SECTION SECONDE
Des travaux agricoles dans l'Ordre de CIteaux et dans la Réforme de l'abbé de Rancé.
Pinguescctit speciosa desertl et exultatione colles accingentur. IndtUisunt arietes ovium et veilles abundabunt frumento. Clamabunt etenim , hymnum dicent. (Ps. 04, v. 13 et 14.)
L'homme se réfléchit dans ses institutions; elles ont comme lui deux côtes. le côté spirituel et lecôté matériel ; deus faces3 celle de l'âme et celle du corps : elles touchent a la terre et au ciel. Cela est vrai, môme i\r> institutions monastiques: car le moine, quoique élevé dans une sphère supérieure, a toujours dans sa vie un côté terrestre. Pour le croyant, pour le chrétien sincère, le
moine digne de ce nom est un saint qui prie nuit et jour; c'est l'expiateur, le continuateur du Calvaire, apaisant la colère divine et sauvant encore le monde. L'économiste vulgaire qui n'estime les choses et les institutions que par leurs produits tangibles et palpables, que par leur utilité sociale, ne pardonne aux cénobites d'exister, ne leur permet d'avoir leur place au soleil, ne les tolère en un mot qu'autant qu'on lui démontre qu'ils contribuent pour leur part au bien-être temporel de la société. On repousse, on rejette la contemplation pure; on veut qu'on y joigne l'action, et surtout une action physique, sensible, dont les effets rejaillissent sur l'humanité: « Qu'aux jours de la Thébaïde, dit- on, et dans les premiers âges chrétiens, des hommes se soient isolés du monde pour l'oublier et en être oubliés, qu'ils aient dompté leurs corps et exalté leurs âmes en vue de la poursuite exclusive de leur salut, ce sont là de grands et salutaires exemples que devait au monde et à ses débuts une religion chargée de combattre des satisfactions effrénées et d'y substituer l'empire du renoncement; mais de nos jours, et par l'activité qui nous entraîne, il fallait, en suivant l'exemple des solitaires d'autrefois, en joindre un autre encore plus fécond, celui d'un sacrifice ennobli et agrandi par l'intérêt social. »
Celui qui embrasse l'état monastique n'a d'autre vue que le salut de son âme, mais la Providence a toujours chargé les instituts cénobitiques d'une mission sociale et humanitaire ; elle a voulu que le cénobite, partout où il poserait sa tente, exerçât la plus heureuse influence sur l'homme et sur la terre elle-même. C'est ce que font aujourd'hui les Trappistes qui apportent au monde la double bénédiction des patriarches : la rosée du ciel et la fertilité de la terre : De rore cœll et de pinguedine terrœ. Notre société n'est plus payenne dans ses croyances, mais on est effrayé de voir combien elle tend chaque jour à le redevenir dans ses mœurs. Le sensualisme payen déborde de toute part, et il est nécessaire plus que jamais de lui opposer de grands exemples d'austérité et d'abnégation. Chez nous, comme au temps du paganisme, on fuit, on maudit le travail des mains et surtout celui des champs. Que de plaintes, de murmures, d'imprécations et de blasphèmes s'exhalent de l'âme aigrie et irritée des travailleurs ! S'ils allaient à la Trappe, ils y trouveraient bien des gens qui auraient pu vivre dans une douce oisiveté et qui se sont faits de préférence artisans, laboureurs, bêcheurs, faucheurs, moissonneurs, valets de ferme, priant, chantant, travaillant tour à tour, vivant de peu et vivant heureux. Alors, ils comprendraient peut-être que ce bonheur serait le leur s'ils le voulaient, et que s'ils se plaignent tant d'être malheureux, c'est que souvent ils s'imaginent l'être, et que c'est leurs convoitises, bien plus que leurs travaux, qui font leur supplice.
La pauvreté réhabilitée par le christianisme est redevenue, comme sous le paganisme, une flétrissure, un avilissement que l'on subit en maudissant la Providence et la société. La Trappe est un des plus puissants remèdes à ce mal; c'est là qu'on retrouve ces hommes sublimes qui ont renoncé à tous les
biens de ce monde pour se faire volontairement pauvres, et qui ont, autant qu'il était en eux, relevé la pauvreté au-dessus des richesses, puisqu'ils les lui ont sacrifiées. C'est ce qu'on a vu et admiré dans l'abbé de Rancé, le comte de Santéna, Zenon de Montbel, Lotin de Gharny, Forbin de Janson, etc., qui se sont dépouillés de tout, au point de n'être pas même propriétaires de la petite palette de bois avec laquelle ils décrottaient leurs bêches et leurs sandales.
Tous les gouvernements, tous les grands hommes anciens et modernes ont exalté à l'envi la supériorité des travaux agricoles sur tous les autres. Les romains, pendant cinq siècles, n'ont pas connu d'occupation plus digne d'un homme libre : Nlhil est agricultura melius, nihil homine libero dignius. Le plus grand de leurs orateurs le proclamait dans les derniers temps de la République, au milieu d'un peuple corrompu par l'introduction des arts étrangers (Pro Roscio). C'était à la charme que se formaient les conquérants du monde : Sic fortis Etruria crevit scïllcet, et rerum facta est pulcherrlma Roma. Le ministre, l'ami de Henri IV, disait de l'agriculture : « Le labourage et le pâturage, voilà les deux mamelles dont la France est allaitée, les vrais mines et trésors du Pérou. » Les populations foncièrement agricoles seront toujours les plus fortes, les plus vigoureuses, les plus probes, les plus vertueuses, les plus dévouées à leur patrie. Si les arts de luxe dominent, l'appât d'un gain plus facile dépeuplera les campagnes au profit des villes, et des vices de toute sorte auront bientôt énervé le caractère national. Ce malheur que Sully redoutait pour la France est arrivé; on en est effrayé partout et on ne sait comment y remédier. On s'est toujours servi de l'agriculture comme d'une échelle de proportion sur laquelle on pouvait mesurer la prospérité et la décadence des nations. Donc les meilleurs agriculteurs sont les citoyens les plus utiles. C'est de ce point de vue que nous allons envisager les Trappistes.
Ces pieux et utiles cénobites se sont rattachés à l'institut de Saint-Benoît, qui fait déjà une assez bonne part aux travaux des champs. L'abbaye bénédictine primitive est véritablement une métairie monastique. « Il faut, dit la Règle, bâtir, autant qu'on le pourra, les monastères dans une situation commode où l'on puisse avoir les choses nécessaires, comme de l'eau, un moulin, un jardin, une boulangerie. Les solitaires seront véritablement moines, quand ils vivront du travail de leurs mains, selon l'exemple des Apôtres et de nos Pères. »
Ce moine parfait, ce pieux travailleur que saint Benoît nous présente comme le type cénobitique, nous l'avons dans la réforme de Cîteaux qui était complètement monastico-agricole. Les premiers cisterciens choisissaient pour demeure des solitudes éloignées des habitations des hommes, ab habitatione hominum semotas. S'ils n'y trouvaient point de terre végétale, ils la créaient. Ils procédaient diversement selon la nature du sol, et le plus souvent par des assainissements; car ils préféraient les vallées humides : Cartusiî montes, miles liernardus amabat. On arrêtait les eaux par un barrage au principal versant, ce
qui formait un réservoir, un étang. Cette opération s'appelait suspendere aquas. On coupait le marais au-dessous du barrage, par une grande tranchée dans laquelle on amenait les eaux par des rigoles, des saignées latérales, deducere aquas. Après les avoir recueillies, ramassées, on réglait leur cours et on s'en servait pour moudre le grain, scier le bois, fouler le drap, etc. : ad molendas fruges, ad Hgnasecanda, aliosque m usus. L'histoirien observe à ce sujet que, par une bénédiction du ciel, les inconvénients des lieux se changeaient ainsi pour les moines en avantages et en commodités de toutes sortes : tant il est vrai que pour ceux qui aiment Dieu tout tourne à bien, même le mal, sic consilio divino effectum est ut unde loci oriebatur importunitas , Inde commoda cuncta provenirent, et vere diligentibus Deuni patribus nostris, omnia in bonum cooperarentur, ea etiam quœ ut disconvenientia ïpsi elegerant (1). Ils se servaient aussi du drainage; nous en avons retrouvé quelques vestiges à Morimond.Des travaux exécutés récemment à la ferme-école de la Bretonnière, ont amené la découverte de nombreux tronçons de drains primitifs des religieux de Glairvaux.
