LIVRE XII, CHAPITRE XII
une véritable consolation, de vous voir dans notre désert et de vous y embrasser encore une fois avant de mourir (1) ! » Et plus loin : « Si nous n'avons pas la satisfaction de voir nos amis autant que nous le souhaiterions, il faut se contenter de savoir que nous sommes dans leur mémoire et dans leur cœur, et que nous avons pour eux tous les sentiments d'estime et de tendresse dont ils sont dignes (2). »
Lorsque la vieillesse et les infirmités lui font craindre que la séparation ne soit prochaine, son imagination s'assombrit, son cœur s'attriste et se désole; il écrit à l'un d'eux : « Ce n'est pas sans regret que je vous vois partir pour votre pays, votre santé et votre âge ne nous laissant aucun espoir de vous revoir jamais... Cela s'appelle un grand adieu; mais si la Providence me prive pour le reste de mes jours de la consolation de vous voir, il me reste celle d'être assuré, comme je le suis, que j'aurai toujours dans votre amitié toute la part que vous m'y avez donnée, et qu'elle est à l'épreuve de tout. Un cœur comme le vôtre ne sait ce que c'est que de changer (3). »
Voici certainement un des plus beaux mots de l'amitié, et c'est de l'abbé de Rancé :
« Ce serait une chose bien douce, d'être tellement dans l'oubli, que l'on ne vécût plus que dans la mémoire de ses amis (4) ! »
Quelqu'un a dit : « Quand je suis avec mon ami, je ne suis pas seul et nous ne sommes pas deux ; » c'est-à-dire, le propre de l'amitié sincère, est de nous identifier avec la personne que nous aimons et de nous faire ressentir ses peines, bien plus encore que ses joies, comme si elles nous étaient propres. C'étaient surtout les souffrances et les malheurs que l'abbé de Rancé partageait avec ses amis.
Il disait à l'un d'eux : « Ce qu'on m'a mandé de votre indisposition m'afflige au dernier point, et quoiqu'on m'assure que n'étant accompagnée d'aucun accident fâcheux, il n'y a rien à craindre, je ne laisse pas de tout appréhender pour une santé aussi délicate que la vôtre, et pour une personne dont la conservation m'est chère au-delà de toutes les choses du monde (5). »
Il écrit tout alarmé à un autre : « Je prends plus de part que je ne puis vous le dire, à tout ce qui vous regarde, et quand je pense à la nature et à
(1) Collect. Nicaise, lettres 3, 94, 100, etc. — Ce fut pour répondre à ces invitations que l'abbé Nicaise vint deux fois à la Trappe.
(2) Lettres de piété, t. I, p. 385.
(3) Collect. Nicaise, lett. 70, 115, t. V.
(4) Ibid., lett. 38.
(5) Lettres de piété, t. II, p. 300.
054 HISTOIRE DE ï/ABBÉ DE RANCÉ.
la qualité de votre mal, et aux douleurs qui l'accompagnent, je tremble pour vous ; il me semble que je les ressens tout entières (d). »
L'abbé de Rancé ne vise jamais au compliment ; parce qu'il sait qu'il n'y a guère de compliment sans flatterie, et que la flatterie n'est qu'un doux mensonge. Si donc il lui en échappe un par hasard, on voit bien qu'il coule de bonne source, mais il est aussitôt refoulé. Il ne veut pas plus qu'on lui en fasse qu'il n'en fait aux autres. « Vous m'écrivez, dit-il, avec des cérémonies qui ne conviennent point à l'étroite amitié qui est entre nous; pour moi, je ne sais point faire de compliments, et je ne sais que vous dire que je vous aime de toute la force et de l'étendue de mon cœur. »
Il aime ses amis, mais il ne les aime pas plus que la vérité ; il ne veut pas la leur dissimuler et encore moins la leur cacher, lorsqu'il la croit nécessaire ou utile au salut de leurs âmes. L'un d'eux, l'abbé Nicaise, malgré de beaux projets de séparation, de retraite, de vie plus pieuse et plus ecclésiastique, est toujours resté un peu mondain, errant au gré de son imagination d'artiste, sans cesse à la recherche des inscriptions et des médailles, à l'affût des nouvelles, des gazettes et des livres frais éclos, comme l'a dit quelqu'un (2). Le réformateur devait sentir et comprendre mieux que personne le vide d'une pareille vie dans un prêtre; après lui avoir donné en vain beaucoup de bons conseils, il finira par lui dire nettement un jour : « C'est un grand malheur, comme vous le savez, de connaître le bien, et de ne faire autre chose que de le désirer ; car ce ne sont pas de simples désirs, mais des œuvres que Dieu demande... Souvenez-vous qu'il ne faut pas que nos désirs soient éternels, et qu'ils nous sont inutiles, à moins qu'ils ne changent de nature et qu'ils ne passent à l'action (3). Vous avez tant de lumières, pourquoi ne pas les suivre ? Dieu ne vous les a pas don-
Ci) Collect. Nicaise, lett. 95, t. V.
(2) De La Monnoye, dans l'épitaphe qu'il lui fit :
De tous c6tés, à son adresse, Avis, journaux, venaient sans cesse, Gazettes, livres frais éclos, Soit en paquets, soit en ballots.
Fallait-il écrire au bureau Sur un phéuomène nouveau, Annoncer l'heureuse trouvaille D'un manuscrit, d'une médaille, D'Arnauld mort avertir la Trappe, Féliciter un nouveau pape?
L'habile et fidèle écrivain N'avait pas la goutte à la main.
C'était le facteur du Parnasse. — Etc.
(S) Collect. Nicaise, lett. 29, t. V.