‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 433 sur 445 · LIVRE XII, CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAPITRE XVII

soit loué dans cet illustre saint! Que sa discipline subsiste à jamais et qu'elle passe de siècle en siècle avec le renouvellement d'une ferveur toujours nouvelle (1) ! »

Dans le monde et dans le cloître, dans les palais comme dans les chaumières, il n'y eut qu'une voix pour le regretter et le louer. Beaucoup, devant son tombeau, oublièrent qu'ils avaient été ses ennemis et ses persécuteurs, et lui rendirent justice. Mais il était écrit que son dernier soupir serait, comme le reste de sa vie, un objet de contradiction : il devait avoir encore cette ressemblance avec le divin Sauveur. C'est pourquoi plusieurs essayèrent de troubler par des cris discordants ce concert de douleur et de louange. Il y a certains assassins qui se trahissent par la manière dont ils frappent leurs victimes. Il était assez facile de savoir de quelle main partait ce dernier coup qui venait frapper le cercueil de l'abbé de Rancé.

L'Ecriture sainte nous représente la miséricorde et la justice s'embrassant sur le sein de Jésus-Christ. Les Jansénistes s'efforcèrent de briser cette alliance sublime, en éloignant la miséricorde et en ne montrant que la justice qui accablait et écrasait le pécheur. Leur opinion sur la grâce ramenait au fatalisme d'Orient. La conséquence extrême de leur système, c'était le désespoir. Or, n'ayant pu avoir dans leurs rangs l'abbé de Rancé pendant sa vie, ils voulurent l'avoir à sa mort, et ils publièrent qu'il était mort en janséniste, c'est-à-dire en désespéré.

Dans une pièce rédigée à leur façon, de prétendus voyageurs, qui se trouvaient à la Trappe le jour même où l'abbé de Rancé avait cessé de vivre, racontaient ce qu'ils avaient vu ou entendu dire de ses derniers moments, et le représentaient dans des terreurs affreuses, d'effroyables angoisses, des troubles inexprimables, que les plus touchantes exhortations de l'évêque de Séez étaient impuissantes à calmer. Sans consolation, et comme sous un ciel de fer, à peine si quelques rayons d'en haut étaient venus illuminer sa désolante agonie, sur sa dure couche de paille et de cendre (2).

Lorsque cette pièce eut été divulguée, on en parut un instant surpris dans le monde; mais ceux qui connaissaient l'homme, sa foi vive et profonde, n'en furent point embarrassés : « Si le saint abbé de la Trappe, écrivait Bossuet à la sœur Cornuau, a eu, comme on vous l'a dit, de grandes fraye i:rs des redoutables jugements de Dieu, et qu'elles l'aient

(1) Bibl. Imp., MS., Orat., n« 244.

(2) Nous avons retrouvé deux copies de cette pièce parfaitement semblables : la première, dans une liasse des Manuscrits de la Biblioth. de Troyes (fonds de l'Oratoire) ; la deuxième, daus une liasse (fonds de L'Oratoire), Biblioth. Imp., MS.

suivi jusqu'à la mort, tenez, ma fille, pour certain, que la confiance a surnagé, ou plutôt qu'elle a fait le fond de son état. Dieu veuille que vous soyez un jour de même, et, qu'à l'exemple de saint Hilarion, pénétrée de ces frayeurs, vous puissiez dire avec courage: Pars, mon àme, pars; eh! que crains-tu? tu as servi Jésus-Christ. C'est tout ce que je puis vous dire (1).»

Cette religieuse lui ayant envoyé le récit mensonger dont il est question, il lui répond pour la remercier; mais il l'avertit que M^r de Séez en a présenté une toute différente au roi, et que M. de Saint-André, qui revient de la Trappe, assure que la première n'est point véritable: « Après tout, ajoute-t-il encore, quand elle le serait, il n'y aurait aucune conséquence à en tirer, puisque la confiance et la paix subsistent fort bien sous ces terreurs, et que je suis assuré, selon que je connaissais ce saint abbé, qu'elles faisaient son fond (2). »

La relation apocryphe fabriquée dans les noires officines du jansénisme, œuvre de mensonge et de calomnie, devait tomber, et elle tomba bientôt sous le mépris public. Celle de Mgr de Séez, témoin oculaire, digne de foi, prévalut et fut acceptée et par les gens du monde et par les Trappistes qui y retrouvaient leur saint réformateur tel qu'ils l'avaient vu et entendu à ses derniers moments. On tint donc pour sûr et certain que si l'abbé de Rancé avait eu une grande crainte des jugements de Dieu, comme presque tous les saints, il avait eu une confiance plus grande encore en ses miséricordes infinies, et que son âme était partie de cet exil portée sur les ailes de la charité et de l'espérance vers les demeures éternelles. Au reste, plusieurs miracles incontestables ont témoigné de la sainteté de sa mort, comme précédemment des dons surnaturels, des prodiges, des merveilles de plus d'un genre avaient témoigné de la sainteté de sa vie. Il y en aurait bien assez pour sa canonisation, si jamais il en était question à Rome (3).

(1) Lett. 117.

(2) Id.

(3) Dom Le Nain, dans l'édition de 1719, à la fin du l«r volume, cite huit miracles assez authentiques opérés après la mort de l'abbé de Rancé. Dans le Manuscrit de Carpentras, il en rapporte, à la fin du second volume, un beaucoup plus grand nombre, sous ce titre : « Recueil des miracles que le saint abbé de la Trappe a faits soit devant soit après sa mort, » comprenant, sous ce nom de miracles, les dons extraordinaires et surnaturels, tel que celui de pénétrer le fond des cœurs, de prédire l'avenir, et autres semblables.... « Pour ce qui est de leur vérité, dit-il, elle ne peut être plus grande; nous n'écrivons rien que ce que nous savons par nous-mème, que ce que nous avons vu de nos propres yeux, et que ce que nous avons entendu de ceux à qui ces miracles sont arrivés. » — Ce Recueil est de la page 647 à la page 711, conséséquemment renferme 64 pages.

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