Leurs plus grands travaux d'assainissement sont ceux qu'ils exécutèrent en Franconie. Il y avait dans cette région des marais infects d'où s'élevaient sans cesse, en été, des vapeurs qui, dans les laboratoires de l'atmosphère, se changeaient en tempêtes grandineuses qui portaient au loin la désolation ; d'où le nom de Source de la Grêle qu'on avait donné à ce lieu maudit, Hagelsbrun. Après le passage des moines et l'assainissement, le nom fut changé avec le sol et l'air, on l'appela la Source du Salut, Heilsbrun.
Il serait très curieux, et il pourrait être très utile au double point de vue de l'assainissement et des inondations d'étudier le système de barrage suivi dans le premier Giteaux. M. le ministre de l'agriculture nous avait chargé, il y a déjà bien des années, de faire cette étude dans quatre ou cinq bassins; lorsque notre travail sera assez complet, nous nous empresserons de le lui adresser. Les cisterciens, à Glairvaux, procédèrent par le défrichement. Le vallon était entre deux forêts et couvert de buissons, de bruyères et de hautes herbes parmi lesquelles dominait l'absinthe. Toutes ces broussailles furent coupées et extirpées par les mains des Frères, manibus Fratrum (2). Mais pendant qu'on défrichait, il fallait vivre, et on était réduit à manger des légumes sauvages et jusqu'à des feuilles de hêtres. On citerait cinquante vallées qui étaient dans le même état à l'arrivée des moines, et qui, transformées par leurs travaux intelligents et assidus, sont maintenant couvertes de magnifiques moissons.
Dans le nord et l'est de la France et dans une bonne partie de l'Allemagne, il y avait de grandes et trop grandes forêts. L'essartement était souvent un bienfait, un service, comme de nos jours, il est trop 'souvent un fléau pour certaines contrées. Les premiers cisterciens ont été les plus intrépides, les plus
(1) Annales Cisterc, t. I, p. 10.
(2) Id., t. I, p. 80.
infatigables, mais aussi les plus rationnels et les plus logiques essarteurs qu'on ait jamais vus. Ce n'était point en Vandales qu'ils attaquaient les forêts, mais en praticiens, en agronomes aussi sages qu'éclairés, après une étude sérieuse du terrain, de sa nature, de ses couches, des diverses rhumbs de vent auxquels le pays était exposé. Nous l'avons prouvé dans YHistoire de l'Abbaye de Morimond. Ils essartaient le tiers, le quart ou la moitié d'un bois, mais rarement le bois tout entier, pour ne pas trop découvrir la terre. Ils laissaient surtout dans des réserves de hautes fautaies, de forts et puissants abris au nordouest et au nord-est. Ils avaient pu ainsi cultiver la vigne avec succès dans certaines contrées où il n'y en avait jamais eu avant eux, et où il n'a plus été possible de la maintenir après eux.
Quelquefois ils pénétraient jusqu'au milieu d'une zone de forets dans l'endroit le plus obscur et le plus introuvable; ils coupaient une branche d'arbre dont ils faisaient une croix qu'ils fixaient en terre pour sanctifier leurs travaux par ce signe de bénédiction et de salut. Les uns étaient chargés d'élaguer et de couper, les autres de scier et d'équarrir; ceux-ci d'arracher les souches, ceuxlà de les fendre et de les brûler. A les voir on les eût pris pour des bûcherons et des charbonniers plutôt que pour des religieux; ce sont les propres termes de l'historien. Nous en avons cité ailleurs plusieurs exemples, et entre autres, celui de Waldsassen au diocèse de Ratisbonne.
Mais l'opération la plus difficile pour eux, c'était le défoncement, subversio. Il consistait à déblayer la première couche de sable, de gravier ou de pierraille, à extraire la couche de terre végétale, à mettre ensuite la première dessous et la seconde dessus, c'est-à-dire chacune à leur place. Il ne s'agissait de rien moins, comme on le voit, que de refaire ia nature. Oh Dieu ! que de temps et que de peines! Et de combien avançait-on dans une année! Ce n'était pas l'œuvre des ans, mais des siècles. Une communauté monastique est une famille, une tribu éternelle où personne ne naît, gens œterna in qua nemo nascitur. Une génération de moines disparaissait, elle était remplacée par une autre qui héritait des pioches et des bêches et continuait le travail commencé.
Le couvent cistercien devait-être une grande métairie se suffisant à elle-même. Les prés lui étaient aussi nécessaires que les champs, et où il n'y en avait pas, il fallait en faire. Chaque monastère avait ses écuries peuplées d'un bon nombre de vaches, de bœufs et de chevaux (armenta) et ses étables remplies de plusieurs troupeaux de porcs et de moutons (pecudes). Les premiers dominaient dans les vallées à proximité des forêts, et les seconds dans les montagnes rocailleuses. Nous avons trouvé des maisons de Cîteaux qui comptaient dans un rayon plus ou moins étendu jusqu'à huit ou dix porcheries, avec droit de glandée dans des bois assez éloignés des monastères (I). Les porcs erraient librement pendant presque tout l'automne avec la marque de l'abbaye, et quel-
(1) « Propter porc09 autem liceat habere stabula longe ab abbatia sive grangia duabus leucis sive etiam tribus. »
quefois munis d'une petite clochette. Le gland et la faîne des hautes futaies suffisaient seuls pour les engraisser. Les troupeaux de toute espèce ne devaient jamais s'éloigner au point de ne pouvoir être ramenés le soir à l'abbaye ou
aux granges.
Tous les animaux, toutes les marchandises que Ton ne pouvait vendre sur place, on les menait aux marchés ou aux: foires; mais il ne fallait pas qu'il y eût plus de trois ou quatre jours de chemin pour aller et revenir. On ne devait jamais franchir la mer, pas môme celle d'Angleterre (2). Les convers où les moines qui allaient à la foire devaient toujours être deux, il leur était permis d'avoir des guêtres, Wandenglas ad devitandum lutum, et des mitaines de drap, mitanas depanno ad expellendum frigus. Ils ne devaient boire à la foire que du vin bien trempé d'eau, v'uium baie aquatum, et ne manger ni chair ni poisson, excepté des harengs, prœter halecia. Dans le commerce, leur règle devait être celle de saint Benoit qui dit que les moines doivent toujours vendre un peu audessous du cours ordinaire, afin que Dieu soit glorifié en tout : Semper aliquantulum vilius detur quant a secularibus datur, ut in omnibus glorificetur Deus. « Que les marchands de notre Ordre, disent les statuts, se gardent bien de vendre leurs marchandises à un prix plus élevé, parce qu'ils vendraient à terme; qu'ils ne vendent pas les choses plus cher qu'il ne les ont achetées, à l'exception des animaux que l'on a nourris; qu'ils n'en cachent jamais les défauts pour tromper les acheteurs, et s'ils contreviennent à ces prescriptions, qu'ils soient privés pour un temps de la sainte Communion. Il était permis de vendre la laine des brebis du monastère, mais il était défendu d'en acheter pour la revendre, nec lanam licet emere ut iterum vendatur. Ils pouvaient vendre leur vin en gros, mais non le débiter eux-mêmes à la broche comme dans les tavernes, nec ad brocam, nec ad tabernam.
