SECTION PREMIERE
Des enfants de l'abbé de Rancé au moment de la Révolution; de leur retour en France
L'abbé de Rancé n'avait jamais voulu détacher de sa communauté des colonies destinées à fonder des établissements plus ou moins lointains. Il craignait peut-être de l'affaiblir en l'étendant; il avait peur que le feu sacré qu'il avait rallumé à la Trappe avec tant de peines, transporté ailleurs, ne perdît de sa chaleur, que la flamme no fût moins vive et le rayon moins pur. Il tenait beaucoup à ce que tout restât concentré dans un seul foyer. La malheureuse fondation de l'Estrées avait été un coup de tête de Dom Gervaise. Quelques séduisantes que fussent les offres du grand-duc de Toscane, il n'avait jamais consenti à les accepter, et ce n'avait été que cinq ans après sa mort, en 1705, que les Trappistes avaient pris possession de l'abbaye de Buon-Solazzo, sur le mont Senario, à quelques lieues de Florence. Cependant, toutes les fois qu'on lui avait demandé quelques religieux pour rétablir l'antique régularité dans des monastères relâchés, il s'était fait un devoir d'en donner ou plutôt d'en prêter quelques-uns. Ainsi, il en avait envoyé à Septfons, à Orval, à Foucarmont, à Châtillon, à Perrecy et à Tamié en Savoie.
Pendant les trente-sept ans qu'il avait été à la tête de la Trappe, il s'> était réfugié plus de trois cents solitaires, tant religieux profès que convers, frèresdonnés et affiliés résidants. Cent d'entre eux environ étaient venus des autres monastères; quarante avaient été curés de paroisses et quelques-uns chanoines et grands-vicaires; cinquante séminaristes ou étudiants; soixante campagnards, la plupart artisans et cultivateurs encore jeunes; vingt militaires de tous les grades, depuis le simple troupier jusqu'au capitaine, jusqu'au brigadier des armées du roi (grade presque équivalent à celui de général de nos jours); quatre ou cinq clercs d'avocats et de notaires; deux médecins et un épicier. Connue, sur six ou sept postulants, il n'y en avait guère qu'un qui persévérât, il s'en suit qu'il en eut plus de deux mille.
Tous les diocèses de France avaient fourni leur contingent à ce bataillon sacré. Les nations étrangères elles-mêmes, l'Irlande, la Belgique, l'Allemagne, la Savoie, l'Italie, lui avaient envoyé des recrues. Il y en avait de toutes les conditions et de tous les âges : il reçut des adolescents qui lui apportaient leur printemps, la fleur de leur vie ; il admit des vieillards arrivés à la dernière décrépitude. Le jeune Benoît de ïônières vint à seize ans, Claude Minguet à soixante-dix-sept. Telles sont les deux limites extrêmes. Quelques-uns prétendent qu'on ne faisait qu'apparaître et disparaître à la Trappe, c'est-à-dire qu'à peine y était-on entré, on y était presque aussitôt tué par l'excessive sévérité du régime; c'est une erreur. Voici en peu de mots la statistique mortuaire de cette maison du temps de l'abbé de Rancé : trois ou quatre postulants n'achevèrent pas l'année de leur noviciat. On en cite un qui fit profession sur la paille et la cendre et expira quelques instans après. Dans les commencements, c'est-à-dire de 1666 à 1679, trente ou quarante religieux moururent après cinq ou six ans de profession. Il y en eut bien le tiers qui résistèrent pendant quinze ou vingt ans ; un certain nombre dépassèrent la trentaine et même la quarantaine, comme Bernard Soyrot, de Dijon, 41 ans; PaulMichon, de Paris, 43 ans; Jean Barré, de Beauvais, convers, 44 ans; Macaire Baron, de Tours, 46 ans; Auxent Guevesne, de Rouen, 49 ans; etc. Quand François Blandi, de Paris, trépassa en 1726, il avait 53 ans de profession. Enfin, un convers, d'origine langroise, probablement un robuste garçon du Bassigny, appelé Michel Le Sieur, le dernier qui eût vu l'abbé de Rancé, mourut en 1765, à 83 ans, après en avoir passé 61 à la Trappe (1).
Il n'est pas rare, aujourd'hui encore, de rencontrer parmi les Trappistes, des vieillards de soixante-quinze et même de quatre-vingts ans, qui ont blanchi sous le froc, qui ont vieilli dans les plus effrayantes austérités, et ont survécu à la plupart de leurs contemporains qu'ils avaient laissés au milieu du monde avec toutes ses aises et ses douceurs. On avait déjà vu en Orient beaucoup de solitaires et de cénobites arriver à la dernière vieillesse, à la limite la plus reculée : saint Macaire à 90 ans, saint Arsène à 95. Saint Antoine et saint Paul étaient plus que centenaires. Dieu voulait ainsi montrer au monde que le régime érémitique ou cénobitique n'était pas aussi meurtrier qu'on le disait, que ses serviteurs ne vivaient pas seulement de pain, mais de sa parole et de sa grâce, et qu'il se plaisait souvent à leur donner, outre les bénédictions du ciel, la plus désirée de toutes les bénédictions de la terre, celle d'une longue vie.
Les enfants de l'abbé de Rancé ne firent que s'accroître et se fortifier pendant tout le XVIIIe siècle, lorsque tout s'énervait et défaillait autour d'eux. Ils virent passer la Régence et ses saturnales, ainsi que Louis XV et les sophistes qui empoisonnèrent la France; ils virent Louis XVI incliné sur l'abîme qui devait
(1) Voir la Liste des religieux de chœur et convers morts à la Trappe depuis le commencement de la Réforme, recueillie par les soins de M. le chevalier d'Espoy.
l'engloutir avec la monarchie. Ils ne cessèrent de prier, déjeuner, de gémir et de pleurer. Ils ne purent sauver la victime, il fallait qu'elle mourût. Au moment de la suppression des vœux monastiques, la Trappe, comme toutes les autres congrégations, fut frappée au cœur et à mort pour ainsi dire ; mais l'abbé de Rancé veillait sur elle et priait du haut des cieux, et elle ne devait pas périr. Dieu avait suscité d'avance l'homme qu'il lui fallait pour en empêcher la ruine; il s'appelait Louis-Henri de Lestrange, d'une noble famille du Vivarais.
Ce jeune ecclésiastique ayant fait son cours de théologie avec beaucoup de distinction au séminaire deSaint-Sulpice, l'archevêque de Vienne l'avait choisi pour son grand-vicaire, et quelque temps après, séduit par toutes les qualités éminentes qu'il admirait en lui, il lui avait proposé d'être son coadjuteur.Dans la crainte d'être chargé d'un pareil fardeau, il s'était sauvé secrètement, et, au lieu de la mitre qu'on lui offrait, il était venu, à l'âge de vingt-six ans, demander un froc à la Trappe. En 1790, il était maître des novices. L'orage grondait et approchait : il ne se fit pas illusion, il vit toute la gravité de la situation, il mesura toute l'étendue du péril. Il comprit que l'Assemblée, qui avait déjà porté un premier coup aux communautés religieuses, n'en resterait pas là ; qu'après avoir supprimé les vœux monastiques on supprimerait les monastères, puis l'habit monastique et enfin le moine, et que tout y passerait. Une voix secrète semblait lui dire : le temps de l'abomination est proche, fuyez, fuyez vers les montagnes, fugite ad montes.
Ayant obtenu, non sans beaucoup de peines, les autorisations dont il avait besoin, il se dirigea vers la Suisse hospitalière, et se rendit à Fribourg, afin de demander au sénat de ce canton un asile à la Val-Sainte, ancienne maison de Chartreux perdue au milieu des forêts. C'était là, au foyer de l'Helvétie, que la Providence voulait cacher quelques étincelles pour rallumer plus tard la flamme monastique. Sa supplique fut accueillie favorablement, et il se hâta de revenir à la Trappe, où il fut choisi pour chef et conducteur de la colonie. Cette maison comptait alors 73 religieux de chœur, environ 40 frères convers, 8 novices et 6 frères-donnés (1). Le nombre des Trappistes qui devaient émigrer avait été fixé inexorablement à vingt-quatre par les magistrats f ri bourgeois; il fallut en laisser quatre-vingt-neuf dans la désolation, mais avec l'espoir de rejoindre les autres plus tard. Le jour du départ arrivé, les émigrants s'arrangèrent comme ils purent dans deux pauvres charrettes, et on se mit en route. Il y eut bien, de temps en temps sur leur passage, des menaces, des injures et des imprécations, mais en général l'accueil fut plus sympathique qu'hostile dans ce moment d'effervescence effroyable. Ils tremblaient surloul pour la frontière, car ils n'avaient point de passeports, et on les accusait d'emporter l'argent de la Franco à l'étranger; mais ils furent trompés dans leurs prévisions, on eut pitié d'eux et on les laissa aller.
