LIVRE XII, CHAPITRE XII
nées afin qu'elles ne vous soient d'aucun usage, et qu'elles ne vous servent qu'à remarquer les fautes, après que vous les aurez faites (1). Ce qui vous reste de temps est si peu de chose, qu'il passera comme un éclair. »— Enfin, lorsqu'il le sait sérieusement décidé à rentrer en lui-même et à se préparer à la mort, il l'encourage et lui promet le secours quotidien de ses vœux et de ses prières (2).
L'amitié de l'abbé de Rancé n'était point une amitié humaine, elle était surnaturelle et céleste comme la source divine d'où elle découlait. Elle venait de Dieu et devait reporter à Dieu. Toutes les fois que dans les lettres qu'on lui adresse, il se présente des éléments tellement mondains, qu'il ne peut s'en servir pour sa propre édification et celle de l'ami qui lui écrit, il les repousse impitoyablement. L'abbé Nicaise lui ayant envoyé une espèce de jeu ingénieux et récréatif, il lui répond assez durement : « Nous avons reçu votre jeu. On ne peut pas assurément jouer d'une manière plus innocente, mais véritablement nous n'avons point de temps pour une pareille occupation ; nos journées sont pleines, tous les moments en passent avec tant de rapidité que nous n'avons point dévide à remplir (3). »
Ce qu'il y a peut-être de plus admirable dans toute cette vaste correspondance, c'est que, sauf quelques vigoureuses sorties contre certains désordres monastiques, on n'y retrouve rien d'offensant, rien de blessant pour personne. Il y flétrit, il y stigmatise les abus, les vices, les dérèglements, mais il sait arrêter sa pensée, contenir sa plume devant les limites sacrées de la divine charité, même quand il s'agit de ses plus grands ennemis. Pas un mot frivole, léger, sentant le vieil homme. Tout y annonce, tout y révèle le respect de soi-même et des autres, la dignité du chrétien, le bon ton et la politesse du gentilhomme, la gravité austère du moine, la tendresse, la loyauté, le dévouement du véritable ami.
Personne ne comprit mieux les devoirs de l'amitié, personne n'y fut plus fidèle. Nous pourrions en citer bien des exemples, nous nous contenterons d'un seul, il s'agit de M. de Tréville.
Ce gentilhomme était aussi distingué par son esprit que par son cœur, les grâces de ses manières que par les charmes de sa conversation. Il était intimement lié avec Racine, Boileau, Bossuet et le maréchal de Bellefonds. Depuis longtemps il avait renoncé au grand monde, se contentant de quelques compagnies choisies, et particulièrement de celle de Mraes de la Fayette et de Sévigné. Si l'on en croit Saint-Simon, sa vie retirée pré- Ci) Collecl. Nicaise, lett. 12, t. V.
(2) Ibid., lett. 104.
(3) Jôirf., lett. 48, t. V.
senta d'abord un haut et bas de dévotion, mais ses dernières années furent plus suivies dans la régularité et la pénitence. Ce qu'il en conserva jusqu'à la fin, fut un entier éloigriement delà cour, dont il ne se rapprocha plus, après l'avoir quittée, et une fine satire de ce qui s'y passait, que le roi ne lui pardonna jamais. Ayant été élu membre de l'Académie française, son élection ne fut pas sanctionnée par l'autorité royale, et on ne lui ménagea pas ce coup de verge, faute de mieux. On le contraria plus tard dans ses liaisons et on s'efforça surtout de détacher de lui l'abbé de Rancé, son plus ancien et son meilleur ami. La duchesse de Guise en écrivit à ce dernier qui lui répondit avec beaucoup de courage et de franchise :
« Votre Altesse Royale y-a-t-elle pensé? Et voudrait-elle que je rompisse sur de simples soupçons avec un ami qui étant plein, comme il est, de vertu et Je probité, s'attirera toujours l'estime et l'amitié de tous ceux qui le connaissent ? Ce sont des qualités si rares en ce temps, et qui se trouvent en si peu de personnes, que l'on ne saurait faire trop de cas de ceux à qui Dieu les a données. Je passerais peut-être toute ma vie sans retrouver ce que j'aurais perdu... La charité de Jésus-Christ ne sait ce que c'est de former ni jugement ni soupçon. Elle croit le bien de tout le monde et jamais le mal, que lorsqu'elle le voit d'une manière évidente et toute sensible. Dieu me préserve, Madame, d'un inconvénient que j'ai remarqué et condamné toute ma vie, de ne garder ni fidélité ni parole, et ne faire aucun scrupule de violer les lois de l'amitié toutes les fois que les passions, les intérêts, la complaisance ou la fausseté du zèle y engage (1). »
Ainsi, l'abbé de Rancé n'était pas de ces gens dont l'amitié cauteleuse etmobile monte ou baisse selon le thermomètre de la politique; il la plaçait dans ces régions supérieures de l'âme où elle ne meurt qu'avec la vertu et l'estime. M. de Tréville continua d'être son ami ; sa maison et son cœur lui furent constamment ouverts.
(1) Cette lettre est citée dans le volume intitulé : Lettre de M. de Tillemont a feu M. l'abbé de la Trappe, Nancy, Nicolaï, 1704.