En général chaque monastère avait son moulin, molendinum. S'il n'y avait point de rivière ou de ruisseau dans le voisinage, on cherchait de l'eau, et à force d'en chercher on finissait par en trouver. Si la terre n'en voulait pas donner, on en demandait au ciel, on emmagasinait celle qui tombait pendant l'hiver, et on la distribuait avec tant d'ordre et d'économie, qu'elle suffisait aux besoins des moines et souvent à ceux des habitants des pays voisins, comme nous l'avons déjà vu à Morimond.
Lorsqu'une abbaye avait plusieurs moulins, ils étaient placés sous la direction et la suveillance d'un Frère convers qui prenait le titre de maître des moulins, magister molendinorum. Le public, pour bien des raisons, préférait ordinairement le moulin monastique au moulin seigneurial. De là, des jalousies, des entraves et même des violences ; de là, cette protection , ces privilèges accordés par les papes aux moulins cisterciens.
C'étaient surtout les granges qui caractérisaient l'exploitation agricole du
(1) « Poterunt ire ad mercatum vel nundinas, non taïuen ultra très dietas vel ad plus quatuor. »
premier Cîteaux. On appelait granges (grangiœ) les fermes que les moines construisaient sur certains points de leur territoire, trop éloignés pour qu'ils pussent y aller travailler et être de retour aux heures des exercices réguliers. Ils y installaient des Frères convers avec des instruments aratoires, des bêtes de somme et des troupeaux, afin d'étendre de plus en plus l'œuvre commencée à l'entour du monastère. Beaucoup de manœuvres du voisinage y venaient gagner leur vie et celle de leurs enfants. Qui pourrait dire tout ce qui résulta de ce contact du moine agronome et des pauvres manants ! On finissait par amodier à ces derniers quelques-unes des parcelles défrichées (1) ; ils y bâtissaient des chaumières, et petit à petit la ferme monastique, la grange devenait un hameau, et le hameau, avec le temps, un village. Il y a en France quatre ou cinq mille communes qui n'ont pas une autre origine. Souvent lorsque nous trouvons sur notre route quelques beaux pays, nous nous arrêtons, pour les contempler à notre aise; notre œil se fixe sur la flèche de leur église, ensuite sur les groupes de maisons qui l'environnent; il se reporte ensuite sur les champs, les prés et les vignes qui leur font comme une ceinture de verdure, nous admirons et nous passons sans nous enquérir des commencements. Et cependant, tel village qui est devant nous a été un hameau, et ce hameau une ferme, une friche, un marais, et sur ce marais un moine tenant tout cela au bout de sa bêche.
Dieu a voulu qu'il y eût toujours dans son Eglise un ordre monastique pour sanctifier par la prière et la pénitence les travaux de l'agriculture. Les cisterciens ont eu pour successeurs les Trappistes; on retrouve à la Trappe tout ce qu'il y avait à Giteaux il y a 700 ans, sauf les granges. Le couvent de la Trappe, quelque part qu'il soit, sur les montagnes ou au fond des vallées, doit être une vaste ferme monastique, peuplée de cénobites cultivateurs, avec des champs et des prés à exploiter, des chevaux, des vaches, des bœufs, des bergeries et porcheries, basses-cours, et tout ce qui constitue la ferme complète. Linlluence serait la même aujourd'hui qu'au XIIe siècle, si ces maisons étaient plus nombreuses et surtout mieux connues et mieux appréciées.
La routine perd encore maintenant l'agriculture dans les trois quarts de la France, le paysan fait comme il a vu faire son père, et son fils fera comme lui. Le moine est un homme d'un esprit plus cultivé que le paysan, qui réfléchit et raisonne plus que lui, qui perfectionne ses instruments; qui sacrifie, sans hésiter, les vieilles méthodes et les vieux usages lorsqu'ils ne lui paraissent pas rationnels; qui calcule et combine les assolements de manière à ce que la terre ne soit jamais stérile, même dans son repos; qui change ses semences; enfin, qui essaie toutes les cultures, jusqu'à ce qu'il ait trouvé la meilleure, celle qui t'ait produire le plus. Le moine est sans cesse en quête de nouvelles espèces dejgraines, de légumes, de plantes fourragères, d'arbres <it d'arbustes. Il
(1) « Indulgetur abbatibus ut tradant saecularibus terras, vineas et alias possessiones ad excolendum. » (Nomastic. Cist,, p. 350).
s'attache surtout à l'amélioration des races animales. On est surpris, quand on visite les écuries des Trappistes, non seulement de la beauté, mais encore de la quantité de bétail qui les remplit. Mais le nombre en est réglé sur l'étendue du terrain exploité. Car, comme disent les bons religieux, « sans bestiaux point d'engrais, et sans engrais point de moissons. » Comme on ne mange pas de viande à la Trappe, tous les animaux qu'on y engraisse sont vendus sur place ou sur les marchés; de là ils passent à la boucherie pour la consommation publique. Ceux qu'on ne veut pas engraisser ni conserver, grands ou petits, sont vendus aux habitants du voisinage. Il y a des monastères, comme Saint-Joseph en Belgique, où on en fait une vente aux enchères chaque année. Les moulins sont pour le service de la maison d'abord, mais comme ils ont été depuis quelque temps presque tous montés à l'anglaise avec cinq ou six tournants, et qu'on peut moudre des quantités considérables de grains ; s'il n'y en a pas d'autre dans les alentours, on moud pour la pratique, et même en certains endroits, quand les cultivateurs du pays n'ont pas un écoulement facile pour leurs blés, ils les amènent au monastère, où on les transforme en farine bonne et belle que l'on expédie dans les grands centres. Les laiteries et les fromageries sont aussi remarquables par leur grandeur que par leur propreté et leur bonne tenue; les produits en sont très recherchés, il s'en fait un commerce très étendu et très important.
Congrégation de l'abbé <le Rancé.
La communauté se divise en Frères de chœur et en Frères convers; tous sont obligés de travailler pour vivre, et si les premiers travaillent moins, c'est qu'ils sont obligés de prier davantage. Il est fort difficile dans un institut agricole de déterminer la durée du travail quotidien, surtout s'il y a croisement de devoirs divers comme à la Trappe. Cette durée doit varier selon le beau ou le mauvais temps, selon les saisons, l'urgence et la nécessité. Aussi les premiers cisterciens, à l'époque de la moisson et de la tonte des brebis, avançaientils l'heure de Tierce et de la Messe, afin que rien ne les empêchât de vaquer à leurs ouvrages, et souvent ils récitaient les psaumes dans les champs, aux heures où les Frères les chantaient à l'église. On peut anticiper, remettre ou supprimer un office liturgique; mais en agriculture, il y a des jours et des moments dont il faut profiter, sous peine de tout perdre; il faut donc se contenter de fixer un minimum. C'est le parti qu'a pris l'abbé de Rancé en ne prescrivant aux Frères de chœur que trois heures de travail par jour : on ne peut pas faire moins, mais on peut et môme on doit faire plus, selon les circonstances et les besoins. Il a autorisé cette interprétation par sa conduite et il s'est cru obligé souvent d'augmenter les travaux de ses religieux, comme nous le voyons dans plusieurs de ses lettres, et surtout dans celle du 28 septembre 1693, au maréchal de Bellefonds (1). C'est ainsi que ses enfants l'entendent et l'ont
(1) Collection de M. d£ Bure, à Moulins.
toujours entendu. Ainsi en Suisse, au premier début de la Val-Sainte, lorsque la colonie était encore rancéenne, il y avait jusqu'à dix et onze heures de travail quotidien. Dans les commencements des monastères du Gard (Picardie) et de Saint-Sixte en Belgique, les travaux duraient huit, dix et même quelquefois douze heures chaque jour. On défrichait, on assainissait, c'est-à-dire, on était tantôt dans l'eau, tantôt dans les pierres et les buissons. On brisait les charrues et les herses, les chevaux s'abattaient, les religieux laissaient leurs sandales dans la boue et une partie de leurs vêtements aux épines.
