‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 409 sur 445 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

De la correspondance de l'abbé de Rancé avec ses amis et plusieurs autres personnes.

L'abbé de Rancé, nous l'avons déjà dit, et nous éprouvons le besoin de le répéter, n'était pas un anachorète, mais un cénobite, et à l'exemple des plus grands saints de l'Ordre monastique, il avait pu, en certains cas, entretenir encore avec les gens du monde quelques relations de charité. Il était à cette extrémité, où il faut profiter des quelques instants qui restent pour mettre ses affaires en ordre et revoir, en quelque sorte, tout le dossier de sa vie. Sa vaste correspondance lui avait apporté une masse de lettres. Beaucoup renfermaient des secrets de conscience et des secrets de famille. Il s'occupa de les revoir et d'en faire un triage : le bruit se répandit dans le monde qu'il en avait brûlé plus de 15,000 : ce chiffre était certainement très exagéré/Quant à ses propres lettres qui avaient été recueillies et conservées, on disait, par une autre exagération, que le nombre s'en élevait à 10,000, et on citait encore plusieurs personnes qui en avaient beaucoup qu'elles ne voulaient pas livrer. La vérité est que, malgré toutes les recherches, on trouva beaucoup moins de lettres qu'on ne pensait.

Il avait été décidé qu'elles seraient imprimées avec son livre sur les Évangiles dont nous avons parlé. Aussitôt que les libraires de Paris le surent, ils se hâtèrent de lui faire les offres les plus avantageuses (1) ; mais il y eut des difficultés : elles ne furent publiées qu'après sa mort, et seulement au nombre de 222 (2). On ne sait pourquoi on s'est arrêté au deuxième volume quand la collection pouvait en former au moins dix. Il y eut probablement des réclamations de la part des personnes encore vivantes, à

(1) Les Delaulne proposèrent 15,000 francs, mais on en voulait 20,000; ils avaient fini par traiter pour 18,000. Mais, ayant su que plusieurs de ses lettres étaient déjà imprimées et qu'il y en avait bien des copies qui pourraient J'ètre bientôt, ils recoururent à M. le chancelier, qui réduisit considérablement le traité, et, comme cette réduction ne fut pas acceptée, on s'adressa aux Muguet, qui s'occupèrent d'abord de la publication du livre sur les Evangiles. Ils se proposaient de publier les Lettres avec les Obligations des chrétiens; ils avaient obtenu le privilège du roi le 15 juillet 1699 ; mais il y eut encore des obstacles. (Extrait du Portefeuille du R. P. Léonard, année 1099.) — Il y a encore aujourd'hui un nombre considérable de copies plus ou moins authentiques, soit dans les bibliothèques, soit dans les collections particulières. Celle de M. Feuillet de Gonches contient de cette sorte la correspondance de Mme de la Sablière avec l'abbé de Rancé, et plusieurs autres copies de lettres du même à divers personnages.

(2) Elles furent achevées d'imprimer le 7 décembre 1701 ; elles ne parurent qu'au commencement de 1702.

qui ces lettres avaient été destinées, et qu'on pouvait deviner, quoiqu'on eût pris beaucoup de soin d'enlever les noms propres et les adresses.

« Tout dans ces lettres, dit M. de Blampignon, est aussi solide que prudent, aussi plein de lumière que d'onction, et l'on y reconnaît que Dieu avait choisi ce saint abbé pour être non seulement le modèle achevé d'une infinité de religieux qui se sont perfectionnés par la sainteté de ses exemples, mais encore le guide d'une infinité de chrétiens qui vivant dans le siècle, n'ont pas laissé de se sanctifier par la sagesse de ses conseils (1). »

« On retrouve dans ses lettres, dit Élies Dupin, cet esprit de piété dont il était pénétré, ce zèle ardent dont il était possédé pour l'observance régulière, la douleur dont il était touché des dérèglements des monastères, les grandes idées qu'il avait de la religion, sa science et sa prudence pour la conduite des âmes, combien il était instruit des devoirs et des obligations de tous les états, la parfaite connaissance qu'il avait des voies du salut, et surtout cette sublimité de génie et cette facilité de s'exprimer noblement qui lui étaient si naturelles (2). »

Il est des hommes que l'on n'a pu apprécier et connaître que par leur correspondance, l'abbé de Rancé est dans la sienne le même que dans ses livres, sa réforme et sa maison : c'est toujours le grave et pieux solitaire qui parle, qui dicte une lettre sur le ton d'un sermon. Cependant il s'y révèle par un côté que l'on ne connaissait peut-être pas assez : le côté du cœur. Son style semble quelquefois s'attendrir au nom de l'amitié dont il a la cordialité, l'abandon, les aimables inquiétudes, avec les accents d'une douce et touchante sensibilité.

Il a emporté avec lui dans le désert le souvenir de tous les pieux et sincères amis qu'il avait dans le siècle, et il leur a gardé toute son affection. « Croyez bien, écrit-il, que la retraite dans laquelle nous passons notre vie ne diminue en rien les sentiments que l'on a pour vous depuis tant d'années, et que l'on ne vous a jamais mis au nombre des choses et des personnes dont a prétendu se séparer, quand on s'est séparé du monde. Dans la vérité il n'y a point de jours que vous ne me soyez présent et que je ne vous recommande à Dieu (3). »

Il désire vivement recevoir leur visite, il va au-devant, si elle se fait attendre, il la provoque par ses empressements et ses vœux. Combien de fois ne s'est-il pas écrié dans ses lettres : « Plût à Dieu, que rien ne vous empêchât de faire le voyage de la Trappe, ce me serait une joie sensible,

(1) Approbation en tête du 1er volume.

(2) Biblioth. des auteurs ecclés. du XVII* siècle, part. IV, p. 197.

(3) Lettres de piété, t. I, p. 237.

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