(1) Manuscrit de Sqrffom (dernier cahier).
En entrant sur le territoire de la Suisse, ils virent devant eux un bois où ils se retirèrent un instant pour s'embrasser et donner un libre cours à la joîe de leurs cœurs. Ils coupèrent une branche d'arbre, en firent une croix autour de laquelle ils s'agenouillèrent et entonnèrent le psaume de la délivrance (123) : « Si le Seigneur n'eût pas été au milieu de nous, lorsque les hommes s'élevaient contre nous, ils nous auraient dévorés. Nous avons traversé le torrent, le filet a été brisé, et nous avons été délivrés. » Ils n'oublièrent pas la France et prièrent pour elle et son roi en chantant trois fois le Domine, salvum fac regem. Ils se relevèrent et se mirent en marche, se tenant deux à deux par la main, comme des frères tendrement unis. A Payerne, petite ville protestante du canton de Vaud, ils furent accueillis par cette belle parole : « Messieurs, soyez les bienvenus. » Arrivés dans la paroisse de Gerniat, sur laquelle est située la Val-Sainte, ils prièrent le curé de leur bénir une croix. Cette croix fut faite en moins d'une demi-heure, de bois commun, à peine polie. Dès qu'elle fut bénite, ils se rangèrent en procession à la suite de l'étendard de leur roi, et s'avancèrent en chantant des litanies et des hymnes jusqu'à l'église du monastère. Dès qu'ils furent entrés, ils se prosternèrent et récitèrent le Miserere pour demander pardon à Dieu des paroles inutiles et des autres fautes qui auraient pu leur échapper pendant le voyage, puis ils entonnèrent la grand'messe (1).
Les religieux restés à la Trappe ne conservèrent pas longtemps la liberté de vivre dans leur monastère. On ne retrouve plus sur le Nécrologe qu'un seul nom sous la date du 17 mars 1792, et, à la suite de ce nom cette réflexion douloureuse : « Dernier religieux de la Trappe mort dans le saint asile où il s'était consacré : Utinam et nos ! »
Le 3 juin 1792, fête de la Sainte-Trinité, après la grand'messe, les commissaires du district de Mortagne se rendirent à la Trappe, enlevèrent tous les vases sacrés, les ornements d'église, et généralement tous les effets mobiliers désignés dans leur inventaire. Ensuite, ils enjoignirent à tous les religieux de sortir du monastère. « On laisse à juger, dit l'un d'eux, de l'excessive douleur qui nous accabla dans cette cruelle catastrophe : jamais, non jamais, un tendre enfant arraché impitoyablement du sein de sa mère ne répandit plus de larmes (2). » Quelques-uns d'entre eux purent se retirer à Soleure, en Suisse, où ils vécurent en communauté pendant quelque temps. Les plus âgés et les plus infirmes trouvèrent des asiles dans les environs du monastère; plusieurs se réfugièrent plus tard dans le couvent des Camaldules de Grosbois, où ils vécurent en véritables Trappistes. Ainsi, quand des communautés entières, et même des Ordres monastiques, tombaient honteusement pour ne plus se relever, au milieu de tant de défaillances et de défections, la Trappe, parmi ses cent treize religieux, n'eut pas un seul apostat.
(1) Gaillardin, les Trappistes au XIXe siècle, t. II, p, 32 et 33.
(2) Manuscrit de Septfons (dernier cahier), p. 470.
Ceux de la Val-Sainte n'avaient trouvé que quatre murs et un toit par-dessus. Point de lieux réguliers et surtout point de lits et de dortoirs; on dormait sur le plancher, sans couverture, malgré le froid et même la gelée des nuits. Point de vêtements pour changer et pour avoir le temps de blanchir ceux qu'un long usage avait salis. Pas de jardins; un sol rocailleux, à deux pieds de profondeur, ne pouvait rien produire avant un défrichement laborieux et prolongé. Pas même de vivres, si ce n'est un peu de farine et du pain noir où le son dominait; des cosses et des tiges de grosses fèves, des feuilles de navets, de méchantes raves dédaignées des bestiaux, composaient ordinairement leur nourriture. Ajoutez à cela dix ou douze heures de travail par jour.
Comme si ces austérités effrayantes , cet affreux dénûment, ne leur eût pas suffi , ils demandèrent qu'on les chargeât encore plus. L'abbé de Lestrange leur dressa un plan de vie qui dépassait sur bien des points les Constitutions de l'abbé de Rancé, celles de Citeaux et même la règle de Saint-Benoît. On leur retranchait de leur sommeil déjà si court, on leur enlevait la paillasse piquée et on ne leur laissait qu'une planche avec un drap ; l'eau devait être leur unique boisson. Jamais, en Occident, la pénitence monastique n'avait atteint ces limites.
Nous comprenons cet élan, cet essor surhumain : les moines sont les expiateurs des peuples; plus les crimes des peuples montent, plus l'expiation du cloître doit peser dans la balance pour faire le contrepoids. Or, les Trappistes étaient français, et on sait tout ce qui se passait alors en France. Jamais l'histoire n'avait eu à enregistrer de pareilles horreurs. Partout où surgissent des monstres de malice et de cruauté, la Providence leur oppose des victimes de bonté et de miséricorde. A Paris, le sang coulait sur l'échafaud, et à la Val- Sainte les larmes coulaient des yeux des pénitents, et ce furent les larmes qui arrêtèrent le sang.
Les postulants affluaient dans cette maison, car la grande pénitence est un aimant pour les âmes. Il avait été convenu avec le sénat de Fribourg qu'il n'y aurait jamais plus de vingt-quatre religieux, et il fallut songer à d'autres établissements. La réputation de l'abbé de Rancé était européenne : un Trappiste était sûr d'être bien reçu partout. Ce fut par l'Espagne que l'on commença. Dom Gérasime d'Alcantara, d'origine espagnole, et un autre religieux: partirent ensemble avec des lettres de recommandation pour plusieurs grands personnages de ce pays. Ils eurent les mains et la figure gelées sur le sommet du Saint-Gothard et faillirent y perdre la vie. Il fallut ensuite traverser le Pimont qui était impitoyablement fermé aux Français. Comme ils approchaient d'Arona, la première ville du roi de Sardaigne, an colonel piémontais qui avait autrefois visité la Trappe de France, reconnut Dom Gérasime pour l'hôtelier qui lui avait fait un si généreux accueil. •• N'êtes-vous pas, leur dit-il, des religieux de la Trappe? Je me souvien> des bontés que vous avez eues pour moi, venez et je vais vous faire passer. » Mais ils n'eurent pas partout une aussi bonne fortune, et ce ne fut qu'après avoir rencontré el surmonté beau-
coup de difficultés qu'ils purent s'embarquer à Gênes et arriver à Barcelonne.
L'Ordre de Gîteaux, autrefois si saint et si célèbre en Espagne, y avait beaucoup perdu de sa première ferveur. L'arrivée des deux Trappistes y fit une grande sensation; les ouvrages de l'abbé de Rancé venaient d'y être traduits; ils étaient lus et admirés, et Dom Jean de Sada, le traducteur, religieux à Piedra, avait couvert les murs de sa cellule de sentences qu'il en avait tirées. Il écrivit aux deux pèlerins pour les encourager. Ceux-ci avaient ordre de se rendre à Madrid et de visiter les abbayes qui se trouveraient sur leur route. Partout ils édifièrent leurs hôtes et réveillèrent dans leurs cœurs le souvenir et le respect de la régularité antique. Six autres religieux de la Val-Sainte étant venus les rejoindre, Dom Gérasime obtint pour eux et pour lui-même un asile dans l'abbaye de Poplet en Catalogne (1), en attendant un établissement définitif qu'on leur offrit enfin dans l'ancien prieuré bénédictin de Sainte- Suzanne, au diocèse de Saragossc, sur le territoire de la petite ville de Maella. Ils s'y rendirent le 6 janvier 1796. Leur voyage dura neuf jours: ils marchaient en procession; le son des cloches annonçait leur arrivée dans chaque paroisse et aussitôt le clergé et le peuple sortaient à leur rencontre. Le soir on les recevait à la lueur des torches, des flambeaux et des lanternes. On baisait avec respect les reliques de saint Bernard dont ils étaient porteurs; mais on baisait également les chapes des frères convers et les coules des religieux.