C'est sous la Règle de l'abbé de Rancé, qu'ont été commencés et presque achevés à Bricquebec ces prodigieux défoncemenls qui n'ont pas été égalés depuis, et qui ne seront peut-être pas surpassés. M. Casimir Lefillatre de la Luzerne offrit, vers l'an 1822, aux Trappistes, près de Bricquebec, au diocèse de Coutances, environ onze hectares de bois, de bruyères, de genêts et de ronces. Le chemin qui y conduisait était rompu par des bourbiers en plusieurs endroits. L'ensemble présentait l'aspect d'un désert, sauf deux ou trois chétives maisons qu'on apercevait sur la lisière du bois. Il fallait des travailleurs, il en vint et du monde et du cloître, surtout du Port-du-Salut. On marqua l'emplacement du monastère dans l'endroit le plus épais des broussailles. Il n'y avait pas de jardin, pas de charnus, il fallait tout créer. Pour féconder ces terres désolées, tout autre cultivateur aurait dépensé deux ou trois fois la valeur du fonds. Le sol rocailleux, hérissé, çà et là, de blocs de pierre ou coupé par des marécages, ne présentait qu'une surface inégale, où ne pouvaient passer ni la charrue, ni la faux. Il était nécessaire de pratiquer des écoulements aux eaux, d'enlever les pierres, de briser les blocs, de déblayer et de remblayer des terrains quelquefois à un mètre de profondeur ou de hauteur. « Que de temps, dit M. Gaillardin, devait être consacré à ce travail, que de sueurs devaient couler avant de rien rapporter au cultivateur ! la grande quantité de pierres augmentait la difficulté du défrichement. On en jugera sans peine, quand on saura que dans une seule pièce d'un hectare soixante ares, il y avait tant de pierres qu'après le défrichement la superficie en fut presque entièrement couverte. Il s'y trouvait de plus, çà et là, des blocs si gros qu'on ne put les vaincre que par le feu (1). » Mais que faire de tout ces débris qui jonchaient le sol ? Rien n'est perdu pour les Trappistes : avec les plus petites pierres, on remplit les fossés d'assainissement que l'on recouvrit de terre, ce qui fit une espèce de drainage; avec les plus grosses, on construisit l'église et les bâtiments monastiques. Quand tout fut fini, une nouvelle terre apparut avec de nouveaux habitants. On entendit le son des cloches, les bêlements et les mugissements des troupeaux, le roulement des voitures, le tic-tac des moulins, tous ces bruits de la terre animée par la présence et les travaux de l'homme, qui sont les bruits de la vie, dans des lieux où naguère régnait le silence de la mort.
(1) Gaillardin, les Trappistes au XIX' siècle, t. II, p. 481, 482.
724 HISTOIRE DE i/ABBÉ DE RANCÉ.
La durée des travaux des Frères convers dans la congrégation de l'abbé de Hancé est la même en tout temps, c'est-à-dire, de neuf à onze heures par jour, selon les saisons. Les jours de travail, les convers se lèvent à deux heures, viennent à l'église, y restent une heure seulement pour dire leur office et faire l'oraison mentale. A trois heures, ils sortent de l'église et vont dans une vaste pièce appelée le laboratoire ou l'ouvroir : là, ils s'occupent pendant une heure, en été, à préparer les légumes pour la cuisine, ratisser des racines, éplucher des herbes, etc. En hiver, ce travail dure une heure et demie. A quatre heures en été et quatre heures et demie en hiver, ils vont à la messe qu'on dit toujours à la môme heure et au même autel consacré à la Sainte-Vierge. A cinq heures en hiver et à quatre et demie en été, ils vont déjeuner au réfectoire; ce déjeuner consiste en six onces de pain et un quart de litre de vin. Ensuite, ils vont au travail des champs ou dans les boutiques et les chantiers jusqu'à dix heures en été, et jusqu'à onze heures et demie en hiver. Viennent ensuite quelques prières et le diner avec la méridienne en été. Depuis une heure et demie ou une heure trois quarts, ils travaillent jusqu'à cinq heures en hiver et jusqu'à six en été. Ils collationnent à cinq heures un quart en hiver et soupent vers les six heures en été, lavent la vaisselle, assistent à la lecture et aux Compiles, puis vont se coucher avec la communauté.
Qu'on ne s'imagine pas qu'il existe parmi les Trappistes deux classes d'hommes : des maîtres et des serviteurs. Comme il y a diverses espèces de travaux, il faut plusieurs sortes de travailleurs, mais ces travailleurs sont tous frères et égaux en Jésus-Christ. La seule différence qu'il y ait entre eux, c'est que les convers qui travaillent plus que les Pères, ont droit à une nourriture, non pas meilleure, mais plus abondante. C'est la justice dans l'égalité. Le convers Trappiste, c'est l'ancien domestique chrétien qui était de la maison, qui y servait et y mourait.
Voici quelques exemples des travaux des religieux de l'abbé de Rancé à l'appui de ce que nous venons de dire.
Monastère de Sept Cous, paroisse de Miou, canton de Mont pierre, diocèse de Moulins (70 religieux travailleurs).
Les Trappistes qui sont aujourd'hui à Septfons viennent de l'abbaye du Gard, au diocèse d'Amiens , qu'ils ont abandonnée parce que le chemin de fer de Paris à Boulogne, traversant la propriété, ils ne jouissaient plus de ce calme, de cette solitude profonde qui est un des éléments de leur vie. Ils ont apporté avec eux les ossements et les cendres de leurs frères, sous la conduite de leur saint abbé Dom Stanislas Lapierre, mort l'année dernière. La contrée du Bourbonnais qu'ils occupent aujourd'hui, est un pays de plaine, pauvre et assez mal cultivé. Avant leur arrivée, leurs terres qui se composent d'environ 260 hectares étaient presque toutes en friche, couvertes de flaques d'eau, de
joncs, de ronces et de genêts. On n'y récoltait guère que du seigle, et encore était-il très maigre. Dans l'espace de vingt ans, au moyen d'assolements réguliers qui ont permis de faire les chaulages et les drainages avec beaucoup plus de soin et de succès, à l'aide d'engrais abondants, avec de bons instruments aratoires, la plus grande partie du terrain est en bonne culture. On recueille beaucoup de froment et de fourrage artificiel. Les principales plantes fourragères sont le raigras, la lupuline, le trèfle, la luzerne, la vesce d'hiver et de printemps, le sorgho, le maïs, etc. Chaque année on cultive trois hectares de topinambour, dont les jeunes tiges, les fleurs et les feuilles sont très recherchées des bestiaux, autant de betteraves et de collets-verts, des choux, des navets de toute espèce. Il y a dans le clos une pièce de vigne pouvant produire, année commune, plus de cent pièces de vin; comme elle est épuisée, le Père abbé actuel va la replanter successivement par cinquième après un assolement de cinq ou six ans en luzerne.
