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CHAPITRE XVI

De l'agonie et de la mort de l'abbé de Rancé (1700).

L'évêque de Séez était alors M&r Louis d'Aquin , qui avait succédé à Mgr de Savary le 16 juin 1699 (1). L'abbé de Rancé eut pour lui la même affection , le même respect , la même soumission filiale que pour ses deux derniers prédécesseurs. Il n'avait que trente-trois ans; mais c'était son évêque, et l'âge disparaissait dans le caractère sacré, dans la dignité sainte. Ce prélat, de son côté, lui témoignait beaucoup d'amitié et surtout une vénération profonde. Il regardait la Trappe comme une source d'abondantes bénédictions pour lui et son troupeau. « Depuis son installation, c'est-à-dire depuis dix-huit mois , il y venait si souvent, dit un historien, qu'il s'y était accommodé une cellule au dortoir dont il faisait ses délices; il vivait dans la maison comme un simple religieux, assidu aux offices du jour et de la nuit, et ne mangeant qu'au réfectoire et comme la communauté (2). »

L'abbé de Rancé avait plusieurs fois manifesté le désir d'être assisté par son évêque à ses derniers moments , et on crut devoir avertir ce dernier de l'extrémité où il se trouvait. A cette nouvelle , il partit aussitôt avec son médecin , arriva sur les cinq heures du soir, le 26, et demanda, en entrant, à voir le malade. Il le trouva jouissant d'une paix profonde, étendu sur sa paillasse, revêtu de son froc, comme une victime qui n'attend plus que le coup suprême qui doit l'immoler. « Il l'assura qu'il était très touché de son état de souffrance et de faiblesse ; qu'aussitôt qu'il l'avait su , il avait tout quitté pour venir et rester près de lui jusqu'à la fin; qu'il

(1) Gall. christ., t. XI, p. 707. — Dangeau écrivait le 27 octobre précédent : « On croit que le roi, qui a de la bonne volonté pour l'abbé d'Aquin, pourra bien lui donner l'évêché de Séez, qui vaut beaucoup moins que celui de Fréjus. Comme il a beaucoup de bien d'ailleurs, il n'a pas fort besoin d'un évêché de gros revenu. »

(2) Maupeou, t. II, p. 333.

devait cela à l'amitié qui les liait l'un à l'autre, à l'édification qu'il avait donnée à l'Eglise et en particulier au diocèse de Séez (1). »

L'abbé de Rancé répondit qu'il n'avait jamais rien tant souhaité que de recevoir sa visite et sa bénédiction à ce terrible passage (2) ; mais que la modestie religieuse l'avait empêché de l'en prier lui-même. A ces mots , il prit la main de l'évêque , la porta à son front pour y former le signe de la croix , et se leva pour en approcher ses lèvres ; mais le prélat la retira, et s'inclinant, il lui présenta la joue et lui donna le baiser de paix (3). S'étant ensuite assis près de lui , il l'entretint du bonheur qu'il avait eu de recevoir ce jour-là les sacrements, et de l'empressement de ses frères à le soulager dans sa maladie et à lui donner des preuves de leur reconnaissance et de leur respect. « Voilà, répondit-il, comme Dieu a pris plaisir à me favoriser dans tous les temps de ma vie ; il a toujours répandu sur moi ses grâces avec une libéralité infinie, mais je n'ai pas su les ménager : je n'ai été qu'un ingrat et un infidèle, et, malgré tout cela, Monseigneur, vous voyez avec combien d'abondance il me les continue. » Sa voix était très faible; mais, en approchant l'oreille de sa bouche, il était facile d'entendre toutes ses paroles (4).

