LIVRE XII, CHAPITRE XV
vous découragez ni ne vous alarmez point de ma mort, vous n'y perdrez rien. Ce n'est point à ma personne que Dieu avait attaché les grâces et les bénédictions dont il a voulu accompagner le passage de vos Frères qui vous ont précédés, mais à leur fidélité. Pourvu que vous marchiez sur leurs traces, vous éprouverez de sa part les mêmes effets de sa bonté, soit durant votre vie, soit au moment de votre mort. »
Disant cela, tout parlait en lui, sa langue, ses yeux, l'expression de son visage et son cœur plus que tout le reste, et il allait continuer malgré son oppression de poitrine et sa faiblesse, lorsque ses chers enfants, qui, pour ne point l'interrompre, avaient jusque-là retenu leurs soupirs, éclatèrent tout d'un coup en sanglots; lui-même, attendri d'un spectacle si touchant, leur montra par ses larmes qu'il ne leur cédait point en amour. Suffoqué par sa douleur, il cessa de parler et leur donna sa dernière bénédiction (1). Ils s'arrachèrent, comme ils purent, à cette scène de désolation et se retirèrent, mais pour revenir encore bientôt les uns après les autres.
Dans ses plus grandes douleurs, il recourait sans cesse à la sainte Vierge et on lui entendait dire : < Qu'il n'y avait rien qu'il eût plus à cœur que de servir, d'honorer, de prier cette très digne Mère de Dieu ; que rien ne lui était si sensible que tout ce qui regarde son honneur. »
Cette piété, cette ferveur, était relevée par l'humilité la plus profonde. Quelqu'un lui ayant dit que Dieu le faisait souffrir pour lui donner une plus grande gloire, il repartit aussitôt : « C'est avec justice qu'il me traite ainsi, c'est pour mes péchés. » M. de Saint-Louis lui observant qu'il ne croyait pas qu'il y eût d'homme au monde qui eût reçu plus de grâces que lui, « Il est vrai, Monsieur, répliqua-t-il, j'en ai reçu beaucoup ; mais je ne crois pas qu'il y ait dans le monde un homme plus méchant que moi. » Le même l'étant venu voir une autre fois, et lui ayant dit: «Mon Révérend Père, vous allez retrouver au centuple dans le Ciel tout ce que vous avez donné à Jésus-Christ, » il répartit : « Bien loin de lui avoir donné quelque chose, c'est lui qui m'a tout donné. »
Ainsi, chacun venait à son tour, et il avait pour chacun une parole de foi, d'espérance, avec une bénédiction. Il ne songeait pas seulement à ses enfants, sa charité s'étendait jusqu'aux étrangers du dehors. On lui vint dire que quatre ou cinq ouvriers qui travaillaient depuis longtemps dans le monastère, désiraient le voir; il les fit venir à l'infirmerie, et leur témoigna tant de bonté, que ces pauvres gens ne purent lui répondre que par leurs larmes. Il en fut si touché lui-même, qu'il leur fit donner quelque chose, avec promesse de les revoir encore (2).
(1) Le Nain, t. II, p. 378.
678 HISTOIRE DE l'ARBÉ DE RANCÉ.
Saint Augustin, saint Martin, saint Bernard s'entretenant au lit de la mort avec leurs disciples, n'offrent pas un spectacle plus grand et plus saisissant que celui de la Trappe à cet instant suprême de la vie du pieux réformateur.