LIVRE XII, CHAPITRE XIII
de ces dangereux préjugés qu'ils ont contre nous. Quant à moi, je les aime de tout mon cœur, et je veux leur en donner des marques. » Il commanda aussitôt à quelques Frères convers d'aller jeter les filets dans les étangs et de lui rapporter les douze plus belles carpes qu'ils pourraient prendre. Il les envoya à ses détracteurs avec un louis d'or, et un billet par lequel il leur souhaitait toute sorte de prospérités, et se recommandait instamment à leurs prières (1).
Si par le devoir de la charité, l'abbé de Rancé aimait ses ennemis, par l'amour de la paix, il détestait les contestations et les procès. Il n'ignorait pas que l'ascète chrétien était par sa vocation un homme de douceur et de pardon, qu'il devait rester assis, silencieux, dans son désert et ne jamais paraître au forum pour y crier et y contester (2). Il croyait que c'était surtout pour les moines, c'est-à-dire pour les parfaits, que Jésus-Christ avait dit : Si on vous chicane pour avoir votre tunique, donnez encore votre manteau. Il posait en principe qu'il leur était en général défendu de plaider (3). « Cependant, ajoutait-il, nous n'oserions pas dire que cette règle n'a point d'exceptions, et qu'il n'y a quelques rencontres extraordinaires dans lesquelles la volonté de Dieu n'est pas qu'elle soit suivie. Ainsi, il peut être permis à des religieux d'avoir quelquefois des procès pour des raisons importantes, pour éviter des dommages et des pertes considérables, pour se tirer d'une oppression violente, et empêcher l'effet d'une entreprise capable de ruiner le bien d'une communauté et d'en troubler le repos, ou pour arrêter le cours de quelque injustice, et obliger par là celui qui la commet de rentrer en lui-même, en sorte que conservant la douceur et la charité, on ait beaucoup plus devant les yeux le salut de son prochain que non pas une utilité temporelle (4). »
Mais il veut qu'avant de faire le premier pas, les cénobites emploient tous les moyens possibles pour terminer leurs différends par les voies de la conciliation, représentant, ou par eux-mêmes ou par des amis communs, à celui qui les maltraite, l'injustice de son procédé, le mal qu'il y a d'usurper les biens de l'Église et de persécuter les serviteurs de Jésus-Christ. Il exige qu'ils proposent préalablement des arbitres, et s'offrent de se soumettre à leur jugement; qu'ils relâchent de leurs biens et de leurs intérêts pour rendre l'accommodement plus facile ; qu'ils joignent atout cela des
(1) Le Nain, t. II, p. 527.
(c2) Voir, dans son livre De la Sainteté cl des Devoirs de la vie monastique, I. II. les chap. xvi el xvn : de la retraite et du silence. Id., ibid., <|uest. 7, 8, 9, 10.
(4) Voir, dans le livre Dr. la Sainteté, etc., laquest. 0 du chap. IVI, t. IL
prières instantes pour demander à Dieu que dans le cas où ils seraient contraints de se dispenser de la lettre de la loi, ils ne soient pas assez malheureux pour en perdre l'esprit. Il leur recommande par dessus tout, de n'avoir jamais de procès douteux, et dont la décision ne soit pas certaine, « n'y ayant rien qui expose davantage leur réputation aux traits perçants de la malignité des hommes que le méchant succès des affaires mal entreprises (1). »
Telle a été constamment la doctrine qu'il a professée, dans ses Devoirs de la vie monastique, dans ses Eclaircissements (2) et dans son Explication de la Règle de Saint-Benoit (3). On peut dire à sa louange qu'il ne s'en est jamais écarté dans la pratique.
Il tremblait à la seule pensée d'une affaire litigieuse ; car il savait que la fureur des procès avait été une des principales causes de la décadence et de la ruine des institutions monastiques, mais particulièrement de l'Ordre de Cîteaux, dont l'histoire, pendant les deux derniers siècles de son existence, n'est que celle de ses procès (4). Lorsqu'il se présentait quelques difficultés graves d'où dépendait la conservation du monastère, il fallait l'y faire entrer malgré lui, et pour ainsi dire, à force de bras et de machines.
Ses ennemis qui n'ignoraient pas combien la manie des procédures avait rendu les moines odieux, ne sachant plus que lui reprocher, l'accusèrent enfin d'être plaideur. « Je suis fâché, lui écrivait l'un d'eux, de vous faire passer du chœur au palais ; mais je ne puis me dispenser de vous avertir qu'on dit dans le monde que vous avez changé de sentiment touchant les procès, que vous avez plusieurs affaires soit à Mortagne, soit au Parlement, soit dans les autres tribunaux, etc. (5) ; que vous surfaites dans la spéculation, interdisant les procès; mais que vous rabattez dans la pratique, plaidant comme les autres (6). » Or, rien n'était plus faux.
« Il faut se rappeler, a dit quelqu'un, que la Trappe était sur les lisières du Mans, du Perche et de la Normandie, c'est-à-dire au centre de la chicane, et au milieu du trône de l'injustice, de l'envie, de la ruse, de l'usurpation et des querelles. La situation de cette maison demandait donc qu'elle se rendît savante et habile pour se défendre à coup sûr de tant
(1) De la Sainteté, etc., t. II, quest. 9 du chap. xvi.
(2) Eclaircissements, 13e difficulté, p. 222.
(3) Chap. il, p. 172.
> (4) C'est ce que constatent chaque jour tous ceux qui fouillent les archives des monastères cisterciens en France.
(5) Les Quatre- Lettres, p. 209, 212, 214.
(6) Thiers, Apologie de l'abbé de la Trappe, p. 221.