‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 421 sur 445 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

L'abbé de Rancé, s'affaiblissant de plus en plus, on lui administre les derniers sacrements (1700).

L'état de l'abbé de Rancé parut s'aggraver beaucoup au commencement d'octobre. L'humeur qui se déchargeait ordinairement sur sa main, prit un autre cours, et se jeta sur la poitrine, ce qui augmenta considérablement sa toux et son oppression (1).

(1) Tout ce que nous racontons de l'état de l'abbé de Rancé, depuis le 15 octobre jusqu'à l'arrivée de Msr l'évêque de Séez, est tiré de Dom Le Nain, témoin oculaire, t. II de sa Vie de M. de Rancé, 1. V, c. îv, intitulé : « Dernières circonstances de la maladie du Révérend Père.» Nous avons complété le récit de Dom Le Nain par celui de l'auteur du Portrait de D. Arm.-J. le Bouth. de Rancé (1701), du § 8 au § 14, également authentique, mais bien plus abrégé.

Dans la nuit du 14 au 15 de ce mois, il se trouva tellement accable* qu'il ne put se lever qu'à quatre heures du matin, ce qui ne lui arrivait presque jamais. Les Frères infirmiers eurent bien de la peine à le mettre sur sa chaise, tant sa faiblesse était grande. Comme ils lui en témoignèrent leur affliction, « Il faut, dit-il, adorer les ordres de Dieu et s'y soumettre, n'estil pas temps que je finisse ma carrière? »

Deux jours après, le samedi 17, le Frère Robert, cellérier, qui avait fait profession avec lui à Perseigne, et son pénitent depuis cette époque, lui ayant dit que, dans l'état où il le voyait, il craignait d'être bientôt privé de sa présence, et qu'il le suppliait de vouloir bien lui donner les conseils qu'il jugeait lui être nécessaires, il lui répondit, en lui serrant la main . « Il faut bien, mon Frère, se quitter. Soyez fidèle à Dieu et à tout ce que vous lui avez promis, et il ne vous abandonnera pas. Aimez le Père abbé que le Ciel vous a donné, comme il vous aime. Vous avez aussi Mgr de Séez dont vous êtes aimé, vous pourrez vous ouvrir à lui avec liberté et confiance, assurément il vous soutiendra. » Et après lui avoir donné plusieurs avis pour le bien de son âme, il imprima sur son front le signe de la croix, et l'embrassa, en lui disant : « Priez Dieu pour moi (1). »

Le lendemain, qui était un dimanche, il dit positivement à ceux qui étaient autour de lui : « Les moments s'approchent. » Et depuis cet instant, il commença à baisser sensiblement, conservant néanmoins toujours la même présence d'esprit. Comme on avait prévu la veille qu'il voudrait, selon sa coutume, descendre à l'église pour y communier, le Père abbé réussit à lui persuader de le faire dans sa chambre. Quoique cette nuit eut été très pénible pour lui, il ne laissa pas de se lever avant deux heures. On ne s'en étonna point, parce qu'on savait qu'il ne dormait presque pas les nuits qui précédaient ses communions, les passant en soupirs et dans une sainte impatience de recevoir son Sauveur.

Le lendemain sa poitrine se remplit et la fièvre, d'intermittente, devint continue et fort violente. Sa langue enfla et devint toute rouge, toute bleuâtre, tant elle était enflammée. Elle s'ulcéra même par l'acrimonie de l'humeur, ainsi que sa gorge, son palais et ses gencives; ce qui lui causait d'affreuses douleurs lorsqu'il était obligé de prendre et d'avaler quelque nourriture. Mais sa patience était si grande, qu'il ne parla de cette cruelle incommodité, que lorsqu'il ne put plus la cacher, deux jours avant sa mort.

Cette complication de maux jointe à une légère dyssenterie, dissipa le peu d'espérance qu'on avait eue jusqu'alors de son rétablissement. Il n'ou-

(1) Le Nain, t. II, p. 372.

Page 1