Le monastère possède deux cents moutons, quatorze chevaux, vingt-quatre beaux bœufs charolais pour la culture, quarante-cinq vaches, quelques-unes de race anglaise, dont le lait est employé à la fabrication de fromages très re nommés et qui ont obtenu plusieurs médailles dans les concours. Il y a un moulin anglais à six tournants, dirigé par les Frères convers et qui pourrait moudre de trois à quatre cents doubles-décalitres de grains par jour. On y voit une cuverie, une distillerie,une pharmacie pour les pauvres. Une personne étrangère à la maison, mais bien renseignée, nous a assuré que les aumônes en argent, en pain, vêtements, etc., s'élevaient, chaque mois, à 250 francs environ. Le nombre des visiteurs est de 1,200 chaque année, dont près de deux cents prêtres séculiers qui y passent plusieurs jours de retraite. Quoique tous les genres de métier soient exercés par des Frères, cependant l'exploitation est si considérable qu'on emploie constamment au moins vingt ouvriers du voisinage. Les essais et les succès agricoles des moines ont déjà exercé une heureuse influence dans tous les alentours.
lii Grâce-Dieu, paroisse de Chaux-les-Passavant, canton «le Vercel, diocèse de Besancon (7 5 religieux travailleurs).
C'était, avant la Révolution, une ancienne abbaye cistercienne convertie depuis en un haut-fourneau. « Lorsqu'en 1844, dit M. l'abbé Richard, témoin oculaire, les Trappistes firent l'acquisition de cette maison, elle se trouvait dans un tel état de dégradation que la vue en était on ne peut plus pénible. Los plafonds tombés, les murs sans enduit, les planchers consumés de pourriture, les fenêtres sans vitres, les ouvertures sans portes, les corridors encombrés d'ordures, la pluie tombant par torrents dans les appartements; tel était l'étal de ruine où se trouvait l'abbaye quand les religieux en prirent possession. La façade antérieure, qui était le quartier des maîtres, était un peu mieux conservée. L'église, où se trouvait le haut-fourneau, avait été démolie en partie et présentait des constructions informes et sans goût entassées les unes sur les
autres, selon le besoin ou le caprice des propriétaires. Les parties conservées avaient tellement souffert qu'à peine y pouvait-on reconnaître un reste d'édifice religieux (1). »
Bientôt la maison tut transformée par des réparations et des constructions nouvelles. Le vallon lui-même se ressentit de la présence de ses nouveaux habitants et prit une autre face. Ces religieux cénobites défrichèrent environ vingt hectares de forêt , créèrent d'excellents prés sur la montagne , et trouvèrent des moyens de les irriguer, ouvrirent des routes de quatre ou cinq kilomètres de longueur à travers des rochers et avec des peines infinies ; remplacèrent l'ancien moulin qui tombait de vétusté par un neuf, en construisirent un autre plus loin. Dans les grandes eaux on peut mettre dix paires de meules en mouvement, trois grandes scies, une forge, une menuiserie, et d'autres mécaniques sous la direction et par les soins de Frères meuniers, scieurs, menuisiers, forgerons, etc.
Ayant étudié pendant plusieurs années la température de leur vallon humide, la nature du terrain, les religieux virent clairement qu'ils ne pourraient jamais cultiver les plantes délicates à cause de la longueur et de la rigueur des hivers, et de la grande fraîcheur des nuits du printemps et de l'automne, Ils ont calculé ensuite que leurs terrres arables seraient toujours d'une exploitation très difficile et d'un produit médiocre; alors ils les ont changées en prairies artificielles, n'en réservant que quelques hectares pour les céréales, afin d'avoir de la paille pour leurs écuries et faire des engrais. Voilà ce qu'on appelle de la bonne administration, de la culture intelligente. Ils ont pris le devant, et dans quelque temps, beaucoup de cultivateurs seront forcés de marcher sur leurs traces, s'ils ne veulent pas tout perdre.
La maison compte dans ses écuries quatorze chevaux, quarante vaches, y compris celles du Val-Sainte-Marie. Leur lait sert à faire d'excellent fromage de gruyère.
Les jardins sont cultivés avec beaucoup de soin et d'intelligence. On y fait des semis de toutes sortes de légumes qui réussissent très bien et qui ont une grande réputation dans les villages environnants. Chaque printemps, on ne remet pas moins de 25 à 30,000 plants de choux, autant de porreaux, de laitue, de chicorée, etc.
Le nombre des visiteurs est d'environ douze cents par an, dont sept cents reçoivent gratuitement l'hospitalité, Chaque semaine on donne aux pauvres, en moyenne, quarante miches de pain avec une distribution quotidienne de soupe à la porte. Le R. P. abbé entretient, en outre, dans des séminaires ou collèges, cinq ou six enfants pauvres qui ont des dispositions pour l'étude.
(1) Hist. de l'abbaye de la Grâce-Dieu, p. 238. Besançon, 1857.
Tamié, près de Plancherlme, par «resy, diocèse de Chambéry ( 30 religieux travailleur*).
Le 15 octobre 1661, à dix heures du soir, une colonie de Trappistes partie de la Grâce-Dieu, arriva au vieux monastère de Tamié, situé dans une gorge des Alpes, appelée le Col de Tamié. Après avoir remercié Dieu, les religieux prirent quelque repos. Le lendemain, à l'aspect des lieux, ils purent se faire une idée des longs et pénibles travaux, des sacrifices de toutes sortes qui leur étaient réservés. On s'occupa d'abord de l'église qui avait servi pendant longtemps de magasin à fourrage, et dont la partie antérieure était dans un état déplorable. On organisa un dortoir commun; on répara ensuite les logements des hôtes et les cloîtres. Six cents mètres de canaux en bois qui amenaient l'eau d'une source voisine étaient entièrement pourris, il fallut les remplacer par des tuyaux en fonte. On voudrait bien pouvoir relever l'ancien moulin, ce serait une grande ressource pour le monastère et les villages voisins.
La propriété se compose d'environ cent journaux, dont une partie sur des coteaux si rapides qu'il n'est pas possible de les labourer, parce que la terre une fois remuée serait bientôt entraînée dans la plaine. On a été forcé d'en faire clés prairies artificielles qui donnent déjà cinquante à soixante milliers de bon fourrage. On cultive tout ce qui est cultivable et on récolte du blé, du méteil, de l'orge, de l'avoine, une grande quantité de pommes de terre et de betteraves. On a déjà grelfé ou planté bon nombre d'arbres fruitiers, tels que pommiers, poiriers et pruniers. Les abricotiers semblent devoir réussir audelà de toute espérance. « Cet établissement agricole, dit un témoin oculaire, est en voie de prospérité; il expérimente les méthodes nouvelles, et peut-être son exemple combattra-t-il efficacement la routine, cette maladie invétérée de nos cultivateurs (1). » Les commencements, hélas! sont durs et pénibles. La maison de Tamié avec ses dépendances, achetée à des conditions très onéreuses, n'est pas encore entièrement payée. Le bétail manque : « Nous n'avons, écrit un religieux, qu'un cheval, un mulet, une paire de jeunes bœufs, une dizaine de vaches ou génisses que nous sommes forcés d'atteler. »
Comme il y a cinquante ou soixante centimètres de neige sur la terre pendant six mois de l'année, il a fallu dans la belle saison dépasser le temps du travail fixé par la Règle et imposer un supplément d'une, de deux, de trois et même de quatre heures. Pendant l'été on est obligé souvent de travailler sept heures par jour, mais jamais on ne va plus loin. En cinq ans, outre les travaux énormes nécessités par l'état de délabrement de la maison, on a créé, dans une espèce de marais, près de deux hectares de terre arable ensemencés de méteil cette année, et qui promettait la plus belle récolte, cette opération s'est faite au moyen de nombreux canaux et d'un système particulier de drainage. La terre manquait sur plusieurs points, on a eu recours aux remblais.
