de le brûler, comme c'avait été mon'premier projet, ou même plutôt à cause de tout ce qu'il y a contre la réputation de mille gens, et cela d'autant plus irréparablement que la vérité s'y rencontre toute entière et que la passion ne fait qu'animer le style; je me suis résolu à vous en importuner de quelques morceaux pour vous supplier par iceux de juger de la pièce et de me vouloir prescrire une règle pour dire toujours la vérité sans blesser ma conscience... »
Quelque savant moraliste, quelque habile directeur que fût l'abbé de Rancé, il ne lui était pas possible de trouver cette règle qui n'existait pas. Le christianisme, dans ses enseignements les plus vulgaires, nous apprend que la charité ne nous permet pas toujours de dire la vérité, que si les fautes, les désordres, les vices de nos frères vivants ou morts sont cachés ou entièrement oubliés, il nous est défendu, hors le cas de nécessité, de les révéler au monde ; à moins, comme dans la yie de certains pénitents, qu'il ne s'agisse de la gloire de Dieu et de l'édification du prochain ; mais Saint-Simon n'en était pas là.
« Je vous supplie très humblement, ajoutait-il, de vouloir garder ce que je vous envoyé jusqu'à ce que je l'aille moi-même chercher, espérant avoir ce délice tout aussitôt après Pâques, et vous porter en même temps quelques cahiers des Mémoires mêmes. Je me flatte donc qu'au milieu de tous vos maux, de toutes ces peines que vous cause le changement heureux de votre grand et merveilleux monastère, vous aurez la charité d'examiner ce que je vous envoyé, d'y penser devant Dieu et de dicter des avis, règles et salutaires conseils que j'ose vous demander, afin que demeurant écrits, ils ne me passent point de la mémoire et que j'y puisse avoir toute ma vie recours. Je crois qu'il serait inutile de vous demander des précautions sur le secret et sur le ton de voix dont on lira ces papiers, pour qu'on ne puisse rien entendre hors de votre chambre ; eux-mêmes vous en feront souvenir suffisamment. Il ne me reste plus rien à ajouter ici, sinon de vous demander pardon cent et cent fois de la distraction que cela vous causera de tant de saintes et d'admirables occupations dont vous vous nourrissez sans relâche, et de vous assurer, Monsieur, que je suis, plus que personne du monde, pénétré de respect, d'attachement et de reconnaissance pour vous et à jamais (1). » Saint-Simon ne demandait pas une approbation, mais des conseils. Il faut avouer que le moment était mal choisi. Le pieux réformateur était plus que jamais accablé d'infirmités ; il avait concentré tout ce qui lui restait de force d'esprit et de cœur dans la méditation des saints Évangiles et dans celle des années éternelles; or, dans un pareil état,
(l) Cette lettre se trouve en tète des Mémoires, édit. Delloye.
dans ce courant d'idées, il ne pouvait plus y avoir de place pour les choses de la terre et les misérables intrigues du monde qu'on voulait remettre sous ses yeux. L'homme avait été mieux choisi que le moment; car il eut été difficile de trouver quelque part un juge plus éclairé et plus consciencieux ; il détestait la médisance, et il avait eu trop à se plaindre des calomnies pour ne pas les blâmer, les flétrir impitoyablement partout où il pourrait les rencontrer. Il s'agissait de rendre un service à un ami, et aussi peut-être à l'histoire contemporaine, et il dut certainement jeter un coup d'œil sur ces papiers mystérieux. Il n'avait pas deux poids et deux mesures ; nous le connaissons assez pour savoir ce qu'il dut dire de vive voix ou par écrit. M. de Saint-Simon ne parle pas de sa réponse, et ce silence même la fait assez deviner. Quoi qu'il en soit, il n'est rien de plus curieux que l'abbé de Rancé feuilletant dans sa cellule les premières ébauches de ces Mémoires uniques dans leur genre, pour le fond comme pour la forme, et qui devaient par cette originalité même, le piquant des anecdotes et des aventures, la hardiesse, disons le mot, l'audace de certains récits, passionner les siècles et les générations. Que d'observations, de remontrances, le saint solitaire ne dut-il pas faire à l'auteur! Les hommes justes, droits et calmes regretteront toujours qu'il n'en ait pas profité davantage.
