‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 422 sur 445 · LIVRE XII, CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAPITRE XV

bliait rien de tout ce qui pouvait contribuer au salut de son âme : on faisait alors le grand jubilé d'Innocent XII de l'an 4699, il se disposa à gagner les indulgences, en exécutant ce qui était prescrit par la Bulle aux infirmes (1).

Jusqu'alors, il s'était toujours mis au-dessus de son mal parla grandeur de son courage ; mais la surveille de sa mort, la fièvre redoubla, ses jambes enflèrent, toutes les douleurs se réunirent comme pour l'accabler.

Un médecin que le Père abbé avait fait venir secrètement de Séez, déclara qu'il irait difficilement jusqu'au quatorzième jour de sa maladie ; qu'il n'y avait d'autre remède que de le soutenir par quelques potions, et de ménager le peu de temps qui lui restait pour le bien de son âme et celui du monastère. Il fut même d'avis qu'on lui apportât le saint Viatique au plus tôt. Ce médecin ne se trompait pas ; car le redoublement fut si grand, du 25 au 26 du même mois, que sur l'heure de minuit, le malade demanda à se confesser. Ensuite, on lui dit la messe dans sa chambre, avec la permission qu'on avait obtenue de l'évêque diocésain. Il y reçut Notre-Seigneur pour la dernière fois.

Après son action de grâces, il fit approcher les deux religieux qui depuis longtemps étaient les plus assidus auprès de lui, il les remercia d'une manière si humble et si tendre des services qu'ils lui avaient rendus durant ses infirmités, qu'ils fondirent en larmes. Il chargea l'un d'eux de ses papiers, et l'autre lui ayant demandé où il voulait qu'on l'inhumât : « Dans la terre la plus déserte et la plus abandonnée, » répondit-il d'un ton fort élevé, et qui montrait le mépris qu'il faisait de lui-même.

Dans ce temps-là, M. de Saint-Louis l'étant venu voir, lui dit : « Qu'il devait être bien content de laisser sa communauté dans un état si parfait d'union, de paix, et dans la pratique exacte de toutes les instructions qu'il lui avait données ; que c'était une récompense de ses travaux que le Ciel lui accordait dès ce monde. » Il répondit avec humilité et reconnaissance : « C'est Dieu qui a tout fait, et bien loin de m'en rien attribuer, je suis persuadé que si un autre que moi avait reçu les mêmes grâces, il en aurait fait un meilleur usage. J'ai néanmoins cette confiance que sa divine bonté me pardonnera toutes les fautes que j'ai commises. »

Quoiqu'il souffrît, ce jour-là 26, toutes les douleurs d'une dissolution prochaine, il le passa néanmoins à son ordinaire, sur son siège, dans ses exercices accoutumés. Il dit son Bréviaire, dicta quelques lettres, écouta ceux de ses Frères qui Voulurent lui parler, les consolant lui-même de sa

(1) Le Naiu, t. II, p. 374.

mort prochaine, leur donnant à chacun les conseils convenables à leur état, à leur office et à leurs besoins différents, et, comme Jacob, bénissant chacun d'eux de la bénédiction qui lui était propre (1).

On avait fixé une heure commode pour lui administrer l'Extrême- Onction, mais quelques symptômes faisant craindre un nouvel accès de fièvre et une crise finale, on crut prudent de ne pas attendre davantage, et le Père abbé se rendit aussitôt à l'infirmerie, suivi de la communauté. Il lui dit, en lui présentant le crucifix : « Voilà, mon Père, celui qui vous a tiré des voies dangereuses du monde où vous étiez autrefois, pour vous amener dans la solitude où il vous a donné le temps et les moyens de vous sanctifier et de travailler au salut de tant d'âmes qui se sont mises sous votre conduite. Comme les grâces qu'il vous a faites sont infinies, je ne doute pas que vous ne les ressentiez vivement; il veut présentement mettre le comble à votre bonheur et vous donner son royaume. Vous voyez qu'il vous fait encore la grâce de vous conserver jusqu'au dernier moment une connaissance et une liberté d'esprit tout entière, et de recevoir au milieu de vos enfants, dans cet état de bénédiction, vos derniers sacrements. Ce vous doit être aussi un sujet de consolation de ce que vous laissez tout le monde en paix dans cette maison. Dieu merci! il n'y a personne dans ce monastère qui ne se porte au bien. » Le malade répondit : « Dieu par sa miséricorde nous a délivrés de tout ce qui pouvait nous troubler (2). »

La cérémonie achevée, il témoigna qu'il désirait de tout son cœur recevoir la bénédiction de l'Ordre ; que ses besoins étaient si grands, qu'on ne pouvait lui donner trop de moyens de paraître avec confiance devant Dieu. Jetant ensuite les yeux sur tous ses enfants agenouillés autour de lui, il les assura qu'il avait toujours eu pour eux des entrailles de Père , que rien ne l'avait tant occupé que leur sanctification. « Il n'y eut, dit Dom le Nain, point de marque de bonté, d'amitié, de cordialité qu'il ne nous donnât, et je ne puis dire avec quelle tendresse il nous embrassa tous dans son cœur, en nous assurant qu'il ne nous oublierait jamais devant Jésus- Christ. »

Après les avoir exhortés brièvement à persévérer avec une fidélité inviolable dans les engagements sacrés qu'ils avaient pris, et surtout dans la pratique de la charité, l'union fraternelle et le silence, qui étaient comme les trois colonnes qui soutenaient la réforme de la Trappe, il ajouta : « Ne

(1) « Postulantibusque fratribus benedixit singulis beuedictionibus propriis. » (Imago Arm.-J. le Bouth. de Rancé, p. 88.)

(2) Le Nain, t. II, p. 377.

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