‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 429 sur 445 · LIVRE XII, CHAPITRE XVIi · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAPITRE XVIi

collé sur le sien, dans l'amertume de leur âme, sans pouvoir s'arracher de là (1). Cette famille de la religion, autour de ce corps mort, avait toute la tendresse et toute la douleur de la famille naturelle, et elle avait en outre la foi, qui donne à l'amitié et aux regrets quelque chose d'élevé comme le Ciel, d'immense comme Dieu.

Le surlendemain, 29, M?r de Séez célébra la grand'messe pontificalementetvint ensuite à la tête du corps faire l'absoute. Après quoi le chantre entonna Y In exitu Israël, et on alla au cimetière en cet ordre : le sousdiacre portant le bénitier, le thuriféraire, le diacre avec la croix, les religieux, le célébrant et le corps, revêtu de ses habits monastiques, le visage découvert, et porté par quatre religieux. Après que la fosse eut été encensée en dedans et en dehors, on l'y descendit, en l'étendant tout de son long, on lui couvrit le visage de son chaperon, on lui tira sur les mains les manches de sa coule, et on lui mit les bras en croix. Le célébrant ayant jeté sur lui un peu de poussière en forme de croix et le charbon de l'encensoir, les convers le couvrirent de terre, la coulant doucement dans la fosse; le corps disparut (2), et l'âme avait quitté sa hutte d'argile pour la maison de Dieu, maison magnifique, car c'est le Ciel !

Les religieux, prosternés la face contre terre, pleuraient et sanglotaient. On remarqua surtout qu'au moment de l'inhumation le chœur chantait ce verset du Psaume 131 : Si custodierunt filii tui testamentum meum, etc. « Si vos enfants gardent ma loi et les préceptes que je leur ai donnés ; si ceux qui viendront après eux les gardent aussi, ils vous succéderont à jamais. Car j'ai choisi Sion pour ma demeure, j'ai préféré ce lieu à tous les autres; là je verserai mes bénédictions; là je rassasierai de pain les pauvres; là je sanctifierai mes prêtres, et les saints m'y serviront avec joie. » S'il y a, comme on ne saurait en douter, des harmonies divines entre les personnes et les choses, s'il y a des coïncidences providentielles dans les événements d'ici-bas, celle-ci en est certainement une. Les Trappistes le comprirent bien, et ils n'oublièrent jamais cette dernière leçon que leur maître semblait leur donner, par la voix de la mort, du fond de son tombeau.

Quoique le lieu destiné pour la sépulture des abbés soit le chapitre, afin de se conformer aux ordres formels du défunt, on l'inhuma dans le cimetière : le bon pasteur avait voulu, même après sa mort, reposer au milieu de ses brebis (3). La cérémonie lugubre finit, mais l'amour et les regrets

(1) Le Nain, t. II, 1. V, c. vi.

(2) Règlem. de Vabb. de la Trappe, t. II, p. 290 et suiv.

(3) Lettre de D. Le Nain au P. Gourdau.

durèrent toujours. Ne le trouvant plus ailleurs, il semblait que sur sa fosse on était encore auprès de lui, et à chaque heure du jour il y avait là quelqu'un à genoux, priant et pleurant : les larmes tombaient sur la poussière, les soupirs montaient au Ciel ; on pleurait un père, on priait un saint.

Quelques années après, les religieux, ne pouvant aller aussi souvent qu'ils l'auraient désiré visiter cette fosse, surtout durant les pluies et les neiges qui la rendaient inaccessible, engagèrent leur abbé à la couvrir. Comme il partageait leurs sentiments, il consentit que vingt d'entre eux se livrassent à ce travail. Dans moins d'un mois, on construisit une petite chapelle en forme d'oratoire. On obtint la permission d'exhumer ces restes vénérés, et la cérémonie s'en fit avec toute la pompe d'une grande fête. Le corps, assez bien conservé, n'exhalait aucune mauvaise odeur. On le plaça respectueusement dans une caisse de plomb entourée d'une bâtisse formant mausolée, élevée de trois pieds au-dessus du sol, et pardessus une pierre de liais sur laquelle on le représenta avec ses habits réguliers et sa crosse. Tout autour de la tombe régnait une bande de cuivre sur laquelle on avait gravé son épitaphe en latin (1).

Dans les intervalles entre les offices ou après les travaux , on voyait les religieux, à chaque instant , se rendre à cet oratoire pour implorer les grâces de Dieu par l'intercession de son serviteur, et il s'y opérait des prodiges. Lorsque la suppression des Ordres monastiques eut été décrétée en 1790, ce fut après plusieurs neuvaines faites à ce tombeau que l'idée vint, comme du Ciel, de demander au Grand-Conseil de Fribourg 'le monastère de la Val-Sainte pour s'y réfugier.

C'était l'usage d'envoyer des billets de mort dans les monastères et les principales communautés religieuses pour demander des prières. Nous avons retrouvé celui de l'abbé de Rancé dans le Portefeuille du R. P. Léonard de Sainte-Catherine (2). Quel panégyrique pourrait valoir ces quelques mots si simples et si grands tout à la fois!

Cette lugubre nouvelle se répandit rapidement dans toute la France. L'Eglise pleura le grand pénitent qu'elle venait de perdre, mais elle se

(1) C'est ce que nous lisons à la suite du cahier XII, p. 465, du Manuscrit de Septfons, écrit de la main d'un religieux de la Trappe, après Téniigration.

(2) « Anno Dom. 1700, die 27 octobr.,in monast. de Trappa Strictions Observantiae Cist. Ord., diœces. Sagiensis, sacramentis Ecclesiee rite munitus, in sacco et cinere humi jacens, filios suos ad pœnitentiae perseverantiam exhortans, expiravit admoduni reverendus Pater Domnus Armandus Joan. Le Bouthillier de Rancé, ejusdem cœnobii abbas, anno aetatis suae 75, conversionis 37, praesente Illust. et Rev. D. Sagiensi episcopo. Pro cujus animée refrigerio vestras orationes precamur ex charitate, et orabimus pro vestris.

« Anima cujus per Dei misericordiam, requiescat in pace. Amen. »

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