(1) Burnier, Hist. de l'abbaye de Tamié, introd., p. xxix. Chambéry, 1865.
Ces pieux et courageux travailleurs, abandonnés à leurs propres ressources, n'iront pas bien vite, sans doute, mais ils avanceront lentement et ils arriveront enfin au but. Quand ils ne féconderaient qu'un hectare tous les trois ans, dans cent ans, cela ferait trente-trois hectares, c'est-à-dire un domaine. L'abbaye de Tamié, par Saint-Pierre-de-Tarentaise, est une des plus anciennes et des plus pures gloire de la Savoie ; les savoisiens, clergé et fidèles, se feront un devoir et une joie d'aider à la relever, surtout en y envoyant de bonnes recrues, des hommes de bonne volonté et de bonne vocation. S'il y a un lieu sur la terre où Giteaux puisse s'implanter de nouveau et refleurir, ce doit être dans ces montagnes où la foi vit encore. On espère que l'Empereur lui-même se souviendra un jour de cette grande œuvre de la Trappe au sommet des Alpes, dont on lui a déjà parlé, et dont il connaît l'importance et les besoins.
itlont-SaintcItlarie, canton de Stuenvoorde, paroisse de Godewaersvelde, près d'Ha/.ebrouk, diocèse de Cambrai (55 religieux travailleurs).
Une colonie de l'abbaye du Gard vint le 26 janvier 1826 prendre possession d'un ancien ermitage au sommet du Mont-des-Cats, près d'Hazebrouck (Nord). Le plateau de cette montagne était alors presque tout couvert de bruyères et d'une plante épineuse appelé l'ajonc. En bien des endroits on n'apercevait pas un seul brin de végétation. Jamais les Trappistes n'avaient eu devant eux une terre aussi ingrate. Ils l'attaquèrent résolument par le défoncement; mais après l'extraction pénible d'une masse de gravier, au lieu de sol végétal, ils ne trouvèrent qu'un mauvais sable qu'ils essayèrent de fertiliser par divers mélanges, et dont ils n'ont pu faire jusqu'alors que des prairies artificielles qui sont plus ou moins productives, selon que l'été est plus ou moins humide. Un tiers de ces prairies artificielles est destiné à la faux et le reste au pâturage.
Les principales plantes fourragères sont la luzerne, le trèfle ordinaire et le trèfle anglais.
Les terres labourables sont à deux ou trois kilomètres de la maison sur le versant de la montagne. On y récolte du blé, du seigle, de l'avoine, de l'escourgeon que l'on fait manger en vert aux bestiaux. On y cultive quatre ou cinq espèces de pommes de terre, des betteraves, du colza, du lin et du houblon. Le jardin assez vaste, attenant au monastère, donne d'assez bons légumes, mais qui ne mûrissent que fort tard. Presque toutes les constructions sont l'œuvre des moines. Ils ont monté, il y a quelques années, un moulin à vent pour faire de l'huile. Leurs écuries renferment six beaux chevaux de race boulonnaise, trente-cinq vaches à lait de race flamande croisée avec la race hollandaise, et puis les veaux et les génisses. Il y a une hergerie contenant un assez beau troupeau de moutons de race flamande améliorée, pesant jusqu'à cinquante kilog. La porcherie est peuplée partie race indigène, partie race anglaise qui réussit mieux et que l'on propage dans les alentours.
Qui pourrait dire au prix de quelles privations et de quels sacrifices tout cela s'est fait ? Dans les commencements, ces malheureux cénobites n'avaient guère que du pain, et assez mauvais pour toute nourriture, et encore un jour il leur manqua, et les pommes de terre durent leur suffire, sans autre assaisonnement que du sel. Le peu de lait qu'ils pouvaient se procurer, était réservé aux malades comme unique soulagement. La pauvreté ne se fit pas moins sentir dans les habits; chaque religieux, d'après la Règle, doit avoir deux robes et deux coules; mais comme ici chacun n'avait qu'un habit complet, quand il fallait laver la robe, on gardait la coule pour les exercices, même pour le travail; quand il fallait laver la coule, on assistait, même à la messe, en simple robe et en scapulaire. Le dortoir était un grenier; on y dormait mal sous le froid, quelquefois sous la pluie ou la neige. L'eau potable manque sur cette montagne, on y chercherait en vain des sources; il fallut recueillir l'eau du ciel, et quand le ciel n'en donnait pas, on allait chercher à une distance de quarante-cinq minutes, à dos d'hommes , la boisson nécessaire tant aux religieux qu'aux bestiaux. Néanmoins on ne se rebuta pas; le travail parut une ressource certaine, et on s'y livra avec ardeur. Ces bons Pères y consacrèrent tout le temps qui n'était pas occupé par les offices, même les heures que saint Benoit réserve aux lectures. Ils commençaient en sortant des Matines, à quatre heures du matin, et ils ne finissaient qu'au son de la cloche de Compiles. C'est par cette constance qu'ils ont pu vaincre les difficultés qui les entouraient de toute part et vivre jusqu'aujourd'hui en améliorant peu à peu leur situation. Maintenant encore leurs travaux sont régulièrement de quatre heures par jour pour les Frères de chœur, mais en été ils dépassent, et vont jusqu'à cinq, six ou sept heures; car, il faut profiter des beaux jours et de la belle saison qui est très courte.
On compte environ 2,000 visiteurs par an; les aumônes en pain, soupe et argent s'élèvent à environ vingt-cinq francs par semaine et cent francs par mois. On occupe un assez bon nombre d'ouvriers laïques.
Mont-des-Olives (/Elcnberg), paroisse de Reinlngen . canton de L>utter»>ach , près de Mulhouse
(t'iO religieux travailleurs).
C'était un ancien couvent de chanoines réguliers fondé vers l'an 1050, dont il ne restait que quelques bâtiments délabrés en 1825, époque à laquelle six ou sept Trappistes de Darfeld y entrèrent accompagnés de cinq novices. Cette maison n'a donc que quarante et un ans d'existence; dans cet intervalle, elle a pris un développement. considérable; elle compte aujourd'hui cent vingt religieux originaires d'Alsace, de la Souabe, du Wurtemberg, de la Bavière, de la Prusse rhénane, etc. Si on pouvait en loger davantage, il \ en aurait bientôt deux cents et plus. La propriété se compose de 80 hectares, prés, champs et bois tout compris. L'exploitation se fait exclusivement par les moines, et sous le rapport de la culture, des engrais et des produits, elle mérite délie citée comme modèle.
