LIVRE XII, CHAPITRE XIII
d'ennemis qui l'environnaient ; c'est ce qu'elle a su faire parfaitement, en prenant pour code le Testament de Jésus-Christ (1). »
Aussi, quoique l'abbé de Rancé ait eu matière d'avoir plus de cent procès, des mieux fondés et des plus justes, il y mit tant de bonne volonté, de désintéressement, d'esprit de conciliation et de paix, qu'il fut assez heureux pour n'en avoir que trois durant trente-sept ans qu'il fut abbé de la Trappe (2). Il s'y trouva tellement engagé qu'il ne fut pas possible de les éviter; mais ils étaient si justes qu'il n'était presque pas possible de les perdre (3).
L'abbé de Rancé ne demandait pour lui, comme pour les autres, que la justice inflexible. Il écrivait un jour à un magistrat : « Je viens d'apprendre que nos gens ont coupé cinq ou six arbres qu'on leur conteste, quoiqu'ils ne soient pas dans les taillis, mais dans les haies; cela s'est fait sans
(1) Lettre écrite par M. Maisne, retiré à la Trappe, à un abbé de ses amis (dans le Recueil de plusieurs lettres, p. 109).
(2) Thiers, Apologie de l'abbé de la Trappe, p. 221.
(8) Le premier lui fut intenté par un gentilhomme du voisinage, à qui il essaya en vain de parler le langage de la religion et de la raison. Lorsqu'il vit qu'il n'y avait plus aucun moyen d'éviter le conflit, il écrivit de sa propre main la défense que devait présenter son avocat, sans qu'il lui fût permis de rien ajouter. Il disait en peu de mots : « que ses religieux et lui, ayant résolu en général de ne poursuivre aucun procès, ils avaient fait en particulier tout leur possible pour détourner celui-ci; que leur adversaire voulait s'emparer d'une terre qu'ils avaient achetée et dont ils possédaient les titres les plus authentiques; que lui ayant proposé un accommodement par arbitrage, il l'avait accepté et promis avec serment de se soumettre à la décision des arbitres; mais, voyant qu'elle lui était contraire, il les avait cités pardevant le Conseil, dans l'espoir d'en obtenir un arrêt favorable; que, pour eux, ils déclaraient qu'ils ne répondraient point à ses poursuites autrement qu'en déposant leurs titres entre les mains de leurs juges, sur quoi ils feraient telle attention et prononceraient tel jugement qu'il leur plairait. »
L'abbé de Rancé raconte le second procès, en quelques mots, à l'abbé Nicaise : « Un sieur Boivin, dit-il, avait acheté une terre qui relevait de la Trappe; comme on lui en demandait les aveux, il ne voulut point les donner, et persista dans sou refus, quelque proposition d'accommodement qu'on lui ait faite, jusqu'à ce que, par un arrêt du Parlement, il ait été ordonné qu'il reconnaîtrait ce qu'il devait à la Trappe. Mais le principal motif de l'affaire, c'est qu'il s'était rendu maître et seigneur et exerçait des vexations inouïes sur tous les habitants, qui ont eu recours à nous pour les faire cesser. Mais si vous connaissiez jusqu'où va sa violence et son emportement, vous auriez peine à croire qu'un homme d'études comme lui pût tomber dans de si grands excès. J'oublie avec plaisir tout ce qu'il a dit et fait contre nous, et je voudrais lui procurer autant de bien qu'il paraît, par sa conduite, qu'il nous veut de mal. »
La troisième affaire, enfin, fut celle du curé de Prépotin, qui, voulant s'approprier une dîme qui dépendait de la Trappe, entama un procès dans la pensée que les reli- L'i(!u\ ne Le suivraient pas sur ce terrain et lui abandonneraient l'objet de la contestation. Il ne se trompait pas; car aussitôt que l'abbé de Rancé sut de quoi il était question, il lui proposa de terminer amiableraent la difficulté. Mais ce bon vieillard, s'appuyant sur le crédit d'une personne considérable dans le pays, repoussa cette offre charitable. L'abbé de Rancé, tout convaincu qu' il lui de l'injustice de ses réclamations,