Comme il était entouré de plusieurs de ses religieux, Msr de Séez lui demanda si Dieu ne soutenait pas toujours dans le même degré de vivacité et de force cette charité qu'il lui avait donnée pour ses enfants , et il lui répondit : « Monseigneur, depuis quelques années , je ne suis plus qu'un simple religieux de la communauté , comme les autres , ils sont mes frères et non pas mes enfants ; je me tiens assuré de leurs cœurs et de leurs prières, et s'il m'était permis d'avoir du regret de la perte que j'ai faite de ma voix , ma douleur serait de ne pouvoir leur faire entendre combien ils me sont chers, et avec quelle tendresse je les conserve tous dans mon cœur. J'espère les y porter devant Dieu, s'il daigne me recevoir dans le sein de sa miséricorde. »

Sur les huit heures du soir, le prélat voulut s'enfermer avec lui, comme il l'avait désiré, et ils restèrent seuls. L'abbé de Rancé le pria de vouloir

(1) Relation de quelques circonstances des dernières heures de la maladie et de la vie du R. P. Le Bouth. de Rancé (Paris, Muguet, 1701, in-12 d'environ 40 pages). — Nous avons trouvé un exemplaire de ce livre à la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Cette relation est de Mer de Séez, témoin oculaire. C'est celle que suit Dom Le Nain, en la lui attribuant, il devait en être sûr.

(2) « Quanta religione desiderat ipse frui benedictione, precibus, consiliis et conspectu atque praesentia proprii episcopi, in ultimo maximoque vitoc discrimine.» (Imago R. D. Arm. Bouth., p. 88.) — Relation précitée, p. 14.

(3) Le Nain, t. II, p. 384.

(4) Relation, etc., p. 15.

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bien l'entendre , et il lui fit une confession générale de toute sa vie avec autant d'ordre et de présence d'esprit que si elle n'avait été que de huit jours. Le prélat a dit depuis qu'il avait reconnu alors plus que jamais que Dieu avait donné à ce grand pénitent un esprit élevé, vif et pénétrant, une âme simple et d'une candeur admirable, une humilité profonde, une ardente charité, une patience à toute épreuve, avec une obéissance parfaite (1). Comme ce prélat l'eut interrogé s'il n'avait rien à demander au roi pour sa communauté : « Je vous prie , lui répondit - il , d'assurer Sa Majesté de ma fidélité, et que s'il plaît à mon Dieu de me recevoir dans le Ciel, je ne cesserai point de lui demander la sanctification de sa personne sacrée et la prospérité de l'Etat. Je supplie Sa Majesté de continuer au monastère de la Trappe sa protection royale dans les choses seulement qui serviront à maintenir la discipline monastique; pour toutes les autres, je souhaite qu'elle soit entièrement oubliée , et c'est là la dernière et très humble prière que je prends la liberté de lui faire (2). »

Aussitôt que Tévêque se fut retiré, le Père abbé, accompagné de quelques-uns de ses religieux, entra dans la cellule du malade pour y passer la nuit près de lui. Dès que ce dernier l'eut aperçu, il le fit approcher, l'embrassa tendrement et lui dit : « Mon Père , je vous aime, je vous honore , ne m'oubliez pas dans vos prières, et je ne vous oublierai pas devant Dieu , car, quoique je ne sois qu'un malheureux pécheur, j'espère néanmoins de sa bonté qu'il me fera miséricorde. » Le Père abbé lui répondit qu'il s'était sacrifié pour lui, en consentant qu'on lui imposât une charge aussi pesante et aussi dangereuse que celle d'abbé , mais qu'il le conjurait de prier Notre-Seigneur que ce fût pour sa gloire, pour son salut et celui de ses frères (3). »

« Dieu ne manque jamais, reprit l'abbé de Rancé, de protéger ceux qui ne s'engagent dans les charges que par sa vocation , et qui ne s'y proposent que sa gloire et le salut du prochain. Soyez sûr, Mon Père, que Dieu vous bénira, je l'en prie et je ne cesserai de l'en prier de tout mon cœur. » Il lui recommanda ensuite de faire ses excuses au roi d'Angleterre, pour lequel il avait commencé une lettre que la violence de son mal ne lui avait pas permis d'achever. Il le chargea aussi d'écrire à plusieurs de ses amis qu'il s'était souvenu d'eux à la dernière heure de son sacrifice (4).

Quoiqu'il eut passé une très mauvaise nuit, dans la toux, le râlement et

(1) Relation, p. 16.

(2) Ibid.

(3) Le Nain, t. II, p. 385 (témoin oculaire et auriculaire).

(4) Ibid.

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