L'abbé de Rancé perdit cette année un de ses plus chers et de ses plus saints amis, M»r de Barrillon, mort dès le 7 mai (1). Depuis quatorze ans il était atteint fréquemment de colique néphrétique, c'est-à-dire qu'il sentait des grains de sable s'entrecroiser dans ses reins, comme des lames acérées, avec des douleurs atroces. Il avait appris la patience à la rude école de la Trappe, et elle ne lui fit jamais défaut. Il a consigné dans son journal quotidien dont nous avons parlé, les sentiments de foi qui l'animaient dans les crises les plus affreuses. A chaque page nous lisons : « Ce mois ou cette semaine, attaque rude, violente, longue, de néphrétique : c'est une grâce particulière de Dieu sur moi, de ce qu'il me donne de temps en temps des occasions de souffrir, et que ces maux qu'il m' envoyé servent à me détacher du monde, à me faire songer à la mort. Je le prie de tout mon cœur de me faire la grâce de profiter de tous ces avertissements qu'il me donne (% . »
Cette maladie terrible n'était que l'avant-coureur d'une autre plus terrible encore ; au printemps de 1698, il inscrivait dans ses notes cette effrayante révélation : « J'ai commencé à ressentir les douleurs de la pierre
(1) Gall. christ., t. II, p. 1415.— Notes de M. E. des Nouhes sur le Journal de la vie de M. de Barrillon cité plus haut.
(2) Journal de sa vie.
à la fin du mois de janvier, et j'en ai été entièrement assuré au commencement du mois de mai. Je dois regarder ce mal comme une marque de la bonté de Dieu sur moi, qui veut me donner, par les souffrances qui sont les suites inséparables de ce mal, un moyen de faire pénitence de mes péchés, n'ayant pas assez de force sur moi pour me l'imposer telle qu'elle serait nécessaire, à cause de la multitude de mes fautes. Je prie Dieu de me faire la grâce de porter cette maladie avec la patience et la soumission nécessaire aux ordres de sa volonté. »
Il ajoute : a J'ai pris la résolution de venir à Paris consulter mon mal et voir si je devais me déterminer à la dernière opération (1). »
Il y vint plein de la pensée qu'il touchait à la fin de son exil. La plupart des livres qu'il apporta avec lui traitaient de la mort et des dispositions pour bien mourir (2).
Parti de Luçon le 13 septembre, il n'arriva que le 27 de ce mois à Paris, après avoir souffert d'incroyables douleurs sur toute la route (3). Il y resta jusqu'au mois de mai suivant, ne s'occupant que de pieuses lectures, de l'examen de sa conscience, méditant Dieu et l'éternité. Ce fut dans cet intervalle qu'il composa ses Pensées chrétiennes sur les maladies et sur la mort, et ses Aspirations sur le bonheur du Ciel (4). L'abbé de Rancé, quoique retenu à l'infirmerie par les plus longues et les plus cruelles infirmités, quoiqu'il se vît lui-même sur le bord de sa fosse, prêt à y descendre, ne cessa de lui écrire, lui promettant ses prières, l'excitant à la résignation, l'encourageant au dernier combat. Lui, de son côté, répondait de même : pour se soutenir, ils se donnaient mutuellement la main par dessus leurs tombeaux. Enfin, le saint prélat s'étant décidé à l'opération, s'y disposa par une dernière confession générale, et remit son testament entre les mains de M. Marcel, curé de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Le 3 mai il se traîna avec bien de la peine dans une chapelle où il entendit la messe et reçut le Saint-Viatique. Au sortir de là, il s'enferma pendant deux heures avec un ecclésiastique pour s'entretenir des besoins de son âme. Le 6, on lui fit l'extraction de la pierre d'une manière prompte et heureuse ; mais il y eut, la nuit du 7, une révolution si subite qu'on n'eut que le temps de lui administrer l'Extrême-Onction, et un moment après il passa à une vie meilleure (5).