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ma participation. Je vous conjure, Monsieur, et vous demande comme une grîicc particulière, si la chose est contre la loi, de nous condamner pour l'exemple, sans avoir aucun égard à l'amitié dont vous m'honorez. Je vous parle avec la dernière sincérité (I). »
Il voulait qu'on étouffât les procès dans leurs germes, comme les incendies dans les étincelles. Un jour le cellérier lui demanda s'il trouverait bon qu'en cédant même une certaine dîme contestée, on fit cependant une opposition pour empêcher la prescription: « Gardez-vous-en bien, lui dit-il avec beaucoup d'émotion; j'ai trop d'aversion pour les procès. Il n'en faut point commencer pour n'être pas obligé d'en poursuivre, et nous ne scandaliserons point notre prochain. » Puis s'animant encore davantage : « Je vois bien, s'écria-t-il, que vous ne serez jamais que des chicaneurs. Je n'aurai pas un demi-pied de terre sur le visage, qu'on oubliera tout ce
lui proposa un arbitrage, et donna même un blanc-seing à M. de Catinat, conseiller à la grand' chambre. M§r l'évêque de Séez et M. l'intendant d'Alençon s'en mêlèrent. (Thiers, Apol. de l'abbé de la Trappe, p. 221, 222.) Le curé voulut avoir lui seul le choix des arbitres, et, quelque exorbitante que fût cette prétention, on sacrifia tout au bien de la paix. Il choisit deux ecclésiastiques, gens de mérite et de piété , qui lui étaient dévoués, et qui, néanmoins, crurent devoir à la justice de le condamner. Mais il se plaignit beaucoup de cette sentence arbitrale, revint à la charge, et demanda qu'on lui affermât cette dîme à un prix réduit. La redevance annuelle était de quarante livres, on la réduisit à vingt-trois, pour lui ôter à l'avenir tout sujet de contestation. Enhardi par ces concessions, il osa demander une partie du fonds. L'abbé de Rancé lui répondit qu'il pouvait bien disposer du revenu en sa faveur, mais que sa conscience l'empêchait d'aliéner le fonds lui-même. Alors, pour se débarrasser de ces difficultés sans cesse renaissantes, il crut devoir abandonner la dîme tout entière à un honnête homme qui la ferait valoir et maintiendrait les droits de la Trappe.
L'affaire ayant été portée en dernier ressort au Parlement de Rouen, l'abbé de Rancé écrivit à M. le procureur général pour l'en instruire : « Au cas, lui disait-il, qu'étant informé de la chose, il vous paraisse que notre droit ne soit pas tel que nous le croyons, nous regarderons votre sentiment comme une décision ou comme un arrêt; mais si vous croyez que notre prétention soil juste et bien établie, agréez, Monsieur, que je vous dise que vous êtes obligé, de la part de Dieu comme de celle des hommes, de nous rendre justice. Et, parce qu'il ne convient pas à des personnes de notre profession de soutenir des procès, j'ai cru que la seule diligence que ma conscience me permettait de faire, était de vous représenter la vexation qu'on nous fait souffrir, dans la pensée où l'on est que nous ne nous défendrons pas. J'espère que vous aurez égard à la très humble prière que je vous fais, et que vous emploierez l'autorité du roi, qui réside en votre personne, pour faire cesser le trouble qu'on nous suscite, mais encore pour arrêter à l'avenir les entreprises de tous ceux qui voudraient, en de semblables rencontres, se prévaloir de l'amour que nous avons pour la paix et la retraite. »
« Le curé de Prépotin, dit M. Thiers {Apologie de Vabbé de la Trappe, p. 222), porta la peinB de son opiniâtreté. Il perdit son procès avec dépens, et il ne dut en attribuer la faute à personne qu'à lui-mâme. »
(1) Manuscrit de Septfom, cah. VI, p. 40. — Le même fait est rapporté par Le Nain, t. H, ch. vin.