En même temps que cette avant-garde pénétrait en Espagne, une autre partait pour le Canada. Elle se composait de trois personnes : de Dom Eugène Bonhomme de la Prade, ancien page à la cour de Louis XVI et novice à la Trappe avant la Révolution, de Dom Jean-Baptiste, sous-maître des novices et d'un frère-donné. A peine arrivés à Gand, ils apprirent que l'évêque d'Anvers avait le dessein de fonder dans son diocèse un établissement de Trappistes ; on ne tarda pas à venir leur demander s'ils ne consentiraient pas à favoriser ce projet. Ils répondirent qu'ils allaient en référer à leur supérieur. Celui-ci ayant donné son consentement, un riche négociant indiqua à l'évêque, près de Westmal, à trois lieues d'Anvers, un terrain de 300 arpents, très solitaire, avec de l'eau et des bois. Il souscrivit le premier pour 1,000 florins, l'évêque en fit autant; plusieurs riches propriétaires ouvrirent aussi leurs bourses, et bientôt les Trappistes, avec un assez bon nombre de postulants, prirent possession de cette solitude; mais dix-huit jours après, ils durent l'abandonner et fuir devant les armées françaises qui venaient d'envahir la Belgique (2). On se dirigea sur la Westphalie, par Ruremonde et Cologne, à travers un pays rempli d'émigrés qui se sauvaient et de fuyards de toute sorte, de soldats prussiens et autrichiens; c'était une effroyable mêlée. Ils ne s'arrêtèrent qu'aux environs de Munster et demandèrent l'hospitalité aux Bernardins de Marienfeld.
(1) Manuscrit de Septfons (dernier cahier).
(2) Voir la Notice de M. Clément Talion sur l'abbaye de Westmal.
APPENDICE. 70l
Le bouleversement était si général, tout paraissait si incertain qu'on ne savait pas la veille où l'on serait et ce qu'on deviendrait le lendemain. Il fallait se faire des refuges, des asiles sur plusieurs points de l'Europe, afin de pouvoir au besoin passer de l'un à l'autre. L'abbé de Lestrange avait songé au Piémont; il y avail envoyé trois religieux qui avaient obtenu du roi Victor Amédée III, la permission d'établir une communauté à sept lieues de Turin, sur la paroisse de Barge, près de Saluées, dans une ancienne maison de Chartreux appelée le Mont-Brac.
D'autres religieux s'étaient embarqués à Anvers à destination du Canada, le 26 juillet 1796. Ils avaient ordre de s'arrêter à Londres et d'y séjourner quelques jours, afin de voir s'il ne serait pas possible de fonder un monastère en Angleterre. C'était une inspiration qui venait du ciel. Aussi ces pauvres cénobites couverts de ce froc tant de fois proscrit par les lois anglaises, qui s'étaient réfugiés dans un grenier pour y prier et y jeûner plus à l'aise, furentils bientôt compris et réhabilités. Plusieurs grands personnages vinrent frapper à la porte de leur obscure mansarde. Que demandaient-ils? l'honneur de participer à la fondation qu'ils voulaient entreprendre. Ils n'eurent qu'à choisir et ils acceptèrent les offres de Thomas Weld. C'était un riche propriétaire dont la fortune ne s'élevait pas à moins de 26 millions; ils leur abandonna des terres, non loin de son manoir de Lulworth, sur les bords de la mer, dans le Dorsetshire, Là il bâtit à ses frais, dans un vallon profond, entouré de petites collines, un couvent provisoire mais complet, qui pût servir à tous les exercices réguliers et à la réception des hôtes (1).
La Trappe était connue en Angleterre dès le temps de l'abbé de Rancé. La description de ce monastère par Félibien avait été traduite en anglais et répandue dans tout le Royaume-Uni. On savait que Jacques II et plusieurs lords de sa suite avaient souvent visité les Trappistes. La curiosité fut donc vivement piquée. Les protestants du voisinage aimaient à voir les religieux travailler. Ils restaient des heures entières à les regarder, même dans les mauvais temps, sous les coup de vent de la mer. Ils voulaient aussi les voir à l'intérieur de leur maison, suivre leurs exercices, entendre leur psalmodie; quelques-uns escaladaient les murs pour assister au chant du Salve Regina. On était émerveillé de tant de piété, de recueillement, de charité, d'un travail si dur et si patient, et on se surprenait à douter que l'état monastique fut, comme Luther et Calvin l'avaient dit, une invention du démon.
Ils n'avaient pas de fumier, parce que la paille leur manquait, et voici comment ils y suppléèrent. Ils s'embarquaient sur un petit bateau, armés de longs crocs, au moyen desquels ils saisissaient et traînaient péniblement à terre de Longues herbes appelées warech, dont la pesanteur était énorme et qui devaient leur servir d'engrais. Après les avoir jetées sur le rivage avec «les peines incroyables, il fallait encore les transporter jusqu'au monastère.
(1) Vie du H. P. Antoine, abbé de Melleray, p. 78, note sur Thomas Weld.
Ils n'avaient pas do moulin et ils étaient trop pauvres pour payer les droits de mouture. La nécessité les obligea de recourir h un expédient plus incommode, mais moins dispendieux; ils construisirent eux-mêmes des moulins à bras, et les religieux tournaient tous à leur tour la meule, comme autrefois les esclaves (1).
Les religieux que nous avons laissés en Westphalie y étaient toujours. La Belgique était encore occupée par les Français; on ne pouvait retourner à Westmal. D'autre part, le séjour à Marienfeld durait depuis si longtemps qu'on craignait d'abuser de l'hospitalité généreuse qu'on y avait reçue. On se trouvait assez embarrassé. Dom Eugène de la Prade qui était à la tète de ces pauvres émigrants ne savait quel parti prendre. La Providence vint à son secours. « La princesse Galitzin, très dévouée aux Trappistes, dit M. Gaillardin, le mit en rapport avec le baron Droste de Wischering, un des principaux seigneurs du diocèse de Munster, frère de l'évoque, homme d'une charité égale à sa piété. Le baron promit à Dom Eugène de lui céder un établissement dans son bailliage de Darfeld, près de Munster; il le conduisit dans ses terres, lui laissant la liberté du choix, et lui abandonna un bois dans une vallée où l'eau était abondante. Il fallait abattre des arbres pour faire la place d'un monastère. Le premier qui tomba sous la hache fut changé en croix. Le baron, son frère l'éveque, son autre frère le chanoine, et les religieux le portèrent sur leurs épaules jusqu'au lieu désigné. Quand on y fut arrivé, le baron ne trouva pas assez profonde la fosse où devait reposer le pied : il se mit à la creuser luimôme, pendant que son frère le chanoine en retirait avec ses mains la terre détachée. L'éveque bénit la croix et tous se prosternèrent pour l'adorer. Le défrichement commença aussitôt, et il y avait tant de ronces et d'épines que les mains des défricheurs étaient souvent couvertes de sang (2). »
Les travaux commencés dans l'automne de 1795, interrompus pendant l'hiver, furent repris au printemps suivant. Les religieux construisirent euxmêmes leur église en cinquante jours, entre le lundi de Pâque et le dimanche de la Pentecôte. Des branches d'arbres, de la terre détrempée pour ciment furent tous les matériaux qui entrèrent dans cet édifice. Le reste du monastère ne fut pas plus magnifique. Dom Eugène voulait même que la porte d'entrée fût d'osier entrelacé, comme celle du premier Gîteaux. Un mauvais pain de seigle et de blé noir faisait leur principal nourriture. Un religieux qui savait la botanique leur cherchait des herbes pour la portion, de l'oseille, de la chicorée sauvage et d'autres plantes légumineuses. Clairvaux n'avait pas eu de plus rudes commencements.
Si l'abbé de Rancé eût pu revenir ici-bas et se trouver au milieu de ces travailleurs, si pénitents, si mortifiés, quel n'eût pas été son bonheur, lui qui disait souvent : « 0 que nous aurions été heureux, mes Frères, d'être réduits
(1) Vie du R. P. Antoine, p. 56 et 59.
(2) Gaillardin, les Trappistes au XIXe siècle, t. II, p. 144, 149.