(1) Journal de sa vie.
(2) Moréri, édit. 1759.
(3) Journal de sa vie.
(4) Du Bos, Vie de M. de Barri lion, p. 50.
'5) Moréri, édit. 1759 ; — Du Bos, Vie de M. de Barrillon.
L'abbé de Rancé fut désolé à cette nouvelle ; ce fut dans l'âme de M&r de Grenoble qu'il déchargea la douleur dont il était oppressé. Un ternaire d'amis venait d'être brisé par la mort. Les deux qui restaient sur la terre ne devaient pas tarder à suivre celui qui était allé au Ciel (1).
L'abbé de Rancé aimait toujours Dijon comme sa seconde patrie : il n'avait point oublié devant Dieu les nombreux parents et amis qu'il avait dans cette grande ville, les de Sou\ert, de Berbisey, Le Gouz, de Brezy, et surtout les Joly de Blaisy et de Bévy. Là était mort, dès le 9 septembre 1694, Bénigne Joly, son parent, fils d'un maître des requêtes au Parlement, chanoine de Saint-Etienne, ange de charité, surnommé le Père des pauvres, fondateur, dans sa ville natale, d'un séminaire pour les pauvres clercs, d'une maison du Bon-Pasteur et des Prêtres de la Mission, d'un institut de sœurs hospitalières, etc. Visitant les malades atteints du pourpre, il avait contracté cette maladie, et, après quelques jours de souffrance, il s'était endormi dans le Seigneur, à l'âge de cinquante ans, couché sur un lit d'emprunt, ayant donné le sien aux malheureux pestiférés. Le cardinal Le Camus avait fait son éloge funèbre en ces quelques mots : « Je n'ai point vu de prêtre plus accompli; il avait rassemblé dans sa personne toutes les vertus, dont les moindres font honorer les ecclésiastiques comme des saints. »
La Vie de ce saint Vincent-de-Paul de Dijon parut au mois de janvier 1700, et on l'adressa avec une lettre à l'abbé de Rancé. par l'intermédiaire de l'abbé Nicaise (2). On ne pouvait rien lui offrir qui lui fût plus agréable, ce vénérable prêtre étant de sa famille et de sa domesticité, comme dit saint Paul. Il répondit le 4 mars : « J'ai reçu la lettre et le livre que vous m'avez envoyés de la part de Mme Joly. On ne saurait trop adorer la conduite de Dieu si pleine de miséricorde, qui, dans un siècle aussi corrompu que le nôtre, nous donne des hommes si capables de convertir tout un monde par leur exemple et la sainteté de leur vie. Il n'y a personne qui soit plus obligé que moi de travailler à en faire un saint usage (3). » Ce fut la dernière lettre qu'il écrivit à l'abbé Nicaise, avec lequel il avait entretenu une correspondance très suivie depuis le 25 mars 1680, c'est-à-dire depuis vingt ans.
(1) On chercha, après sa mort, dans son diocèse même, sous Pépiscopat de M8r de Lescure, à rendre sa doctrine suspecte; Bossuet répondit que Msr de Barrillon avait été un saint et savant évêque. Il écrivait à son successeur : « On a dit que vous aviez souffert que l'on attaquât sa mémoire en votre présence, encore que nous eussions tous ce prélat en vénération. » (Lett. 252.)
(2) La vie de Messire Bénigne Joly {surnommé le Père des pauvres), Paris, Guérin, 1700, in-8°.
(3) Gollect. Nicaise, t. V,