‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 418 sur 445 · LIVRE XII, CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAPITRE XIV

obligé qu'à tout le monde ensemble , parce qu'en lui enlevant trois couronnes sur la terre il l'avait mis en état de ne plus songer qu'à celle du Ciel, seule impérissable.

Le 10 septembre, dans l'après-dîné, il fit appeler Milord Perth , et lui ordonna, en présence de la reine, d'écrire à la Trappe combien il était sensible , dans ce moment suprême et décisif, à toutes les grâces que Dieu lui avait faites dans cette maison; que c'était au saint abbé de Rancé et aux exemples d'édification et de sainteté qu'il avait remarqués dans son monastère qu'il était redevable de tout ce qu'il avait dans le cœur de sentiments chrétiens , de force et de résignation (1).

Louis XIV vint le voir trois fois ; les princes et princesses de la famille royale vinrent aussi. On lui disait la messe tous les jours dans sa chambre, et le soir on y faisait la prière. Le douzième jour, la fièvre redoubla avec beaucoup de violence ; son visage changea ; il tomba dans un assoupissement qui parut tendre à une léthargie , et l'on crut qu'il allait expirer. La reine le voyant en cet état, se tint auprès de son lit , fondant en larmes. Le roi l'aperçut et lui dit pour la consoler ; « Ne vous affligez pas, Madame, je m'en vais être heureux. » « Ce n'est pas vous , Monsieur, répliqua la reine en lui baisant la main, ce n'est pas vous que je plains, c'est moimême. » A ce moment , elle fut pénétrée d'une telle douleur qu'on la vit prête à tomber en défaillance. Le roi qui le remarqua la pria de se retirer. On la conduisit chez elle, et on fit la recommandation de l'âme.

Son assoupissement continuait , mais si on voulait le réveiller, on n'avait qu'à lui parler de Dieu. Le 13 au matin, il supplia son confesseur, les larmes aux yeux, de lui donner la consolation de communier encore une fois : tout faible, tout épuisé qu'il était, il eut toujours la même ferveur, la même tendresse de dévotion. Il mourut en embrassant le Christ, le 16 septembre, à trois heures, un vendredi; il avait été proclamé roi le jour de l'Invention de la sainte Croix : sa couronne fut une couronne d'épines et sa vie un calvaire.

A la fin du mois d'août, l'abbé de Rancé reçut une autre visite à laquelle il était bien loin de s'attendre , celle de Mlle d'Almayras, connue sous le nom de Sœur Rose, née à Rhodez. « C'était, dit Saint-Simon, une célèbre béate à extases, à visions..., fort maigre, le visage jaune, extrêmement laid, les yeux très vifs , une physionomie ardente, mais qu'elle savait adoucir; vive , éloquente, savante , avec un air prophétique qui imposait. Elle dormait peu et sur la dure, ne mangeait presque rien, assez mal vêtue, pauvre

(1) Portefeuille de Gorbie (Biblioth. Imp., MS. n° 41): Lettre de Milord Perth au R. P. abbé de la Trappe, du 10 septembre 1701 .

et qui ne se laissait voir qu'avec mystère. De doctrine, elle n'en avait point, seulement fort opposée à celle de Mme Guyon et tout à fait du côté janséniste (1)... Elle avait vu à Paris M. Du Charmel, le célèbre abbé Duguet et plusieurs autres personnages qu'elle fascina et qui lui restèrent attachés toute leur vie. »

« Ils avaient, ajoute Saint-Simon , un extrême désir de la faire voir à l'abbé de Rancé, soit pour s'éclairer d'un si grand maître sur une personne si extraordinaire, soit dans l'espérance d'en obtenir l'approbation et de relever leur sainte par un si grand témoignage.

« Ils y comptaient d'autant plus que l'abbé de Rancé avait sous ses yeux, dans sa maison même, une preuve vivante de son zèle pour le salut des âmes dans la personne de l'abbé Jougla de Parasa, d'une noble famille de Toulouse , qu'elle avait persuadé de quitter un bénéfice considérable où il ne vivait pas en bon prêtre , et de se faire trappiste (2). »

MM. du Charmel et Duguet vinrent donc avec elle à la Trappe où on ne savait rien de leur projet. M. Du Charmel se mit aux hôtes, et M. de Saint-Louis donna une chambre à l'abbé Duguet, et une autre à MlleRose. Elle ne vit personne du monastère , ne sortit de sa chambre que pour aller à la messe à la chapelle du dehors, joignant le logis abbatial, où les femmes pouvaient l'entendre. « M. de Saint-Louis , dit Saint-Simon, ne put jamais la goûter, et le disait ouvertement à ces deux Messieurs qui en étaient affligés. Mais ce qui les toucha bien autrement fut la douce et polie fermeté avec laquelle , six semaines durant qu'ils furent là, l'abbé de Rancé se défendit de la voir, s'excusant sur ce qu'il n'avait ni mission ni caractère pour ces sortes d'examen, sur son état de mort à toutes choses et de vie pénitente et cachée. »

Quoique ce premier refus si sec, si positif, fût bien capable de les rebuter, ils ne laissèrent pas de revenir à la charge. Le don de pénétration et de compréhension surnaturelle qu'avait Mlle Rose, au dire de ses admirateurs, se manifesta alors d'une manière assez frappante. Elle prouva , dit-on, qu'elle entendait le latin , l'allemand et le grec sans les avoir appris. Un fort honnête homme , capitaine au régiment du roi , qui se trouvait à la Trappe , lui parla allemand , et elle lui rendit ses questions en français; elle lui révéla même les secrets de sa conscience (3). Elle se vantait aussi

(1) Mémoires, t. III, p. 86. — Il y a une pièce manuscrite assez curieuse sur Mlle Rose h la Bibliothèque Impériale.

(2) Recueil de plusieurs lettres de D. Arsène {Jougla de Parasa), toulousain, religieux profès de la Trappe, sur sa conversion. In-12, 1701. (Biblioth. Imp.)

(3) Portefeuille du R. P. Léon, de Sainte-Catherine, année 1700. (Lettre de M. Bigote—Le duc de Saint-Simon, alors à la Trappe, se promenait souvent avec l'abbé Duguet.

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