à la condition de nos premiers Pères! Nous aurions défriché nos forêts, nous aurions bâti des cabanes autour de nos étangs, d'autant plus riches des biens du ciel que nous aurions été plus dénués de ceux de la terre. »
L'abbé de Lestrange songeait sans cesse à de nouvelles fondations et à de nouvelles œuvres. Il avait depuis peu institué un Tiers-Ordre de Trappistes pour l'éducation des enfants, et il en avait réuni un assez grand nombre. Il avait aussi senti le besoin d'une maison de Trappistines pour recueillir les religieuses françaises émigrées, et il en avait fait construire une dans le Bas- Valais qu'il avait mise sous la direction de Madame Rosalie de Chabanne, ancienne bénédictine de Saint-Antoine-de-Paris. Plusieurs pieuses et nobles postulantes s'y réfugièrent : on y vit arriver Louise-Adélaïde de Condé, autrefois abbesse de Remiremont, qui avait été forcée de quitter le Piémont (i).
La Val-Sainte n'avait cessé de croître et de prospérer depuis six ans, mais la révolution française qui jusqu'alors avait respecté la Suisse comme territoire neutre, la menaça d'une invasion, et le général Brune reçut l'ordre d'entrer dans le pays de Yaud. L'abbé de Lestrange ne douta pas que l'occupation de la Suisse ne fût la ruine de son monastère; mais où fuir? A quelle partie du monde demander un asile ? De toutes les contrées de l'Europe, celle qui paraissait la plus sûre, parce qu'elle était la plus éloignée de la guerre, c'était la Russie. Le czar Paul, qui régnait alors, avait autrefois voyagé en France, lorsqu'il n'était encore que grand-duc, sous le nom de comte du Nord. Accueilli à Chantilly, non en prince, mais en roi, il avait distingué parmi les dames de cette petite cour la princesse Louise-Adélaïde. L'abbé de Lestrange qui le savait, la chargea de lui écrire. L'obéissante novice le fit immédiatement, et lui disait dans sa lettre : « Je prie l'aimable comte du Nord d'intercéder pour moi auprès de l'empereur Paul. »
On ne put attendre la réponse du czar, il fallut se sauver. Les religieuses, sorties les premières, se dirigèrent sur Constance; les religieux suivirent bienlot avec les enfants du Tiers-Ordre. De Constance on prit la route de la Bavière où l'on ne put séjourner que peu de temps, et on partit pour Vienne où l'on trouva un gîte provisoire au couvent des Visitandines, situé à l'extrémité opposée de la ville. Les Trappistines se dérobèrent aux regards du public en prenant un détour. L'abbé de Lestrange fit ranger les religieux en procession. Toute la ville de Vienne était aux fenêtres ou sur les portes ou dans les rues pour suivre de l'œil cette marche imposante. En tête, les religieux de chœur en habit de cérémonie; après eux les frères convers avec leur chape brune-, venait ensuite le Tiers-Ordre : soixante petits moines, vêtus d'une robe blanche et d'un scapulaire brun, ayant sur leurs épaules un sac de nuit, silencieux, les yeux baissés, un maintien grave qui n'était pas de leur âge ; à leurs côtés leurs maîtres, portant comme signe distinctif un cœur rouge sur le scapulaire avec la devise Sancta voluntas Dei.
(1) Voir sur cette princesse : Guinot, Histoire de l'abbaye de Remiremont.
704 HISTOIRE DE i/ABBÉ DE RANCÉ.
Les Viennois croyaient assister à une résurrection do ces vieux moines cisterciens qui, au XIIe siècle, avaient tant de l'ois traversé l'Allemagne, apportant à leurs pères l'esprit de douceur, de patience et de paix, l'amour des champs et des travaux agricoles, tous les éléments de la civilisation chrétienne. On pouvait donc enfin voir et contempler à l'aise ces enfants de l'abbé de Rancé, ce nouveau Gîteaux, dont on avait entendu tant de fois raconter les merveilles. L'enthousiasme fut général et gagna l'empereur lui-même, qui accorda une audience à l'abbé de Lestrange et lui proposa un asile en Bohême.
Le joséphisme régnait toujours dans les conseils de la cour d'Autriche. La régence de Bohême posa pour condition qu'on ne recevrait pas de novices ; on espérait par là éloigner à jamais les pauvres moines français; mais l'abbé de Lestrange fut forcé d'accepter provisoirement et de reporter ses projets sur la Russie. Le czar avait accueilli la demande de la princesse de Condé et lui avait accordé pour les Trappistes deux monastères dans la Russie-Blanche. L'abbé de Lestrange n'hésita pas un seul instant, il partagea sa communauté, en laissa une partie à Vienne et à Prague, et du reste il en fit deux colonies, l'une de quinze religieux et l'autre d'autant de religieuses, et partit avec eux pour Orcha qu'on lui avait assigné. A peine y eut-il installé la petite avantgarde, qu'il courut à Saint-Pétersbourg, afin de solliciter de l'empereur d'autres maisons pour y abriter tous les siens. Il en obtint trois dans l'ancienne Pologne, rapprochée des Etats autrichiens, dans le palatinat de Brzesc, la Volhynie et la Podolie. Il envoya donc ordre aussitôt à ses religieux qui étaient en Autriche et en Bohême de se mettre en route, les uns dans la direction de Lemberg, les autres dans celle de Gracovie et de l'attendre dans ces deux villes.
Au même moment, les Trappistes du Piémont avaient été forcés d'évacuer ce pays envahi par les Français et de se retirer dans le Tyrol. Lorsque l'infatigable abbé apprit cette nouvelle, il arrivait à peine de Saint-Pétersbourg, et malgré les rigueurs de l'hiver et les neiges amoncelées, il alla les chercher, revint avec eux à Gracovie, d'où ils partirent tous ensemble pour les nouveaux asiles qui leur étaient destinés. L'hiver est très long dans ces contrées et le froid si excessif que cette race de moine, quelque dure et forte qu'elle fût, ne put y résister. La neige, pulvérisée par les vents du nord, pénétrait par les moindres fentes des portes et des fenêtres de l'église et du dortoir. Dans les longues psalmodies de la nuit, les pieds et les jambes s'engourdissaient, et les moins robustes étaient forcés de quitter l'office. Il fallait faire chauffer le calice et avoir un réchaud sur l'autel pour empêcher le vin du Saint-Sacrifice de geler. Le frère Golomban étant mort au mois de janvier, on ne put lui creuser une fosse; la neige et la terre gelée résistaient à tous les efforts; il fallut y employer le feu; un bûcher de fagots de sapin amollit ce sol impitoyable qui semblait tout refuser à l'homme, jusqu'à un tombeau.
La terre y est cependant fertile et produit abondamment en quelques mois d'été toutes sortes de fruits. Les Trappistes comptaient donc sur la belle saison,
mais le printemps venu, l'abbé de Lestrange eut quelques difficultés de juridiction avec le métropolitain de Lusko qui en référa au czar. Celui-ci, après la défaite de ses troupes à Zurich, avait rompu avec l'Angleterre et s'était rapproché de la France et du premier consul. Il savait que les pauvres moines qu'il avait abrités dans ses Etats n'étaient pas bien vus du gouvernement français; peut-être espérait-il en les frappant lui être agréable. La princesse Louise- Adélaïde les avait quittés depuis quelques mois, il ne se crut plus lié envers eux, et il leur signifia l'ordre de sortir de Russie, ce qui fut exécuté le 13 avril 1800.
De tous les coups qui atteignirent l'abbé de Lestrange, aucun ne dut lui être plus sensible. Il avait mis toutes ses espérances dans la Russie, et la Russie le chassait un instant après l'avoir accueilli. L'Autriche, la Bavière et la Souabe l'avaient abandonné; il ne pouvait plus compter sur le Piémont et l'Italie. Où tourner ses pas? A quelle porte frapper? Que faire de cette foule de religieux, de religieuses et d'enfants? Il ne lui restait plus dans tout le nord de l'Europe qu'un seul asile, c'était Darfeld; il n'y avait pas à choisir; c'était là qu'il fallait se replier; mais les Etats autrichiens étaient fermés; on n'avait rien à attendre de la Prusse que des persécutions. On fut forcé de négocier le passage par la Baltique, de Dantzick à Lubeck, pour de là gagner la Westphalie, en passant par le Hanovre. Après une traversée pénible et périlleuse on débarqua à Hambourg où l'on ne put trouver de logement. Il fallut gagner Altona et se cantonner dans plusieurs maisons, sur les bords de l'Elbe, en attendant que la Providence eût préparé ailleurs quelques gîtes.