que j'ai dit : Vous plaiderez pour trente sous ; mais Dieu vous punira, vous donnera sa malédiction, et retirera son esprit de dessus vous (1). »
Quelquefois cependant, lorsque la spoliation était trop criante, il protestait au nom de Dieu, juste juge, et n'allait pas plus loin. Cette protestation faisait souvent rentrer en eux-mêmes les spoliateurs. Un gentilhomme qui jouissait d'une propriété de quarante ou cinquante écus de rente, usurpée sur la Trappe, frappé de cette espèce de malédiction, eut de grands remords de conscience. « Inquiet, troublé et honteux, il se résolut, dit M. Maisne, de venir trouver le Révérend Père abbé. Il lui avoua qu'il voyait bien qu'il lui serait aussi difficile de conserver tranquillement la terre en question, que de la garder avec justice; mais qu'il avait peu de biens, que cette restitution y mettrait le désordre, qu'il s'était marié sur cette possession, qu'il aurait de la peine s'il lui fallait rabattre de sa manière de vivre ; car il y avait bien des gentilshommes en ce pays qui n'avaient pas plus que cela de rente. Le Père abbé, touché de sa bonne foi et de son état de gêne, ne trouva point de meilleur expédient que de légitimer son usurpation, par une donation qu'il lui fit dans la meilleure forme qu'il put, tant pour terminer le procès présent, que pour empêcher qu'on ne lui en fit un autre plus tard. Il le chargea seulement de quatre ou cinq livres de rente de reconnaissance à la maison. « J'ai cru, ajoute M. Maisne, que l'histoire de ce désintéressement ne déplairait pas. Il est à remarquer que ce gentilhomme avait toujours été l'ennemi de l'abbé de Rancé ; il ne tint qu'à lui après cela d'être le contraire (2). »
Quand une affaire était réglée, il voulait qu'on se soumît à la décision des arbitres ou des juges, quoi qu'il en coûtât. Il détestait cet esprit d'opiniâtreté et de discorde qui s'efforce d'éterniser les disputes. Une difficulté ayant été résolue par arbitrage entre un curé et son monastère, comme il craignait que le curé ne fit naître de nouveaux incidents, et que le cellérier ne voulût poursuivre encore, il déclara que si la chose arrivait, il prierait Dieu de tout son cœur que sa communauté perdît ce procès, quelque juste qu'il fût, et cela avec dépens et avec honte : « Et je le prierai, disait-il, de manière que je ne doute point qu'il ne m'accorde cette grâce, puisque cette confusion serait pour mes frères une instruction plus puissante que toutes celles que je leur ai pu donner sur cet article (3). »
Il n'était pas du nombre de ces propriétaires impitoyables qui pressu-
'1) Le Nain, t. Il, p. 506.
(2) Lettre de M. Maisne à un abbé de ses amis {Recueil précité, p. 109).
<:\) Le Nain, t. II, p. 507.
rent leurs malheureux fermiers pour leur faire rendre jusqu'à leur dernière obole; il leur témoignait, au contraire, beaucoup de bonté, de douceur et de compassion. 11 ne voulait pas surtout qu'on employât les voies de rigueur pour leur arracher de force leur propre substance. Un des métayers du monastère ne payait pas, très probablement parce qu'il ne pouvait payer; quelqu'un dit en sa présence : « Il faudrait donner cent coups de bâton à ce manant. « Il faudrait lui donner cent coups de bâton! répliquat-il avec vivacité ; j'aimerais mieux les recevoir moi-même. » Et aussitôt il défendit expressément qu'on lui fit aucune poursuite.
Le meunier du moulin de la cour de l'abbaye était arriéré de plusieurs années pour ses paiements et assez gêné; il lui envoya ce billet écrit et signé de sa propre main : « Je donne par aumône au meunier tout ce qu'il nous peut devoir, à la charge qu'il profitera de la remise que notre monastère lui fait, et qu'il sera plus homme de bien à l'avenir qu'il n'a été jusqu'à présent. »
Le premier président du Parlement de Normandie étant venu à la Trappe, le cellérier qui ne pouvait obtenir qu'on inquiétât les débiteurs du monastère, alla le trouver secrètement et s'expliqua avec lui sur certaines affaires. Ce magistrat répondit qu'on était obligé de les poursuivre dans l'intérêt même de la justice. Le cellérier se croyant bien fort de cet avis, s'empressa d'en faire part à l'abbé de Rancé, qui lui dit : « Mon Frère, si je voulais connaître le bon droit de notre maison, j'en écrirais à M. le premier président ; mais en fait de ma conscience, je ne le prendrai pas pour mon juge. En un mot, je ne veux pas absolument qu'on plaide. »
Lorsque les injustices ou la mauvaise volonté étaient si évidentes, que l'impunité aurait été un encouragement à mal faire, il était un peu plus sévère. Il fit même mettre en prison pour un jour ou deux seulement, un méchant homme qui avait indignement abusé de sa bonté. Mais il en eut une si grande douleur, il en fut tellement hors de lui-même, qu'il envoya aussitôt à Mortagne pour le faire relâcher. Il disait à ceux qui l'approchaient: «Ah! je ne puis revenir d'avoir fait emprisonner ce pauvre homme! Ce n'était pas ainsi qu'en usait saint Bernard, qui remettait si facilement ce qu'on lui devait, et, certainement, ce n'est pas l'esprit de Jésus-Christ ni des saints qui m'a fait agir en cette rencontre (1). »
Oui, sans doute, mais ne fallait-il pas encore être animé de l'esprit de Jésus-Christ et des saints, pour avouer ainsi sa faute, s'en repentir et s'en humilier à ce point?
(1) Le Nain, t. II, p. 505 et suiv.