‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 419 sur 445 · LIVRE XII, CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAPITRE XIV

des guérisons qu'elle avait opérées sur des malades désespérés. On en chercha un qui fut dans des conditions telles que , pour le guérir, il ne fallût rien moins qu'un prodige , et on le trouva : c'était M. Maisne , l'ancien secrétaire , réduit depuis quelques jours à la dernière extrémité. « On dit, écrit Bossuet , qu'après l'Extrême - Onction , ayant pris par son ordre de l'huile qu'elle avait bénite, il a si bien guéri et si promptement qu'il a été dès le jour même chez la dévote qui le demandait (1). »

MM. Duguet et Du Gharmel firent grand bruit de tous ces prodiges prétendus, et surtout de celui de la guérison, et ils eurent soin qu'ils arrivassent jusqu'aux oreilles de l'abbé de Rancé dont la santé ne laissait aucun espoir. On crut devoir en informer adroitement les supérieurs de la maison, en leur insinuant que s'il était permis à Mlle Rose de voir le Révérend Père ancien, elle pourrait faire pour lui ce qu'elle avait fait pour M. Maisne. Ils saisirent avec bonheur cette ouverture, et s'empressèrent d'en parler à l'abbé de Rancé, en lui représentant que la Providence semblait n'avoir amené de si loin cette fille à la Trappe , que pour lui offrir la plus heureuse chance de prolonger sa vie, qui était toujours si précieuse et si utile à ses Frères et au monde. Il leur dit d'abord que les saintes Règles s'opposaient à ce que cette femme vînt jusqu'à lui, et que sa grande faiblesse l'empêchait d'aller jusqu'à elle. On lui répondit qu'il y avait un moyen de concilier ce qu'il devait à la Règle avec ce qu'il devait à sa santé, qu'il n'avait qu'à se laisser transporter à bras, sur sa chaise, dans la basse-cour qui était en dehors des lieux réguliers (2).

Pour couper court à toutes ces sollicitations , il répliqua nettement et avec beaucoup de vivacité et de feu : « Qu'on avait beau faire, qu'il ne la verrait point absolument ; que ces manières étaient nouvelles, et que tout ce qui était nouveau lui était suspect; que Dieu pouvait le guérir, s'il le voulait; que, pour lui, il ne le désirait pas; mais que quand il aurait assez peu de vertu pour le désirer, il serait très fâché de l'être par une démarche si blâmable, et que la vie à ce prix était plus à charge que la mort. »

MM. Duguet et Du Charmel furent désolés de cette résistance inflexible. Mlle Rose elle-même en fut très mortifiée et très piquée , et dans un mou-

(1) Bossuet, Lettre à M. de Saint- André.— Portef. du R.P. Léon., etc., année 1700.

(2) On appelait basse-cour (bassa curia), dans l'Ordre de Cîteaux, l'enceinte extérieure où les femmes pouvaient être reçues. L'entrée de l'enceinte claustrale n'était permise qu'aux reines ou aux princesses ayant des permissions générales ou particulières du Saint-Siège. En 1501, Marie de Savoie, petite-fille de Louis XI, épouse du maréchal de Bourgogne, ayant voulu par force, sans autorisation papale, pénétrer de la basse-cour dans le cloître de Cîteaux, le couvent fut interdit et pollué; on le purifia avec beaucoup de prières et de cérémonies, en brûlant de la paille et de l'encens partout où elle avait passé avec ses suivantes.— Pendant la neuvaine de la Dédicace de l'église claustrale, l'entrée en était permise aux femmes. (Extrait des Archives de Cîteaux.)

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vement d'humeur elle répondit : Que puisqu'il voulait mourir, alors qu'il mourût ; que ce serait sa faute et non la sienne (1). Les trois pèlerins voyant qu'il n'y avait rien à faire avec un tel homme, reprirent tristement le chemin de Paris.

Cette conduite de l'abbé de Rancé prouve une fois de plus combien il avait de prudence, de tact et de discrétion. Supposons que, contrairement aux saintes règles qu'il avait juré d'observer, il eût consenti à cette entrevue , à cet entretien, dans le désir de prolonger de quelques jours une vie qui allait lui être enlevée, il aurait cédé, comme tant d'autres, aux instincts de la nature et de la chair : ses derniers moments auraient perdu leur poésie et leur prestige , ce n'eût plus été qu'un malade vulgaire, avec les faiblesses et les misères ordinaires ; ce ne serait pas un Saint.

Les souffrances dont il était accablé ne l'empêchaient pas de se ressouvenir de ses amis , surtout de ceux qui avaient toujours vécu avec lui en union de prières; il ne pouvait manquer de songer à Bossuet. Il espérait toujours une nouvelle visite du prélat, et il avait dit un jour à M. de Saint- André, vicaire-général de Meaux, qui était venu à la Trappe : « Je mourrai content si je puis le voir ici encore une fois et recevoir sa sainte bénédiction (2). » Mais sentant ses forces diminuer chaque jour, et n'ayant presque plus d'espoir de voir ce cher et illustre ami, il lui écrivait dès le mois de juin de cette année : « Il ne m'est pas possible, Monseigneur, de passer toute ma vie sans vous faire ressouvenir de moi, et sans recevoir de vos nouvelles, car, quoique votre personne me soit très présente devant Dieu, et que je ne passe point de jour sans lui demander qu'il continue de la favoriser de sa protection..., il manque encore quelque chose que je ne saurais m'empêcher de désirer, qui est de recevoir quelquefois des marques de cette bonté dont vous m'honorez depuis si longtemps.» Après avoir félicité le prélat sur les succès dont la Providence avait favorisé son cœur, son esprit et sa plume contre les Quiétistes, il ajoutait, et c'était là l'objet de sa lettre : « Vous voulez bien, Monseigneur, que je me jette à vos pieds pour vous demander et pour recevoir votre bénédiction, et pour vous prier de vous employer auprès de Notre-Seigneur, afin d'obtenir toute la soumission et la résignation dont j'ai besoin pour soutenir les maux et les infirmités différentes dont il lui plaît que je sois attaqué, d'une manière digne de ma profession. Je n'ai point de parole , Monseigneur, pour vous exprimer mon attachement, ma reconnaissance et mon respect (3). »

(1) Maupeou, t. II, p. 323.

(2) De Bausset, Hist. de BossUet, t. II, p. 238.

(3) Lett. 221, parmi celles de Bossuet.

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