CHAPITRE XIV
Nouveau pèlerinage de Jacques II ; l'abbé de Rancé refuse absolument de voir et d'entretenir Rose d'Almayras, malgré toutes les instances de MM. Duguet et du Charmel; dernière lettre et derniers adieux à Bossuet (1700).
Une vieillesse qui atteignait soixante-quinze ans, dont près de trentehuit passés dans la plus dure pénitence, avec un tempérament très délicat, un travail continuel , des persécutions sans nombre et des plus étranges, une longue maladie , une plaie affreuse à la main depuis sept ans , tout cela était bien capable d'abattre l'abbé de Rancé ; mais les forces et le courage qu'il puisait dans sa foi le rendaient supérieur à tous ses maux(l). Il se levait toujours à trois heures du matin, et quelquefois plus tôt, quand ses souffrances le lui permettaient. Il disait son office, lisait l'Ecriture sainte, Ylmitation de Jésus-Christ et la Règle de Saint-Benoît (2). Il continua même de réciter le Psautier tous les jours. Comme on lui disait que cette application d'esprit pourrait nuire à sa santé: « De quoi suis-je donc capable, disait-il, si je ne le suis de prier Dieu? » Telle fut sa position pendant presque tout cet été.
Le roi Jacques II vint encore cette année à la Trappe, et ce fut sa sixième et dernière visite. Il put encore s'entretenir avec l'abbé deRancé plusieurs fois. Il demanda à voir le jeune Robert Grême, et admira avec les seigneurs de sa suite le changement vraiment miraculeux qui s'était opéré en lui (3). Ordinairement, il ne restait que quatre jours au plus (4). C'était dans cette solitude qu'il avait appris à souffrir, il fallait qu'il y apprît encore à mourir.
Rien ne contribua plus à le détacher de la terre que l'exemple de l'abbé de Rancé et de ces solitaires qui avaient renoncé au monde, et qui étaient morts à toutes ses fortunes et à tous ses plaisirs. Il avait été témoin du
(1) « Natura longissimis paenitentiae laboribus exacerbata, septennio aiite mortem dexteram percussit gravissimo vulnere, quod renasceus quotidie et recrudescens, novo quodam martyrii génère, Coelo parabat victimam... At regina sui mens mauet intégra. (Imago IL P. Arm. .1 . le Bouth. de Rancé, p. 78 et 79 ) — Le Nain, t. II, p. 374.
(2) Lettres de l'abbé de Rancé (copies), Biblioth. Imp., n° 1526, Suppl. franc. (BJ Voir La Hdation précitée, p. 42.
(4) Dangeau, parlant d'un de ces pèlerinages (celui de juillet iè95), dit : « Le roi d'Angleterre revint hier de la Trappe, où il avait passé quatre jours. » (T. V, p. 233.)
bonheur avec lequel ils voyaient le tombeau s'ouvrir devant eux , s'y couchant le sourire sur les lèvres, et s'y endormant comme on s'endort sur son lit la veille d'un jour de fête , impatient du réveil en songeant aux joies du lendemain , et le lendemain c'était l'éternité bienheureuse.
Jacques II mourut l'année suivante, et on ne vit bien ce qu'il avait appris à la Trappe que lorsqu'il fut à ses derniers moments. S'étant trouvé mal à la chapelle où il entendait la messe, on le porta dans son appartement, et il demeura quelque temps assis sur son fauteuil; mais, comme on s'aperçut que ses forces s'affaiblissaient toujours, on le pria de se mettre sur son lit, et lorsque la reine l'y conduisait, il tomba entre ses bras sans sentiment et sans connaissance (I).
Dès qu'il fut revenu à lui-même , il comprit que sa fin approchait, et comme il s'était familiarisé avec la mort depuis ses retraites à la Trappe, il la regarda avec joie, bien loin d'en être troublé. Il fit dès ce jour une confession générale. A peine l'eut-il achevée qu'il fut pris d'un violent vomissement de sang qui pensa l'étouffer. Il demanda le Viatique ; et se tournant vers son confesseur : « Mon Père , lui dit-il, ayez soin que je reçoive tous les sacrements de l'Eglise. » Le Père lui répondit qu'on allait les lui apporter.
Cependant il fit appeler le prince de Galles qui vint et entra près de lui; mais ce fut un triste spectacle pour lui lorsqu'il aperçut son père couvert de sang et à demi mort. Il courut l'embrasser, et le roi lui tendit les bras et l'embrassa avec toute la tendresse d'un père. Il le bénit, et en le bénissant il lui recommanda de rester fidèle et ferme dans sa religion. Ce ne fut pas sans quelque violence qu'on fit retirer le prince; le roi le voulait retenir : « Qu'on me laisse mon fils , disait-il , que je lui donne encore ma bénédiction ! »
Sur ces entrefaites, le prieur-curé de Saint-Germain entra, portant le très Saint-Sacrement. A la vue de Jésus-Christ, le roi s'écria dans un transport de joie : « Voilà donc , ô mon Dieu, l'heureux moment arrivé! » Le prieur lui demanda, selon la coutume, s'il croyait que Jésus-Christ était réellement et substantiellement dans la sainte hostie; il répondit : «Oui, oui, je le crois , et de tout mon cœur! »
Il n'eut pas plutôt fini son action de grâces qu'il demanda l'Extrême- Onction. Il se crut alors obligé de pardonner publiquement à ses ennemis, et nommément au prince d'Orange, son gendre , disant qu'il lui était plus
(1) Tout ceci est extrait de Y Abrégé de la vie de Jacques II, tiré d'un écrit du R. P. Fr. Sanders, de la Comp. de Jésus, confess. de S. M., par le P. Bretonneau, p. 135. (Paris, 1703.)