Les prés, d'une superficie d'environ trente hectares, sont arrosés avec tant de soin et d'intelligence, soit par des rigoles, soit par submersion, qu'ils donnent chaque année environ cent grosses voitures de foin et de regain. Les terres arables sont si bien cultivées et si bien fécondées qu'on y récolte en douze hectares, année commune, 120 hectolitres de blé, 70 de seigle, 40 d'avoine, 6 ou 7 de haricots, 10 de pois et de lentilles. Autant d'hectares d'assolement produisent 1,000 hectolitres de pommes de terre, 20 voitures de raves et navets et 10 de betteraves. Le potager, assez vaste, contient une grande variété de légumes; il est arrosé dans les sécheresses par une pompe qui élève l'eau à plus de dix mètres de hauteur. Le verger, certaines années, a donné jusqu'à 1,000 sacs de fruits tant pommes que poires, dont on emploie la plus grande partie à faire du cidre. On ne compte pas les cerises, les prunes et les noix. Il y a une belle houblonnière pouvant fournir environ 300 kilogr. de fleurs destinées à la fabrication de la bière qui doit servir de boisson aux religieux. Il y a aussi des champs consacrés à la culture du tabac et qui en produisent environ 2,500 kilog. livrés chaque année à l'administration. C'est l'affaire des religieux moins robustes qui s'occupent de le sarcler et de l'émonder sur pied, et après la récolte, de faire sécher les feuilles, de les compter, de les enfiler, de les mettre en manoques et en ballots. L'apiculture a aussi fixé leur attention et ils ont obtenu d'assez beaux résultats.
Les moines du Mont-des-Olives, comme les premiers cisterciens, fabriquent eux-mêmes l'étoffe dont ils confectionnent leurs habits. N'étant guère éloignés de Mulhouse, le centre de l'industrie alsacienne, ils ont adopté tous les procédés, tous les mécanismes nouveaux pour la filature et le tissage; mais ils ne travaillent que pour eux et les pauvres. Il faut qu'ils achètent la laine, car les essais qu'ils ont faits jusqu'alors pour avoir un troupeau de moutons n'ont pas réussi.
La maison possède deux moulins ayant ensemble dix tournants et qui sont l'œuvre des religieux. Ces moulins, sous la direction de quinze Frères convers, ne sont en pleine activité que pendant l'hiver; en été, ils chôment une partie du temps dans les basses eaux.
Les bois peuvent fournir chaque année sept à huit mille fagots dont le tiers sont faits de ramassis. On n'a trouvé d'autre moyen de les utiliser que de construire un four à briques, où l'on en cuit par centaine de mille. Il y en a près d'un million en réserve pour bâtir le mur d'enceinte. On ne pouvait se dispenser d'avoir un four à chaux.
Tous les genres de métiers sont exercés par des religieux; il y au moins douze ou quinze ateliers divers; c'est une véritable cité agricole et industrielle. On compte dans les écuries 10 chevaux, 40 vaches de bonne race avec bon nombre de veaux, dans les porcheries près de 40 sujets que l'on engraisse pour la boucherie, dans la basse-cour 300 pièces de volailles; tout cela a commencé, il y a quarante ans, par deux hectares de terre et des ruines au milieu. Mais ce n'est pas sans beaucoup de peines et de sacrifices que cette transformation
s'est opérée. On a essarté quelques endroits, on en a assaini d'autres; quatre étangs ont été comblés; un marais a été converti en un pré de huit hectares. La rivière de la Doller traverse la propriété monastique; on lui a creusé un autre lit sur un espace de 250 mètres de longueur et de 8 à 12 mètres de largeur. On a gagné ainsi deux hectares de terrain. On a creusé un canal de 500 mètres de longueur pour recueillir les eaux superflues. Un autre canal non moins remarquable met en mouvement un des moulins de la maison. On a réglé le cours d'un torrent qui, dans les hautes crues, pouvait devenir dangereux. Un certain nombre de champs ont été nivelés et changés en prairies. Il y avait un pré d'environ deux hectares qui était trop bas et trop humide; on travaille maintenant à l'exhausser et on y a déjà conduit environ 2,000 mètres cubes de terre. On a commencé une chaussée qui doit desservir tout le domaine et qui demande des remblais considérables.
Les étrangers qui visitent cette maison avec ses dépendances et toute l'exploitation, s'imaginent qu'il doit y avoir au moins 300 ouvriers, et quand on leur dit qu'il n'y en a que 120 au plus, ils ont peine à le croire. Mais ici tout le monde travaille; on ne se dérange jamais, on ne perd point de temps. Les religieux de chœur donnent l'exemple aux Frères convers; on les voit partout où la besogne les appelle, dans l'intérieur de la maison, dans les jardins, dans les champs, surtout au temps de la fauchaison et de la moisson.
Certains jours il se présente jusqu'à cent personnes à la porte du monastère ; ce sont des pauvres la plupart, auxquels on donne toujours du pain, une portion de légumes, et d'autres fois quelques pièces de monnaie. Outre les déguenillés que l'on habille à la porte, le R. P. abbé fournit des vêtements à vingt enfants pauvres du voisinage à l'approche de l'hiver. On ne parle pas des malades et des infirmes qui viennent demander des remèdes à la pharmacie ou faire panser leur plaies.
Rlarlenwald, diocèse de Cologne, Prusse rhénane (40 travailleurs).
En 1861, une colonie de religieux, partie du Mont-des-Olives, vint prendre possession d'un véritable désert dans le district d'Aix-la-Chapelle , appelé la Forêt de Marie.
Le domaine de ces Trappistes allemands se compose d'environ cent hectares. L'enceinte claustrale, comprenant les bâtiments et les jardins, contient 4 hectares. Il y a dix-sept hectares de prairies naturelles et artificielles. Le trèfle réussit, mais il faut auparavant couvrir la terre d'une couche de chaux, ce qui empêche d'en semer beaucoup. Les religieux ont essayé de le remplacer par une plante fourragère appelée Yacarne, très recherchée du bétail, et qui sera très précieuse pour la contrée, s'ils parviennent à l'acclimater, comme ils l'espèrent. Les pommes de terre, môme avec une assez forte part de fumier et d'engrais ordinaires, n'étaient ni de bonne ni de belle qualité; ils ont employé le guano, qui a donné d'excellents résultats. Sur trente-huit hectares cultivés.
ils en ont défriché vingt et un, qui étaient couverts d'épines et de chardons. Leur charrue est celle de Cologne, qu'ils ont perfectionnée pour creuser plus profondément la terre. Avant eux, on ne récoltait que du seigle et de l'avoine; ils ont déjà trois hectares qui produisent du blé; mais l'orge ne leur a pas réussi jusqu'ici, et ils sont en quête d'un nouvel engrais et d'une nouvelle semence pour introduire chez eux cette culture.
Il y a dans la Prusse rhénane une méthode d'assolement extraordinaire : elle consiste à laisser en jachère, pendant neuf ans, certains terrains peu productifs, après quoi on les cultive pendant trois aus consécutifs, et on les laisse reposer neuf ans, et ainsi successivement. Les Trappistes ont vingt hectares de ce genre qu'ils vont, petit à petit, ramener à la culture annuelle ou bisannuelle, et leur exemple ne sera pas perdu pour le pays. Ils ont une forêt de dix hectares, peuplée de chênes dont l'écorce est très recherchée par les tanneurs. Leur bière qu'ils fabriquent eux-mêmes est d'une qualité bien supérieure à celle de Cologne. Ils font aussi par leurs mains les draps et les étoffes dont ils ont besoin. Quoiqu'ils ne soient à l'œuvre que depuis cinq ans, ils ont déjà un troupeau assez passable de bestiaux indigènes ; mais ils ont fait venir quelques vaches de race hollandaise pour opérer des croisements. Ils ont déjà rassemblé un bon nombre de moutons du pays pour former un troupeau; mais il leur faut quelques béliers de belle race ardennoise ou chàtillonnaise. Leurs porcs sont de race suédoise.
