‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 414 sur 445 · LIVRE XII, CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAPITRE XIII

du mal sur la terre, et il répondait par des bénédictions à leurs malédictions.

Il avait l'habitude d'écrire sur un billet qu'il affichait à la sacristie, les personnes et les choses que les prêtres devaient recommander à Dieu au saint sacrifice ; très souvent on y lisait ces mots : « Vous prierez pour un homme qui a d'autant plus de droit à nos prières, que c'est un de nos plus grands ennemis. »

Un jour on lui annonça qu'un curé du voisinage qui l'avait fort tourmenté par ses chicanes, était à l'extrémité, il porta aussitôt ce billet à la sacristie : « On priera notre Seigneur Jésus-Christ pour un bon curé qui a reçu tous ses sacrements et qui est à l'agonie. Il est d'autant plus recommandable qu'il nous a plus troublés, et qu'avant sa dernière maladie, il était sur le point de nous intenter le procès le plus injuste. »

Ayant appris la mort de quelqu'un qui toute sa vie n'avait cessé de médire de lui et de son monastère, il écrivit de sa main et fit mettre à la sacristie ce billet : « On priera notre Seigneur Jésus-Christ pour une personne morte ennemie de cette maison. Je vous mets cette circonstance ; parce que si vous êtes vraiment chrétiens, ce vous est un pressant motif de la présenter à Dieu, avec plus d'application et d'instance (1). »

L'abbé de Rancé était heureux de saisir toutes les occasions qu'il rencontrait de faire du bien à ses ennemis. Un abbé cistercien qui avait cherché à le diffamer, étant venu par hasard à la Trappe, vers le temps de Pâques, on ne peut exprimer avec quelles marques de bonté et d'amitié il le reçut. Il ne le quitta point, l'accompagnant partout, prenant soin que rien ne lui manquât. Il lui fit dire la grand'messe les derniers jours de la semaine sainte ; il voulut même recevoir de sa main la sainte communion le jeudi saint avec tous ses frères. Quelqu'un lui ayant marqué sa surprise de ce qu'il traitait avec tant de charité cet homme qui l'avait si maltraité, il répondit tranquillement : « Tout cela est possible, je n'y songe plus, ne faut-il pas pardonner à ses ennemis (2) ? »

Un gentilhomme dont il avait eu souvent à se plaindre, ayant une affaire grave à Paris, vint le trouver pour le prier d'écrire à ses amis en sa faveur, il le fit aussitôt. Dom Rigobert, son secrétaire, lui dit alors : « Comment, mon Père, écrivez-vous tant de lettres pour le service d'un homme qui ne pense qu'à vous nuire ? » « Que voulez-vous que je fasse, lui répondit-il, l'Évangile ne nous oblige-t-il pas de faire du bien à nos ennemis ? » On peut dire de l'abbé de Rancé, comme on l'a dit de quelqu'un, que le

(1) Le Nain, Vie de M. de Rancé, t. II, p. 521 et suiv.

(2) Ibid., p. 524.

meilleur titre pour en obtenir des grâces, était de l'avoir offense* ! Un curé des environs, étant venu à la Trappe, il voulut savoir de lui quels étaient les plus pauvres de ses paroissiens ; ce charitable pasteur lui en ayant nommé plusieurs : « Et un tel, lui dit-il à la fin, en l'interrompant, ne serait-il pas aussi dans la nécessité?» Le curé lui dit, qu'à la vérité, il avait autant besoin d'assistance que les autres, mais qu'il n'avait pas osé lui en parler, parce qu'il savait l'injustice que cet homme avait faite à son monastère. « Hé bien, Monsieur, répliqua-t-il, ce sont ceux-là qu'il faut spécialement assister.» Et aussitôt il enjoignit au cellérier de lui donner abondamment tout ce qui pourrait lui être nécessaire.

Un gouverneur de Normandie qui avait répandu dans le monde les calomnies les plus capables de le perdre, lui et sa communauté, le conjura de s'intéresser à son fils qui avait besoin de sa protection, il se mit aussitôt à écrire, en disant: « Je le fais avec d'autant plus de joie, que c'est pour le fils du plus cruel ennemi que j'aie jamais eu (1). *

L'abbé de Rancé, comme toutes les grandes âmes, avait de ces vengeances qui paraissent extraordinaires, mais qui n'en sont que plus propres à confondre un ennemi et à le faire rentrer en lui-même, pour peu qu'il lui reste de foi et de cœur.

Un abbé de qualité qui venait de fort loin à la Trappe, afin d'y chercher des conseils sur une affaire très importante, n'en était plus qu'à quelques lieues, lorsqu'il fut forcé de s'arrêter dans un monastère, qui se trouvait sur sa route, pour y demander l'hospitalité.

A peine eut-il dit le but de son voyage, qu'on se déchaîn? contre l'abbé de Rancé, le traitant de visionnaire, de fanatique, et même d'hérétique. Hélas! quand on est en veine de gros mots, un de plus, quelque énorme qu'il soit, ne coûte guère. « La voix du public et tous les gens de bien qui connaissent ce grand homme, répartit l'abbé voyageur, en rendent un autre témoignage que vous. Et je vous avoue que je ne puis comprendre qu'il y ait si peu de charité dans cette maison (2). »

Aussitôt qu'il fut à la Trappe, il s'empressa de raconter tout cela. « Monsieur, dit l'abbé de Rancé, ni moi ni mes frères, nous ne méritons pas que vous entriez si fort dans nos intérêts, et que vous nous témoigniez tant d'amitié; nous ne vous sommes pas moins obligés. Mais, au reste, je ne me rappelle pas avoir donné le moindre fondement à tant de malveillance ; je prierai et ferai prier pour ces bons religieux, afin que Dieu les délivre

(1) Le Nain, t. II, p. 520 et 525.

(2) Manuscrit de Septfons , cah. V, p. 70.

Page 1