‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 413 sur 445 · II · texte numérisé non relu

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t)5<S HISTOIRE DE L ABBE DE RANCE.

Quelle était la conduite de l'abbé de Rancé envers ceux qui lui voulaient ou qui lui faisaient tant de mal?

Il est extrêmement rare que nous soyons ce que nous devons être pour nos ennemis, selon les vrais principes du christianisme. « Ou bien, dit Bossuet, nous poussons sans bornes nos ressentiments, et nous exerçons sur ceux qui nous fâchent des vengeances impitoyables; ou bien nous nous plaisons de les accabler par une vaine ostentation d'une patience, d'une pitié outrageuse qui ne se remue pas par dédain et qui feint d'être tranquille pour insulter davantage : c'est la vengeance raffinée des philosophes et surtout des stoïciens (1). » L'abbé de Rancé ne regardait pas seulement le précepte évangélique du pardon comme une parole sublime, mais comme le plus sacré et le plus saint des devoirs. Il envisageait la malice, les persécutions et les injustices des hommes, du point de vue du calvaire et de la croix, sur laquelle la grande victime s'était sacrifiée pour ses bourreaux eux-mêmes, les rachetant par le sang qu'ils répandaient, ipso redempti sanguine quem fuderunt(%). Il lui arriva cent fois d'être assailli par les calomnies de ses ennemis, enveloppé de leurs artifices, assiégé de leurs paroles de haine, comme dit le Psalmiste ; enfin, enfermé dans une circonvallation d'iniquités, et il ne perdit jamais la charité. Il apercevait pardessus la main mortelle qui frappait, la main divine qui punissait: les hommes disparaissaient et il ne restait plus que des instruments de la justice de Dieu, de nouveaux moyens de faire pénitence et de gagner le Ciel.

C'est ce qui nous explique cette parole déjà citée, qu'il répétait souvent et qui, pour paraître étrange, n'en est ni moins belle ni moins vraie : « Si l'on savait de quelle utilité nous sont nos ennemis, on les achèterait au poids de l'or; ils nous sauvent en nous affligeant, et nos amis nous perdent en nous flattant. » En effet, pour des chrétiens comme l'abbé de Rancé, des ennemis valent le Ciel, et, s'il leur était permis d'en acheter, ils ne pourraient les payer trop cher (3) .

On ne prie pour ses ennemis qu'autant qu'on les aime ; car il n'y a que la seule charité qui prie, et il ne se peut faire que l'on prie pour ceux que l'on hait (4). L'abbé de Rancé institua, comme nous l'avons déjà dit, une messe quotidienne à perpétuité pour ses ennemis (5). Vengeance sublime ! Il voulait que chaque jour, le sang de la victime divine criât miséricorde jusqu'au Ciel pour ceux qui chaque jour lui souhaitaient ou lui faisaient

(1) Bossuet, Sermons, t. IX, p. 263, in-lc2.

(2) S. August. in Joann., t. III, p. 724.

(3) Le Nain, Vie de M. de Rancé, t. II, p. 528.

(4) Bossuet, ibid.

(5) Le Nain, t. II, p. 528.

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