‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 432 sur 445 · LIVRE XII, CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAPITRE XVII

m'étais attaché à suivre les bons avis de ce saint abbé, je ne sais ce que je serais devenu.

« Le comte de Perth, en arrivant ici, m'a mis entre les mains ce que vous m'avez envoyé de reliques du saint abbé, que je conserverai comme m'étant très chères, et je ne saurais assez vous en remercier. Au reste, je ne prétends pas perdre la bonne coutume de vous aller voir après Pâques : quand je n'irais pas pour l'amour de vous, j'irais pour l'amour de moimême, parce que je sens que les voyages que je fais dans votre sainte solitude me fortifient et m'encouragent dans l'état où je suis et où Dieu me tient; j'ai besoin de tels exemples. »

La reine, elle aussi, avait vu l'abbé de Rancé; elle avait été sous le charme de sa puissante parole ; elle lui avait souvent écrit pour lui ouvrir son cœur et lui demander ses conseils : elle pleura, en apprenant sa mort, le père de son âme, mais elle le pleura comme on doit pleurer les saints : « Le roi, écrivait-elle à la fin de la lettre que nous venons de citer, me permet ici de vous faire mille remerciements du crucifix et du livre que vous m'avez envoyés, appartenant à votre saint abbé. Vous m'avez fait en cela un plaisir extrême, et c'est un présent qui m'est aussi cher que vénérable. J'ai reçu la nouvelle de cette précieuse mort avec des sentiments de douleur et de joie qu'il m'est impossible d'exprimer, et que je crois que vous pouvez comprendre : car je m'imagine que vous et tous ceux qui ont eu le bonheur de connaître ce saint homme ont éprouvé les mêmes sentiments. J'ai été ravie d'apprendre, par Milord Perth, que, quoique vous ne possédiez plus votre cher Père, son esprit est demeuré parmi vous et en chacun de vous. Je prie Dieu de tout mon cœur qu'il y demeure toujours, et pour sa plus grande gloire, et pour l'édification de tout le monde. De mon côté, je vous assure que je conserverai toujours une grande vénération pour votre maison et une estime particulière pour une personne choisie par un saint pour être à la tête d'une sainte communauté. »

M. de Pontchartrain, alors grand chancelier de France, manda à la Trappe qu'il était d'autant plus sensible à la perte que le monastère venait de faire de son ancien abbé, que personne ne le considérait davantage et n'avait une estime plus singulière que lui de son mérite et de sa vertu.

Nous ignorons si l'on prononça des oraisons funèbres, mais il n'y en a qu'une seule qui ait été imprimée : celle de M. Maupeou, curé de Nonancourt. Le ton en est trop emphatique; l'auteur a oublié qu'il est certains sujets où l'éloquence ne doit consister que dans la simplicité du récit (1).

(1) Eloge funèbre de Messire Arm.-Jean le Hou th. de Rancé, abbé de la Trappe, par Pierre Maupeou, curé de la ville de Nouancourt. (Paris, Muguet, 1700, in-tî, Bibl. [mp.)

HISTOIRE DE i/ABBÉ DE RANCÉ.

Bossuet aussi disait son mot, mais très court : la grande douleur ne comporte pas de longs discours. Son génie ici s'inspirait de son amitié; il disait à l'abbé de la Trappe : « Quoique la nouvelle que vous me mandez soit bien dure, par la perte que je fais d'un tel ami, je vous suis obligé de l'attention que vous avez eue à m'en donner avis... Je ne puis vous dire autre chose de ce cher défunt, sinon que c'était un autre saint Bernard en doctrine, en piété, en mortification, en humilité, en zèle et en pénitence, et la postérité le comptera parmi les restaurateurs de la vie monastique. Dieu veuille multiplier ses enfants sur la terre : il sera bien reçu de ceux qu'il a envoyés dans le Ciel devant lui en si grand nombre. »

Mais rien de ce qui a été écrit alors ne respire une affection plus vive, plus de tristesse et de chagrin, que la lettre de D. Le Nain, de la Trappe, au B. P. Gourdan, de Sainte-Geneviève : « Que vous dirais-je, mon Bévérend Père? La lumière de l'Ordre de Citeaux est éteinte pour la terre et brille maintenant dans le Ciel!... Je ne vous dis point quelle est ma douleur et jusqu'à quel point je suis pénétré d'affliction. Ni père, ni mère, ni M. deTillemont, ni quelque personne que ce soit, n'a jamais eu la place dans mon cœur qu'y a eue ce cher Père. Tous les liens les plus étroits de la grâce et de la nature, de l'amitié et de la tendresse la plus vive, m'attachaient à lui, et le cours de trente-trois années les avait rendus si serrés et si forts que Dieu seul les pouvait rompre; que dis-je, les rompre? Ils subsistent toujours et subsisteront jusque dans l'éternité (1). »

Le P. Gourdan répondait : « Mon cœur est tout pénétré de douleur, mon Bévérend Père; c'est une lumière non seulement éteinte pour l'Ordre de Cîteaux, mais pour toute l'Eglise, extinctum est lumen Israël; un autre Elie, un autre Jean-Baptiste , propre au gouvernement non d'un monastère, mais d'un grand diocèse et de plusieurs milliers d'âmes. Pour moi, qui ai eu le bonheur de le connaître il y a plus de vingt-huit ans, je puis dire que je n'ai jamais eu au monde de meilleur ami, et je puis assurer, sans exagérer, que rien ne m'a été plus cher après Dieu. La seule idée de cet homme m'a toujours comblé de joie. Ma consolation a été de parler de lui et de m'occuper des voies admirables que Dieu a tenues sur lui, et je tiens à un bonheur inestimable qu'il m'ait bien voulu accorder quelque part à l'honneur de sa bienveillance, à la charité de ses prières et de ses avis. Je ne doute pas qu'il ne possède dans le Ciel une place éminente, et je crains que ce ne soit faire injure à son mérite de prier pour lui. Cependant je n'ai pas laissé de mettre un billet à la sacristie (de Sainte-Geneviève) pour avertir nos confrères de lui rendre ce juste devoir... Que Dieu

(1) Biblioth. Imp., MS., Orat., n° 244.

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