L'abbé de Lestrange passa en Angleterre où on lui fit l'accueil le plus honorable et le plus sympathique. Le gouvernement anglais qui n'ignorait pas que les Trappistes avaient été sacrifiés par la Russie à l'alliance française, lui donna des secours et lui promit un asile pour une partie de ses religieuses. Un certain nombre d'entre elles, s'étant embarquées sous la conduite de Mme de Chabanne, s'établirent d'abord près de Londres, à Hammersmith, puis à Burton, près de Christ-Church. Enfin, lord Arundel, grand-père du noble lord actuel, leur ayant fait don de la propriété de Stape-Hill, elles en prirent possession le 13 novembre 1802.
Les Trappistes et les Trappistines qui étaient restés à Altona prirent le chemin de la Westphalie et de la Belgique, se dirigeant sur Wcstmal et Darfeld. Ce dernier monastère, sous le gouvernement paisible de Dom Eugène de la Prade, avait joui d'une paix profonde pendant l'émigration de la Val-Sainte. On s'y était réfugié de toutes parts; on y voyait des prêtres, des chanoines, des grands-vicaires, des émigrés français de la plus haute naissance; le Tiers- Ordre y comptait plus de cent enfants. On avait bâti, à peu de distance du monastère, une maison pour les religieuses (1). Vers la fin de 1795, par la protection de la princesse Galitzin, on avait obtenu d'un seigneur allemand un
(1) Manuscrit de Septfons (dernier cahier).
emplacement près de Dribourg, au diocèse de Paderborn, et une colonie y avait jeté les fondements d'un établissement sous le nom de Saint-Liboire. Cène fut d'abord que des huttes en terre glaise, les tuguriola du premier Cîteaux. Un fort coup de vent en renversa une partit;. On dut songer à quelque chose de plus vaste et surtout de plus solide; mais l'argent manquait et il fallut recourir aux quêtes. Le prieur s'appelait Dom Bernard de Girmont. C'était un ancien religieux cistercien, originaire de Nancy, d'une noble famille lorraine, qui avait émigré et qui était venu frapper à la porte de Darfeld. Il réunissait la piété, la gravité du cénobite au bon ton, à la politesse du gentilhomme. Il sortait de l'abbaye de Morimond, 4e fille de Citeaux, qui, autrefois, avait semé l'Allemagne entière de ses colonies, de la Meuse à la Vistule, et dont le souvenir était encore vivant. Il avait donc plus de chance que personne d'être bien accueilli et de réussir.
Il fit une première quête dans l'été de 1800; il recommença l'année suivante et pendant quatre années successives. Voici ce qu'il écrivait de Trebnitz à sa sœur, MUe de Girmont, à Nancy, le 24 février 1803 : « Peu de jours après ma profession qui eut lieu le 1er novembre 1799, je fus nommé supérieur de notre nouvel établissement de Saint-Liboire, et obligé de me mettre en route aussitôt pour obtenir les secours dont nous avions besoin. Voici la quatrième année que je voyage seul avec un cheval dans des pays étrangers, pendant l'hiver, comme pendant les grandes chaleurs, à travers de grandes forêts, dans des pays où il y a des bandes de voleurs... Après avoir parcouru la Saxe, j'ai pénétré en Lusace, en Bohême et suis venu secrètement en Silésie. Je dis secrètement, parce que je n'avais par devers moi aucune permission de venir en ce pays. Je suis cependant parvenu jusqu'à la ville de Breslau où j'ai été parfaitement accueilli du prince-évêque et du ministre de sa Majesté le roi de Prusse qui m'a permis, à la surprise de beaucoup de monde , de faire une quête dans toute la Silésie, comprises la haute et basse et même ta nouvelle, ce qui est un pays assez étendu... En Pologne même, quoique je ne susse pas la langue, je suis allé jusqu'à Varsovie; j'ai eu l'honneur d'être présenté dans cette grande ville à de grands princes qui m'ont comblé de bienfaits. Je me suis trouvé dans une contrée de la Pologne où l'on a assassiné près de moi de pauvres juifs pour les dépouiller de quelques sols, tandis que je n'ai t'ait aucune mauvaise rencontre, quoique je fusse porteur de plus de deux cents ducats (1). »
Ce fut à la Trappe de Saint-Liboire que l'abbé de Lestrange vint se reposer pour la première fois de ses longues courses, de ses fatigues et de ses tourments. Mais cet homme n'était pas fait pour le repos, un instinct secret le poussait toujours en avant, une voix mystérieuse semblait lui crier sans cesse, marche!
(1) Tout ce que nous venons de dire est extrait de M. Gaillardin, du Manuscrit de Septfo?is et des lettres de Dom Bernard de Girmont, qui nous ont été communiquées par M l'abbé de Girmont, son neveu.
marche ! Il avait montré les Trappistes à l'Europe entière, le temps était venu, et c'était son rêve chéri, de les montrer au Nouveau-Monde, de les y installer dans quelque coin sauvage, au milieu des savanes et des pampas. Dom Urbain partit avec vingt-deux religieux, débarqua en Amérique, et après avoir séjourné quelque temps à Baltimore, pénétra dans le Kentucky et puis dans la Louisiane.
Pendant ce temps, la Trappe reconquérait en Europe le terrain qu'elle avait perdu. On revenait à la Val-Sainte et à Westmal; on fondait la maison de la Gervara dans le pays de Gènes, celles de Géronde dans le Valais et du Mont- Soracte près de Rome. L'abbé de Lestrange avait visité Sainte-Suzanne en Espagne et obtenu une audience du roi Charles IV. L'Empereur Napoléon se rendant à Milan pour y recevoir la couronne de fer des Lombards, avait rencontré les Trappistes sur sa route. L'abbé de Gervara, Dom François de Sales, lui avait adressé une supplique très spirituelle en vers latins, pour la conservation de son monastère, et elle avait été bien accueillie. L'abbé de Lestrange était venu à Paris pour voir l'Empereur lui-même, qui avait assigné 10,000 fr. de revenus à la Gervara et donné 24,000 fr. pour établir sur le Mont-Genèvre un couvent destiné à donner l'hospitalité aux soldats. Les Trappistes, enhardis par ces faveurs, avaient cru que le moment était venu de rentrer dans leur pays ; ils avaient osé former deux communautés à quelque distance de Paris, l'une d'hommes, au monastère des Gamaldules de Grosbois, et l'autre de femmes, à Valenton, diocèse de Versailles. L'évêque avait mis pour condition qu'on leur laisserait les constitutions de l'abbé de Rancé (1).
Arrêtons-nous un instant et jetons nos regards en arrière sur l'espace parcouru depuis 1792 jusqu'en 1808, c'est-à-dire en seize ans. Vingt-quatre religieux sont partis de la Trappe pour la Suisse ; là, sur la terre d'exil et dans le malheur, ils grandissent et se multiplient: en quelques années, les voilà en Italie, en Espagne, dans la Westphalie, en Belgique, en Russie, en France, en Angleterre, en Amérique; ils ont fait le tour du monde, des rives du Volga à celles du Mississipi. Ils ont montré leurs frocs à tous les peuples, et sous ce froc toutes les austères vertus monastiques que l'on ne connaissait plus que par les vieilles histoires. Quel est donc le premier père de cette race vraiment gigantesque qui a étonné toute l'Europe pendant vingt ans? quel est donc le premier maître qui a fondé l'école d'où sont sortis de pareils disciples? Ce père, ce maître, c'est l'abbé de Rancé, c'est lui qui a formé la première génération, celle-ci en a formé une seconde et la seconde une troisième qui a jeté tout ce grand éclat. C'est son esprit qui a passé de l'une à l'autre; ces rudes et sévères principes, ce sont ceux qu'il a posés; cette lumière dont le rayonnement a été si prodigieux ;i été emportée du foyer qu'il avait allumé. Cette obéissance qui ne recule jamais, cette humilité aussi profonde que l'abîme (\r^ misères humaines, ce dévouement, cette indigence sublime, celte confiance
(1) Gaillardin, t. Il, p. 258; — Manuscrit de Scptfom (dernier cahier), p. 478.
708 HISTOIRE DE L'ABBÉ DE RAiNCÉ.
illimitée en la Providence, ce courage invincible, n'est-ce pas là l'empreinte, la marque de l'abbé de Rancé? N'est-ce pas là ce qu'il a toujours enseigné et ce que ses enfants ont toujours pratiqué?
