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LIVRE XII, CHAPITRE XVI

son Nouveau Testament et le Bréviaire dont il s'était servi à l'infirmerie et où était marqué le nombre de Psautiers qu'il avait récités depuis plus d'un an ; car il disait tous les jours le Psautier et au-delà. Il le fit de la manière du monde la plus humble et la plus reconnaissante (1).

Cependant, plus sa fin s'approchait, plus la tranquillité et la paix de son âme croissaient et rayonnaient sur son visage. Mais vers le milieu du jour, il lui prit une si grande faiblesse qu'on le crut mort. Quelqu'un s'approchant de très près, l'entendit qui disait : « 0 éternité ! quel bonheur, ô mon Dieu, d'être une éternité avec vous (2) î »

Lorsqu'il fut revenu de cette léthargie, on lui présenta le crucifix, il le reçut avec tous les sentiments de la piété la plus tendre et le baisa, puis la tête de mort qui était au pied de la croix, pour témoigner à Dieu qu'il recevait la mort de bon cœur. Ayant rendu le crucifix à l'infirmier, celui-ci baisa l'image du Christ, et non la tête de mort, alors il lui dit avec une certaine vivacité: « Pourquoi ne baisez-vous pas aussi la tête de mort? Baisez-la, mon Frère, vous ne devez pas craindre sa réalité ; c'est elle qui finit notre exil et toutes nos misères. C'est par elle qu'on va à Jésus- Christ (3). » Ce religieux s'humilia de ce reproche, mais il se réjouit intérieurement, parce qu'ayant souvent demandé à Dieu la grâce de ne pas survivre à ce cher Père, il crut qu'il avait voulu prédire ainsi sa mort prochaine. En effet, il mourut le 5 février suivant. C'était Dom Maur Mouchin, son fidèle, son inséparable compagnon d'infirmerie (4).

Comme on vit qu'il n'avait plus que quelques moments à vivre, on fit préparer la cendre sur laquelle il devait expirer, et on alla avertir ]VPr de Séez et le Père abbé qui étaient au réfectoire. Ils se rendirent près de lui et le trouvèrent qui regardait tranquillement le nouvel autel sur lequel il allait achever son sacrifice. Quand tout fut prêt, il s'aida lui-même à se coucher sur la paille, autant que ses forces le lui purent permettre (5). M«r de Séez lui donna de l'eau bénite et se mit à genoux auprès de lui.

Comme l'on commençait les prières des agonisants, le prélat le pria de mettre sa main dans la sienne, il le fit avec un profond respect, témoignant jusqu'au dernier soupir son obéissance à son évêque (6). Celui-ci

(1) Relation, p. 28; — Le Nain, t. II, p. 389.

(2) Le Nain, ibid.; — Relation, p. 30 et 31.

(3) Relation, p. 31.

(4) Relation de la vie et de la mort de Dom Maur, 5e part., p. 266. (Paris, Florent Delaulue, 1714.)

(5) « Composita, si non raanibus, soltem voce et oculis cinerum cruce, huie iinpositus, etc. » [Imago, etc., p. 92.)

{fi) « Apprehensa manu episcopi et reclinato in sjlM Binon i -apilc, etc. » [Imago, etc. p. 94.)

lui ayant présenté le crucifix, lui dit : « Monsieur, ne demandez-vous pas pardon à Dieu, et me connaissez-vous? Monseigneur, répondit le mourant, je prie Dieu très humblement et du fond de mon cœur de me remettre mes péchés, quelque grands qu'ils soient par leur malice et par leur nombre. Je tremble devant sa justice, mais il m'a donné par sa miséricorde toute la confiance qu'un fils doit avoir en la bonté de son père (1). »

Sa faiblesse ne lui permit pas d'en dire davantage; mais un moment après il continua : « Je conjure le Père Tout-Puissant, le Père des miséricordes, le Dieu de toute consolation, par les mérites du sang de Jésus- Christ, de daigner me recevoir au nombre de ceux qui chanteront éternellement ses louanges, et qui l'aimeront éternellement. Pour vous, Monseigneur, je ne vous oublierai pas, si Dieu m'accorde cette grâce, et je vous connais parfaitement (2). »

Après ces paroles, celles qu'il proféra pendant quelques instants, ne furent plus entendues. Ensuite, la voix lui revint un peu. Le prélat qui savait toute l'importance de ces derniers moments qui décident de notre éternité, lui récitait, de temps en temps, les passages les plus touchants des Psaumes et de l'Écriture-Sainte. Le mourant suivait et continuait ce que l'évêque commençait. Ainsi, lui ayant prononcé ce verset de David : Le Seigneur est ma lumière et mon salut , il acheva : Qui pourrai-je craindre? L'évêque poursuivit : Quand je serais livré au plus rude combat; il ajouta : Je mettrai en lui toute ma confiance. L'évêque : Seigneur Jésus, c'est pms qui êtes mon protecteur et mon libérateur; lui, faisant un grand effort : Seigneur ne tardez pas davantage, mon Dieu, hâtez-vous de venir (3) !

Ce furent là les dernières paroles qu'il prononça ou du moins qui furent entendues sortant de sa bouche. Il ne parla plus, mais il ne perdit rien de la présence d'esprit qu'il avait conservée jusqu'alors, et qu'il conserva jusqu'à deux ou trois Miserere avant son dernier soupir (4). M§r de Séez fit ouvrir toutes les portes qui donnaient sur la cellule du mourant, pour que tous ses enfants pussent être les témoins de cette bienheureuse fin.

On remarqua que l'agonisant témoigna par ses regards qu'il avait pour agréable ce que le prélat venait de faire, et combien il était heureux de voir une dernière fois tous les siens autour de lui et de les aimer jusqu'à la fin, à l'exemple du Sauveur, in finem dilexit eos (5).

(1) Relation, p. 33.

(2) Le Nain, t. II, p. 390.

(3) Relation, p. 37.

(4) Lettre de Le Nain au R. P. Gourdan, Orat. (MS. 244, Biblioth. Imp.]

(5) « Fratrum adstans corona, etc. » [Imago, etc., p. 94.)

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