‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 42 sur 445 · LIVRE VII, CHAPITRE VIÎI · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE VIÎI

ou Entretiens de Timocrate et de Philandre sur un livre qui a pour titre : Les saints devoirs de la Vie monastique (1).

On n'aurait jamais osé publier en France une pareille satire. Michel Le Tellier, alors chancelier, avait fait dire à l'abbé de Rancé, par M. Félibien des Avaux, qu'il avait refusé le privilège à trois critiques de son livre (2), et qu'il ne souffrirait jamais qu'on imprimât rien de malveillant contre lui ou son ouvrage; on connaissait bien l'inflexibilité de ce magistrat. Il y eut certaines gens qui osèrent dire qu'on les avait menacés de la Bastille dans le cas où ils attaqueraient l'abbé de la Trappe dans un écrit public (3) ; mais on répandait ces bruits, par une tactique perfide, pour le rendre plus odieux encore

Lorsqu'une opinion était ou croyait être comprimée chez nous, il était assez ordinaire alors qu'elle se fit jour en Hollande, et revînt en France par contrebande; c'est ce qui arriva pour le libelle en question.

C'est un dialogue entre deux interlocuteurs, Timoerate et Philandre : l'un fait la critique, et l'autre l'apologie; mais quelle apologie!... L'apologiste se défend si faiblement, que l'on voit que son rôle est d'être battu, et il le joue très bien. Philandre semble garder d'abord quelques ménagements; mais, lorsque le combat est engagé, il démasque toutes ses batteries, et tire à pleines bordées. Alors vient le faux récit des égarements de l'abbé de Rancé dans sa jeunesse, de ses démêlés avec le cardinal Mazarin, la tête coupée de la duchesse de Montbazon, etc. (4).

On conclut que, déçu dans son ambition, trompé dans ses espérances, froissé dans ses affections, il ne s'est retiré dans la solitude que par dépit et désespoir. Mais on fait observer qu'il n'a pas renoncé pour cela à faire du bruit dans le monde : il a composé et publié un livre plein de faussetés et d'exagérations sur la vie monastique. Il est vrai que ce livre a été approuvé par plusieurs évêques célèbres, mais ils n'en ont lu, comme d'habitude, que la préface; autrement, comment auraient-ils osé prendre la responsabilité d'une pareille doctrine (5) ?

Entre Bossuet, qui affirme publiquement avoir lu le livre de l'abbé de Rancé, et n'y avoir rien trouvé que de vrai, de beau, de grand, de conforme à ce que l'Église a toujours enseigné touchant la profession monas-

(1) Cologne, Pierre Marteau.

(2) Relat. de la Trappe, in-12, p. 127. Paris, Delaulne, 1703.

(3) Tbiers, Apolog. de l'abbé de la Trappe, p. 437.

(4) Nous n'avons eu entre les mains que l'exemplaire de la Bibliothèque impériale, in-12, coté Z, 1388.

(5) Le premier Entretien, d'environ 200 pages, est en général consacré à la critique de la conduite de l'abbé de Rancé dans le monde; il ne renferme que des calomnies.

tique, et un misérable folliculaire anonyme, qui soutient le contraire, quel lecteur raisonnable hésiterait une seule minute ?

Après avoir dégorgé son fiel sur les plus belles pages du premier volume, le libelliste s'attaque au second : il dit que le passage qui l'a le plus frappé, et qu'il n'a lu qu'avec indignation, est celui dans lequel l'abbé de Rancé détruit dans un solitaire tous les mouvements de tendresse et de charité à l'égard du prochain , et même de nos père et mère; il avoue que cette pensée lui fait horreur (1) /

Qu'on veuille bien se rappeler tout ce que nous avons dit plus haut à ce sujet, et on verra comment l'abbé de Rancé entendait l'amour des parents, et comment il voulait que l'on vînt à leur secours dans le cas de nécessité (2).

Le pamphlétaire ajoute : « Quand les soupirs d'un pauvre expirant de misère pénètrent la sainte demeure de la Trappe, on ne fait point comme cet ancien anachorète dont parle Socrate, qui, n'ayant qu'une Bible, la vendit pour en faire l'aumône, en disant : J'ai vendu ce livre, qui m'apprend à vendre tout ce que j'ai et à le donner aux pauvres. On empêche que les provisions du couvent ne passent chez ce malheureux; on prie seulement pour lui, et on lui répond, d'un lieu où il ne manque de rien : Allez en paix , chauffez-vous , soyez rassasié ; mais que ce ne soit pas à nos dépens. Le bon Dieu vous bénisse ! pourvu qu'il n'en coûte rien à la communauté (3) . »

Tout ce passage n'est qu'une affreuse calomnie. Est-ce bien de la Trappe que Ton a osé parler ainsi?... De la Trappe, où il y avait chaque semaine plusieurs fournées de pain pour les pauvres; où l'on nourrissait les familles indigentes du voisinage; où l'on offrait aux voyageurs nécessiteux de l'argent pour continuer leur route, des habits à tous les déguenillés qui.se présentaient à la porte ; où l'on donnait l'aumône à douze ou quinze cents pauvres, par jour, dans les temps calamiteux, et l'hospitalité, chaque année, à quatre ou cinq mille personnes. Le livre tombe des mains : on est tenté de ne répondre que par le silence de la pitié à tant d'aveuglement, ou par le silence du mépris à tant de malice.

L'abbé de Rancé, pour expliquer certaines expressions des Règles monastiques d'Orient , avait été forcé de remonter aux sources et d'en don-

(1) Deuxième Entretien, p. 215.

(2) Voir dans le livre De la Sainteté et des Devoirs de la vie monastique le chap. XYi, quest. 22, p. 164, t. II.

(2) Voyez, dans le deuxième Entretien, le passage commençant par ces mots: « Quand les soupirs d'un pauvre expirant de misère pénètrent la sainte demeure de la Trappe...»

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