‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 425 sur 445 · LIVRE XII, CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAPITRE XVI

les ardeurs de la fièvre , il ne laissa pas de se lever à son ordinaire et de mettre ses souliers (c'étaient les mêmes qu'il portait depuis dix ans, très grossiers et très rapiécetés). Dès qu'il fut assis, on remarqua sur son visage tous les symptômes d'une mort prochaine. Le Père abbé et les religieux lui demandèrent encore sa bénédiction. Il les embrassa tous les uns après les autres en leur serrant la main et leur disant quelques bonnes paroles. On le laissa ensuite quelques instants en repos (1).

Il s'assoupit, et au sortir de cet assoupissement, il étendit les bras en regardant ceux des religieux qui étaient près de lui , et il leur dit d'un air tendre et enflammé : « Adieu ! Jésus soit avec vous dans toute l'éternité ! In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti. » — Ce qu'il prononça d'un ton ferme , faisant le signe de la croix sur eux (2).

Le Père abbé lui ayant demandé s'il voulait bien que toute la communauté vînt aussi recevoir sa dernière bénédiction , « Vous ne sauriez , lui répondit-il, dans l'état où je suis, me donner une plus grande consolation; qu'ils viennent. » — Il était environ quatre heures du matin. Comme les Frères étaient occupés à dire la messe ou à la servir, on ne put les introduire que les uns après les autres. Il leur témoigna de nouveau la même tendresse , la même bonté ; et à l'exemple du Sauveur, la veille de sa Passion, il leur recommanda spécialement l'union et la charité fraternelle (3).

« Je prie Notre-Seigneur, leur dit-il, qu'il vous bénisse et qu'il vous couvre des ailes de sa protection, qu'il vous comble de toutes les grâces qui vous sont nécessaires pour vous rendre entièrement des hommes selon son cœur ; qu'il vous confirme dans cette union, cette charité sainte où il vous a établis : c'est elle qui vous conduira dans son royaume ; c'est par elle qu'il vivra en vous et vous en lui, et que vous ne serez qu'un avec lui dans toute l'éternité : c'est ce que je vous souhaite, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit (4). »

L'abbé de Rancé avait encore un legs à ajouter à son testament spirituel : c'était de charger ses enfants de la garde et de l'observance exacte des saintes règles qu'il avait prescrites.

Il ajouta en élevant la voix : « Pratiquez tout ce que j'ai établi parmi vous, sans changement, sans altération, sans diminution; je n'ai rien établi que par l'esprit de Dieu... Soyez tous à Jésus-Christ et Jésus-Christ

(i) Relation précitée, p. 25.

(2) LeNaiu,t. II, p. 38f>.

'*) ïd., ibid.

(4) ïd., ibid.

sera tout à vous. Soyez-lui si fidèles que rien ne soit capable de vous séparer de vos moindres devoirs (1). »

M8* de Séez revint à l'infirmerie sur les cinq heures du matin, et il témoigna au malade combien il admirait la rare présence d'esprit qu'il conservait aux approches de la mort. « Il est vrai, Monseigneur, lui dit-il, que mon esprit est dans une parfaite liberté. Il n'y a que la miséricorde de Dieu qui puisse me tenir en cet état, les hommes n'y peuvent rien. » L'évêque lui demanda s'il était toujours dans les souffrances : « J'y suis plus que jamais, répondit-il ; ce sont des grâces que Jésus-Christ me fait, je les ressens très vivement. J'avoue sincèrement que s'il m'abandonnait à moimême, je tomberais dans l'abattement, la lâcheté et l'accablement (2). Mais je dois publier, à la gloire de mon Dieu, qu'il a la bonté de me porter entre ses bras, il touche mon cœur, il le ranime et le fait triompher de ma faiblesse. »

Ses douleurs, en effet, étaient si vives, et le prélat en fut si touché qu'il ne put s'empêcher de s'écrier : « Mon Dieu, quelle consolation vous me donnez ! Quel exemple ! jamais sacrifice ne parut plus volontaire ni plus tranquille; aussi, espérons-nous qu'il sera d'une agréable odeur devant vous. » Le pauvre moribond entendant ces paroles, interrompit Sa Grandeur, et s'écria : « Hélas ! qu'est-ce que ma vie, Monseigneur ? et qui suisje moi-même tout entier pour oser en faire à Dieu une offrande ? Est-elle digne de Sa Majesté (3) ? »

Cette idée de la grandeur de Dieu l'occupa un instant, et il ajouta : « Par la grâce divine, je suis également disposé à souffrir ou à mourir dès ce moment, selon qu'il plaira à Dieu d'en ordonner, et je le supplie de me faire toujours cette faveur de n'avoir en toutes choses qu'une même volonté que la sienne. » M§r de Séez voyant ses enfants autour de lui, et l'entendant les exhorter à la charité et à la paix, en prit occasion de lui dire qu'il mourait comme saint Jean l'Évangéliste qui répétait sans cesse ces paroles à ses disciples : « Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres, c'est le précepte du Seigneur. » Le malade ajouta: « Oui, je les exhorte à s'entraimer, parce que c'est le grand commandement de la charité ; l'observer, c'est remplir tous les autres (4). »

Le Père abbé sachant que le pauvre malade ne disposait plus de rien sans permission, depuis sa démission, lui proposa de donner à Mgr de Séez

(1) Le Nain, t. II, p. 387.

(2) Relation, p, 20.

(3) Le Nain, t. II, p. 388.

(4) « Sancte filiolis commendat dignaui Joanne sententiam , ut diligant alterutruni, quia praeceptum Domini est, et si solum fiât, sufficit. »(lmago, etc., p. 92.)

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