Quant à ces pérégrinations incessantes à travers l'Europe, est-ce à dire que nous les approuvions toutes ? Non certainement : l'abbé de Lestrange était un homme d'initiative, d'entrain et d'action; cest par là qu'il a sauvé la Trappe ; et il faudra l'en bénir à jamais; mais avait-il au même degré le tact, la discrétion et la prudence ? il est bien permis d'en douter. Toutes ces fondations presque simultanées, sur divers points très éloignés, quelque grandes et quelque merveilleuses qu'elles fassent, étaient trop rapides et trop précipitées; tout cela était éclatant mais peu solide; sans doute, c'était un beau et touchant spectacle de voir ces moines qui, sur un signe de leur chef, prenaient leur croix et leur psautier, et s'en allaient par le monde chercher des gîtes dans quelque désert lointain; mais ces gîtes, ils ne les trouvaient pas toujours, et ils étaient réduits à errer des années entières, ne sachant où poser leur tente. Pour peupler les maisons nouvelles, il fallait dépeupler les anciennes et on leur enlevait leurs meilleurs sujets. Tout cela se faisait par la volonté d'un seul homme. Ce n'était point ainsi qu'on agissait au premier Giteaux où l'autorité avait été si sagement partagée entre les premiers Pères par la Charte de Charité.
Le monastère de Darfeld, l'un des plus rapprochés de la Maison-Mère, avait été un de ceux à qui on avait demandé le plus, et qui se trouvait le plus épuisé. Il y avait à peine un nombre suffisant de religieux pour y continuer les régularités. L'institution du Tiers-Ordre était certainement une idée belle et généreuse, mais il était bien difficile de la soutenir dans des temps aussi malheureux. Il y avait cent enfants à Darfeld, qu'il fallait nourrir et entretenir au moyen de quêtes continuelles que faisaient trois ou quatre religieux dans toutes les contrées de l'Allemagne. Il y avait de vieilles dettes qu'on ne pouvait payer; les créanciers menaçaient, et la ruine paraissait inévitable.
Le prieur, Dom Eugène de la Prade, venait de partir pour l'Angleterre afin d'y solliciter des secours. Ce fut pendant son absence que l'abbé de Lestrange vint faire la visite ordinaire et demander de nouveaux sacrifices. Il s'aperçut bien qu'il y avait beaucoup de mécontentement, et il partit très mécontent lui-même. Il accusa le prieur de manquer de force et d'énergie et de donner trop de confiance au sous-prieur qui en abusait; il annonça en partant qu'il aviserait aux moyens de remédier à ce qu'il appelait un désordre. Les religieux en furent elîrayés. Ils crurent devoir, dans des circonstances aussi difficiles et aussi délicates, s'adresser à l'administration diocésaine de Munster et lui exposèrent leurs griefs. Ils consultèrent aussi des théologiens et quelques évoques de Westphalie. On leur conseilla de se séparer de la Val-Sainte, d'élire Dom Eugène pour abbé, ce qui eut lieu le 6 juin 1806. En même temps, les Vicaires généraux du diocèse de Munster, François, baron de Furstemberg, et Clément, baron Droste de Vischering, en référaient au Saint-Siège, par l'intermédiaire
de l'internonce des Pays-Bas, Mgr Ciamberlani. Ils suppliaient instamment Sa Sainteté d'ériger Darfeld en abbaye et d'approuver la nomination de Dom Eugène, summopere efflagitabant (1).
A cette nouvelle, l'abbé de Lestrange se hâta de se rendre à Darfeld, et comme on lui eut annoncé que l'affaire était portée à Rome, il déclara qu'il se soumettait d'avance à tout ce que le souverain Pontife ordonnerait, mais qu'il doutait fort du succès d'une pareille démarche. Il écrivit de son côté pour éclairer ses juges et se justifier. Le Saint-Siège procéda, ici comme ailleurs, avec cette prudence, cette sage lenteur et cette maturité qui le caractérisent. Sa décision ne fut connue qu'en juillet 1808, après deux ans d'attente. Elle n'était pas favorable à l'abbé de Lestrange; l'élection de Dom Eugène était confirmée, le monastère érigé en abbaye, détaché de la Val-Sainte et soumis provisoirement à l'évêque de Munster (2).
Les religieux et le monastère de Darfeld ne cessèrent d'être en grande estime et en grande vénération dans toute la Westphalie et les pays voisins. Le peuple et les princes catholiques, les évêques surtout leur étaient très sympathiques et très dévoués. On le vit bien dans la quête que l'on fut forcé de faire en 1810 pour réparer les bâtiments de Burloh (l'annexe de Darfeld) qui avaient été dévorés par le feu. Voici ce qu'en raconte Dom Bernard de Girmont qui en avait été chargé : « Je me suis rendu, dit-il, en Haute-Allemagne par Cologne où je me suis arrêté quelques semaines pour faire une quête qui a été d'autant plus heureuse que j'ai été favorisé dans cette grande ville par les autorités constituées, aidé et secondé par les curés qui m'ont accompagné eux-mêmes chez les principaux habitants de leurs paroisses respectives. C'est le 17 janvier que je me suis acheminé vers Wurtzbourg, l'une des principales villes de la Franconie, résidence du grand-duc où je suis arrivé assez tard sur la fin du mois. N'ayant aucune connaissance dans cette ville, j'ai été chez les religieux Carmes-Déchaussés prendre un logement. Le lendemain je me suis présenté chez le prince de Salm-Krautheim pour y faire une visite à M1,e la baronne de Bcrthier, demoiselle de compagnie de la princesse de Salm, parce que j'avais ouï dire qu'elle avait été novice parmi nos religieuses et qu'elle conservait toujours beaucoup d'estime pour notre Ordre. L'on était sur la fin du dincr lorsque je me présentai chez le prince; les domestiques me firent entrer et allèrent avertir MIle de Berthier qui, bientôt après, vint me recevoir dans son appartement. Des qu'elle apprit que j'étais le prieur de Darfeld, elle se hâta d'en aller prévenir le prince de Salm qui à l'instant vint lui-même m'inviter très gracieusement de descendre à la salle à manger, où il me présenta à la princesse son épouse et à sa famille assemblée. Le bon prince m'offrit de m'accompagner lui-même dans les meilleures maisons, et le même jour, il me
(1) Nous avons les pièces authentiques sous les yeux.
(2) Le Bref de Pie VII est du 21 juin 1808, et la lettre promulgatoire de Mer Ciamberlani du 13 juillet suivant.
710 HISTOIRE DE i/ABBÉ DE RANCÉ.
présenta déjà chez la princesse de la Tour-Taxis, femme d'un grand mérite et fort estimée du grand-duc, auprès duquel elle me promit de s'intéresser de concert avec le prince de Salin, afin de m'en obtenir une audience. L'excellent prince de Salin qui me présenta encore dans plusieurs autres maisons de la ville, m'annonça le lendemain qu'il avait parlé de moi, ainsi que la princesse de la Tour-Taxis, au grand-duc qui m'accordait volontiers une audience à laquelle le prince de Salin me présenta lui-môme, le 3 de février. Le grand-duc m'accueillit avec bonté et m'accorda des secours avec la permission d'en solliciter dans tout son pays. J'ai habité pendant six semaines la ville de Wurtzbourg. Pendant tout ce temps, j'ai toujours eu mon couvert à la table du prince de Salm, où la bonne princesse, aussi vertueuse que le prince son mari, était très attentive à remarquer les mets que je mangeais avec plus d'appétit, afin de m'en faire préparer de la même sorte. Cette jeune princesse, qui malheureusement menace de ne pas vivre longtemps, ayant des infirmités graves à la suite d'une couche, est née princesse de Hohenloe, famille aussi distinguée en Allemagne par sa grande piété que par sa haute naissance. C'est la nièce du bon prince de Hohenloe, évêque de Breslau en Silésie, qui m'a si bien reçu et protégé d'une manière particulière dans le voyage que j'ai fait dans ce pays, il y a quelques années. Après avoir parcouru les principales villes et un grand nombre de villages du duché de Wurtzbourg, j'ai été occupé pendant quelque temps à Francfort pour le même objet. De là, je me suis rendu à Aschafl'embourg, où j'ai été présenté au prince -primat, ci-devant archevêque de Mayence, qui a aussi contribué généreusement à la quête qui m'occupait alors. Me rendant ensuite à Mayence en m'approchant de la Westphalie, où j'étais attendu, j'ai été on ne peut pas mieux reçu par le saint évêque de Mayence qui m'a extrêmement fêté et caressé, et non content de m'inviter à manger tous les jours chez lui, de m'accorder des secours pour notre établissement, il m'a fait aussi cadeau d'un livre précieux sur lequel il a eu la bonté, de son propre mouvement, d'écrire mon nom en ajoutant quelque chose de trop flatteur qu'il a signé de son nom et de sa qualité. »
Presque toutes les maisons de la Trappe se trouvaient dans les Etats de Napoléon. Celui-ci ne s'inspirait guère, hélas ! que de sa politique; ses opinions et sa conduite variaient, comme elle, d'un jour à l'autre, et on le vit souvent briser le lendemain ceux qu'il avait élevés et glorifiés la veille. Les Trappistes qu'il avait protégés quelque temps, furent sacrifiés au moment de son conflit avec Pie VII en 1810. Ils avaient fini par se ranger tous du côté du Souverain Pontife contre lui. Ceux de la Cervara, après avoir prêté le serment exigé, s'étaient rétractés. Ce fut après cette rétractation que parut le décret foudroyant du 28 juillet 1811, commençant ainsi : (Art. 1.) Les couvents de la Trappe sont supprimés dans toute l'étendue de notre empire, etc. En vertu de ce décret, toutes les maisons des Trappistes furent envahies par les commissaires du gouvernement. Darfeld était situé dans le royaume de Westphalie; mais ce royaume n'était qu'un fief de l'Empire français et le roi Jérôme, le lieutenant
de son frère. Aussi, le préfet de Munster ordonna-t-il l'expulsion des religieux et des religieuses, à l'exception de quelques malades qu'on voulut bien laisser dans leurs lits pour y attendre la mort, ou fuir après la guérison. Dom Eugène, parti le premier, leur avait préparé secrètement plusieurs asiles. Les religieuses d'origine française se réfugièrent au château de Borsut, près de Liège, par l'intermédiaire de Mlle Télennes. Les religieuses d'origine allemande furent recueillies par Mme Hirn, manufacturière à Cologne, qui les fit passer pour des ouvrières de sa fabrique. Elles travaillaient effectivement en observant le silence et le reste de la règle autant que possible. Les religieux furent divisés en plusieurs bandes et logés chez des amis. Une de ces bandes se cantonna près d'Aix-la-Chapelle, dans un moulin qui servit de monastère. Ce fut une débâcle générale. L'abbé de Lestrange lui-même, pourchassé comme un malfaiteur, dut s'embarquer pour l'Amérique.
Aussitôt après la chute de Napoléon, les Trappistes sortirent de leurs retraites ou de leurs prisons et tournèrent leurs regards vers leur patrie. Dom Bernard de Girmont vint à Paris, et, dans une audience que Louis XVIII lui accorda, le 20 août 1814, il obtint la permission de rentrer en France avec une partie des religieux de Darfeld (1). La Trappe allait entrer dans une phase nouvelle. Quiconque avait réfléchi sur l'état actuel de cet institut, devait être convaincu que tout ce qu'on y avait fait depuis 1791 n'était que provisoire. Tous ces établissements, aussitôt détruits que fondés, n'avaient été que des essais aussi glorieux qu'édifiants, mais enfin ce n'était que des essais. Rome n'avait pas dit son dernier mot sur les règlements de l'abbé de Lestrange. L'organisation intérieure de l'Ordre, malgré la bulle qui érigeait la Val-Sainte en abbaye, n'était pas encore clairement définie.
L'abbé de Darfeld , Dom Eugène de la Prade, avait été un des premiers à sentir le besoin de régulariser sa position. Il était allé visiter le Pape à Fontainebleau et les cardinaux de sa suite, et, d'après la conversation qu'il avait eue avec eux sur les observances de la Val-Sainte et de l'ancienne Trappe, il avait compris que le Saint-Siège verrait avec plaisir qu'on revînt aux Constitutions de l'abbé deRancé (2). Il ne lui en fallut pas davantage pour le décider à les reprendre. Profitant des premiers jours de paix et de liberté, avant de rentrer en France, il rassembla tous ses religieux et toutes ses religieuses, et leur parla ainsi :
« Mes Frères et mes Sœurs , « Béni soit le Seigneur de toute consolation, qui, par un effet de sa grande miséricorde, nous a consolés, nous a délivrés de la rage de ces loups furieux qui avaient assailli le bercail, en avaient dispersé les brebis, et obligé le pasteur de se dérober à leur poursuite cruelle et opiniâtre.
(1) Nous trouvons dans les notes de Dom B. de Girmont, ces lignes écrites de sa main : « J'ai été présenté au roi à Paris en 1814, le 20 août, ayant obtenu de Sa Majesté le permission de noua établir prèa de Laval. »
(2) Gaillardin, les Trajipistes au \i\- tiècle} t. II, p. 844.
« Votre cœur n'a-t-il pas tressailli d'allégresse, lorsque vous avez appris que vous pourriez enfin retourner dans la maison du Seigneur, et qu'à l'abri de la persécution suscitée par les ennemis de notre bonne Mère la sainte Eglise, vous pourriez sans crainte servir Dieu le reste de vos jours, dans la sainteté des devoirs de votre profession; vous pourriez, sans craindre d'être entendus des enfants de Babylonc, reprendre le cours de vos cantiques, chanter à pleine voix et de toute l'étendue de vos affections, de toute l'effusion de votre cœur, les miséricordes de votre Dieu? Que d'actions de grâces ne devez-vous pas rendre au Seigneur pour tous les bienfaits dont sa main libérale n'a cessé de vous combler, et avant votre dispersion, et au moment de sa durée, et depuis qu'il a humilié les fauteurs de la persécution, de cette persécution la plus raffinée, la plus insidieuse, la plus consommée en malice que l'Eglise de Dieu eut jamais à soutenir?
« Mais que ferez -vous pour témoigner à Dieu votre reconnaissance? Ajouterez-vous de nouvelles austérités, de nouvelles pratiques, à celles de vos Pères, de vos saints instituteurs? Non, mes Frères, non, mes Sœurs, non; Dieu ne demande pas cela de vous. Je dis plus : il y aurait de la témérité, de la présomption à prétendre vouloir mieux faire que n'ont fait les instituteurs de notre Ordre, que l'Eglise a mis au rang des saints, à vouloir s'ériger en instituteurs nouveaux, et se laissant emporter par un zèle qui ne serait pas modéré par la science, à charger, au gré de son caprice, ceux qui doivent nous succéder, de fardeaux qu'ils ne pourraient porter.
« Mais, me direz-vous, les religieux de la Val-Sainte, qui sont nos frères, ont cependant, en reconnaissance de ce que, par une protection spéciale de Dieu, ils avaient échappé à tous les dangers auxquels les avait exposés la révolution française, en reconnaissance de ce que leur communauté , presque seule entre toutes celles des religieux de France , avait été conservée, ont embrassé des austérités que ne prescrivaient ni la règle ni les constitutions de l'Ordre, et auxquelles, il est vrai, la nécessité du moment les avait obligés, auxquelles le manquement de toute chose , la stérilité et le peu de ressources du local qu'on leur avait assigné, avaient beaucoup de part, mais que néanmoins ils avaient établies pour tous les lieux où ils seraient et pour toujours.
« A cela je répondrai que rien n'est plus édifiant, surtout quand on sait combien leurs intentions étaient pures. Aussi méritèrent- ils d'entendre de la bouche de Pie VI, d'éternelle mémoire, des paroles d'encouragement en général, pour les exhorter à continuer de servir Dieu avec ferveur, comme doivent faire de bons religieux. Mais ce grand pape n'a pas donné son approbation aux Constitutions particulières de la Val-Sainte, qui n'ont paru que depuis (i), et qui par conséquent n'étaient pas encore connues du Saint-Siège. Elles n'étaient pas même entièrement connues de nous, qui, étant à cent cinquante lieues de
(1) Le Bref est du 30 septembre 1694, et les Constitutions parurent peu de temps après, même année, en 2 vol. in-4°, à Fribourg, chez Béat-Louis Piller.
la Val-Sainte, y avions donné par avance notre assentiment, dans la pensée, dans la confiance que nos frères, dont nous connaissions la piété, la religion, ne feraient rien que pour la gloire de Dieu et avec l'approbation de l'Eglise, ne tiendraient rien pour fait que lorsque le Saint-Siège l'aurait approuvé.
« Maintenant qu'on en a eu connaissance à Rome, nous avons été informé de bonne part et par de dignes et vénérables prélats, qu'on les y désapprouvait... Mais, direz-vous encore, l'Eglise n'a point prononcé... A quoi l'on vous répondra que, pour faire quelque chose ou s'en abstenir, le véritable obéissant n'attend point les ordres exprès de ses supérieurs; il lui suffit de connaître leurs intentions pour s'y conformer...
« J'ajouterai, pour votre instruction particulière, afin que vous sachiez à quoi vous en tenir relativement à la pratique de la sainte Règle, et qu'il y ait de l'uniformité dans les différentes maisons de notre Observance; que le genre de vie que M. l'abbé de Rancé, dans l'esprit de saint Benoît et de saint Bernard, avait établi dans le monastère de la Trappe, ayant été approuvé en 1672 par un Bref d'Innocent XI ; que le même genre de vie ayant depuis mérité des louanges ainsi que des marques d'estime et de prédilection de la part de Benoît XIV, par un Bref en date du 10 mars 1752; que ce genre dévie, dis-je, ayant pendant plus d'un siècle fait l'édification des fidèles et procuré la sanctification d'un nombre innombrable d'àmes, nous nous conformerons aux Règlements de M. l'abbé de Rancé, tels qu'on les pratiquait à la Trappe avant la Révolution, et les observerons dans une entière soumission à l'Eglise pour tout ce qu'il lui plaira d'ordonner que nous y ajoutions ou que nous y changions. »
Dom Eugène savait bien que les constitutions de la Val-Sainte n'avaient pas l'agrément du Souverain-Pontife actuel ni de celui qui l'avait précédé, et ce fut certainement un des principaux motifs de sa séparation. Quelques partisans de l'abbé de Lestrange ont soutenu le contraire, alléguant le Bref de Pie VI, ou plutôt la lettre du nonce apostolique de Lucerne promulgatoire de ce Bref. Mais la question a été définitivement tranchée par le décret de la Congrégation des évoques et des réguliers, approuvé de Pie IX, en date du 25 février 1847, où il est dit : « Constitutiones (D. Augustini de Lestrange) apostolicœ Sedis placito ratœ minime fuerunt. » Les savants et consciencieux prélats de cette Congrégation étaient ta la source des documents; ils avaient entre les mains toutes les pièces originales; personne ne pouvait être mieux renseigné, et, quand ils déclarent que les Constitutions de Dom Augustin de Lestrange ne furent jamais ratifiées par le Saint-Siège, nous nous inclinons (levant un pareil témoignage sanctionné d'une si grande autorité.
La Providence ne voulait pas que l'œuvre de l'abbé «le Rancé pérît, et elle lui a suscité un disciple, un continuateur digne de lui. Nous retrouvons dans Dom Eugène de la, Prade ce religieux parfait, ce vrai obéissant, qui, dans le doute et l'incertitude, ne voit plus les personnes, quelles qu'elles soient, mais seulement le grand principe d'autorité, c'est-à-dire l'Eglise qui devient sa lu-
mièrc et sa boussole, Los règlements de la Val-Sainte n'ont pas reçu la sanction du Saint-Siège, il les abandonne. Il a été élevé â la Trappe, il se sent naturellement porté à en préférer les constitutions, honorées des louanges et des éloges de plusieurs Souverains-Pontifes, éprouvées par cent cinquante ans d'expérience et consacrées par d'innombrables bénédictions. Mais il se défie de lui-même et de ses inclinations; il veut consulter le pape et les cardinaux. Il reconnaît qu'ils sont plus sympathiques à l'abbé de Rancé et qu'ils désireraient qu'on marchât sur ses traces ; cela lui suffit : ce désir est un ordre pour lui. Il serait difficile de rencontrer plus de prudence, plus d'abnégation de soimême, plus de docilité. Heureux celui qui va ainsi se jeter aux pieds de l'Eglise, pour recevoir d'elle son mot d'ordre et sa consigne ! Heureux celui qui devine sa pensée, saisit ses d<'sirs et se croit obligé de prévenir ses volontés ! Celui-là marche dans la voie sûre où l'on ne saurait s'égarer ni périr.
Les premiers Trappistes qui partirent pour la France, furent ceux de Darfeld. Sous la conduite de Dom Bernard de Girmont, ils vinrent prendre possession d'un ancien monastère de Génovéfains, appelé le Port-Rheingeard, près de Laval, sur la paroisse d'Entrammes. Cette maison avait été achetée pour eux par M. Lecler de la Roussière, noble et pieux gentilhomme du Mans, leur ami et leur hôte pendant l'émigration. Elle fut érigée en abbaye par un Bref du 10 décembre 1816, sous le titre du Port-du-Salut, avec une approbation spéciale de la réforme de l'abbé de Rancé. Quelques-uns de ces religieux ayant fait profession à la Val-Sainte, avaient promis d'observer les règlements de l'abbé de Lestrange, ils ressentirent quelques scrupules de vivre sous ceux de l'abbé de Rancé. Dom de Girmont en écrivit à Rome et le Saint- Père déclara que ces religieux étaient relevés de leurs premiers vœux, comme s'ils ne les eussent pas faits (1), à condition qu'ils feraient profession de la Règle de Saint-Benoît avec les constitutions de l'abbé de Rancé. Sa Sainteté voulut que le présent induit s'étendît à tous les religieux qui voudraient à l'avenir passer de la Val-Sainte au Port-du-Salut. Ces faveurs vraiment exceptionnelles sont une preuve que l'abbé Dom Eugène de la Prade avait bien saisi et compris la pensée et les désirs du Saint-Siège.
Nous avons dit que les religieuses de Darfeld, d'origine française, s'étaient retirées au château de Borsut, près de Liège; Mrae de la Roussière et une de ses amies, Mlle Letourneur-Laborde, firent pour elles l'acquisition du couvent de Sainte-Catherine-de-Laval, où elles furent installées, le 18 novembre 1816.
Le voyage de Liège à Laval se fit dans une humble charrette couverte de toile. Deux bancs y étaient placés en long, et les Trappistines, au nombre de seize, y récitaient leur office en deux chœurs aux heures marquées par la Règle. On tâchait d'arriver chaque soir dans un couvent pour s'y abriter jusqu'au lendemain. Enfin, le jeudi de la semaine sainte, à dix heures du matin,
(1) « Soluti remmieant, non secus ac nunquam prsefatam regulam Dom. Augustiui professi fuissent, etc. »
elles entrèrent à Laval et descendirent chez Mme Dubois de Beauregard, fille de M. de la Roussière, fondateur du Port-du-Salut. En attendant l'achèvement des travaux elles furent transférées dans la maison de campagne de Mme de la Roussière. Trois d'entre elles qui étaient malades, furent conduites par ordre de M. de la Roussière, dans son château de la Doyère, où elles demeurèrent jusqu'à parfaite guérison.
Les autres Trappistes, restés à Darfeld, se voyant inquiétés par le gouvernement prussien, vinrent se réfugier au Gard, près de Picquigny, diocèse d'Amiens, d'où ils ont été transférés à Septfons, diocèse de Moulins, en 1845. Cependant, il y avait encore, en 1824, quelques religieux et quelques religieuses d'origine allemande en Westphalie, à Cologne et à Aix-la-Chapelle ; plusieurs d'entre eux qui avaient essayé de vivre en communauté, n'avaient pas tardé à être suspects au roi de Prusse. Il fallut chercher pour les Allemands en France l'asile que les Français avaient trouvé chez eux. Grâce à la bienveillance de Mgr Tharin, alors évèquc de Strasbourg, on acheta le monastère d'iElenberg ou Mont-des-Olives, à trois lieues de Mulhouse. Ces religieux y firent leur entrée le jour de saint Michel, 1825. Les religieuses les suivirent bientôt.
Les Trappistes rentrèrent la plupart en France dans l'espace de cinq ou six ans. L'abbé de Lestrange revint d'Amérique avec presque tous les religieux qu'il y avait envoyés et se dirigea sur la Grande-Trappe. Ceux de la Val- Sainte trouvèrent un asile à Aiguebelle, ceux de Lulworth à Melleray. Enfin, commencèrent presque toutes ces fondations qui subsistent encore aujourd'hui et que la Providence a multipliées pour étendre de plus en plus le cercle de la prière, du travail, des bons exemples et des bénédictions.