Ces débuts heureux ont fait sensation dans la contrée. Les fermiers ou les économes du voisinage, comme les Allemands les appellent, sont venus à Marienwald ; ils ont vu de leurs propres yeux des changements, des métamorphoses de terre, des récoltes qu'ils ne croyaient pas possibles. Le gouvernement prussien, qui avait d'abord fait quelques difficultés au moment de la fondation, est bien revenu de ses préventions; il a vu aussi lui, il sait maintenant ce que valent les Trappistes, et il voudrait en avoir davantage. L'Autriche en a aussi demandé.
l'ort-du-Salut. près de Laval, diocèse de Laval (80 travailleurs).
Les religieux de ce monastère n'ont environ qu'une trentaine d'hectares de terres qui étaient couvertes, il y a cinquante ans, d'eau, de sable et de bruyères, et qu'ils ont assainies et défrichées. Il ne leur reste plus que deux hectares à mettre en culture, et ils sont à l'œuvre. Ils ont converti en prairies naturelles et artificielles un tiers de leurs champs. Un autre tiers est consacré aux plantes fourragères, et le reste aux céréales. Ils nourrissent six chevaux, quarante bonnes vaches race normande croisée. Ils fabriquent avee leur lait 40,000 kilog. de fromage chaque année. C'est certainement une des premières fromageries de France. Lorsque ces vaches commencent à s'épuiser, on les remplace par de belles génisses que l'on a choisies et élevées avec soin, pendant que les mères sont engraissées pour la boucherie ; on en vend de la sorte
plus de cent par an. Il y a dans la maison un moulin muni de huit paires de meules, et qui met en farine, année moyenne, environ 23,000 hectolitres de grains. Les travaux des religieux de chœur et des Frères convers sont les mêmes au Port-du-Salut que dans les autres monastères de la Réforme de l'abbé de Rancé.
On a voulu compter, en 1864, les pauvres qui étaient venus à la porte de la maison et les visiteurs qui y étaient entrés : le nombre des premiers s'est élevé à 6,816, et celui des seconds à 6,703, avec 3,325 voitures de tout genre. Les aumônes annuelles sont d'environ 8,000 fr. On emploie constamment une dizaine d'ouvriers laïques. « Nous pourrions bien, disent ces bons Pères, faire seuls notre besogne, mais il faut bien occuper les pauvres manœuvres de notre voisinage. » Il en est de môme dans les autres monastères.
\otre-D.mie de l'Immaculée-Conception de Mérlgnat, près de Bourganeuf, diocèse de Limoges
(«5 religieux travailleurs ).
En 1856, un vénérable vieillard, M. Gauthier, céda au monastère de Septfons , à des conditions assez avantageuses , un vieux château du XIVe ou du XVe siècle, près de Bourganeuf, avec un domaine de deux cent vingt-cinq hectares, dont cent vingt-cinq en bois de taillis, quarante en prairies, quarante en terres labourables, et quarante en terres incultes ; le tout en très mauvais état. Le 24 avril 1862, quatorze religieux, venant de Septfons, se sont installés dans ce manoir délabré, qui n'était nullement approprié à sa destination future; et , depuis ce moment , ils luttent avec courage , et non sans succès , contre toutes sortes de difficultés. Il a fallu d'abord faire des étables et les peupler, car sans bestiaux et sans engrais il n'y a pas d'agriculture possible. La maison n'a actuellement que quatorze vaches , autant de bœufs et sept veaux , trois chevaux, un troupeau de deux cents moutons, et une porcherie qui promet.
Les prairies, dans les parties déjà améliorées, commencent à donner d'assez bon foin. Sur les quarante hectares de terres labourables qui étaient presque toutes en jachères, vingt-cinq environ ont été ensemencés de seigle, de sarrasin et d'avoine. Le blé, malgré toutes les précautions qu'on a prises, n'a pas encore réussi. Il noircit, il s'étiole au moment de la maturité. Il faudra changer la nature du sol par des engrais et des mélanges , et faire venir des semences d'une autre région, et peut-être jusque de la Lorraine. Avec le chaulage, le trèfle réussit assez bien, et il y en a déjà six hectares. Nos Trappistes ont attaqué hardiment leurs friches, et les ont explorées en tous sens. Enfin, ils étudient le sol de leur domaine pour savoir sur quels points ils doivent concentrer leurs travaux et leurs engrais. Peut-être seront-ils forcés de se replier sur l'élè^ e «les bestiaux , et de convertir les deux tiers de leur propriété en prairies. Mais auparavant ils vont faire bien des essais, et des essais coûteux. Qui sait si de là ne dépend pas la transformation de cette terre de La Creuse, l'une des plus ingrates de la France? Si le gouvernement connaissait les intentions et les
besoins de ces pieux et laborieux agronomes, nous sommes persuadé qu'il viendrait à leur secours. Servir ces nommes généreux et dévoués dans une entreprise aussi belle et aussi utile, c'est réellement servir la France.
La congrégation des Trappistes de Belgique suit les constitutions de l'abbé de Rancé, et les travaux y sont à peu près les mômes que dans la congrégation de France. Elle se compose de quatre monastères :
1° Celui de Westmal, diocèse de Malines, province d'Anvers. (70 religieux travailleurs.)
Cette maison est située au milieu des bruyères incultes de la Campine, dans des champs auxquels on a donné le nom flamand de Nooit rust, qui veut dire jamais de repos. Cette terre, en effet, est des plus ingrates, et il faut travailler sans relâche, bien qu'elle ne daigne pas toujours produire. Grâce aux engrais, grâce aux efforts incessants des Trappistes, les récoltes y sont assez belles. Les prairies produisent d'excellent foin, et en abondance; les laitages y sont d'une qualité supérieure.
Il existe à l'abbaye une vaste et belle imprimerie , où l'on imprime tous les livres liturgiques de la Trappe, tels que le Psautier, l'Antiphonaire, le Graduel, le Missel, en rouge et noir, grand in-folio, et le Bréviaire cistercien, en quatre volumes. Ces livres s'expédient non seulement en Belgique, mais en Allemagne aux maisons des religieux Bernardins, mais encore dans toutes les communautés de France, d'Algérie, d'Angleterre, d'Irlande, et même d'Amérique.
Nous ne dirons rien des monastères de Saint-Sixte, paroisse de Vestvleteren, diocèse de Bruges, qui compte soixante religieux ; ni de celui de Saint-Benoît, paroisse d'Achel, diocèse de Liège, qui en compte cinquante, parce que ce serait s'exposer à des répétitions; mais nous signalerons en quelques mots le prieuré de Saint-Joseph, paroisse de Forges, près de Chimay, diocèse de Tournay.
Le prince de Chimay possédait dans les environs de son château, à Scourmont, une grande clairière couverte de landes marécageuses, triste débris d'une antique forêt qui avait été abattue. Le froid excessif qui y règne durant les trois quarts de l'armée, un brouillard épais et malsain qui s'élève pendant l'été au coucher du soleil, et qui infecte l'air dans les parties les plus basses, avaient fait de ce pays, situé cependant sur une élévation, un séjour de tristesse et de deuil. Trois rivières prennent leur source dans ces vastes marécages; l'une d'elles, l'Oise, se dirige vers la France.
Le prince de Chimay, espérant sans doute féconder cette terre improductive, y avait fait construire les bâtiments nécessaires à l'exploitation d'une ferme ou métairie. Sept hectares défrichés avaient été transformés en prairie qui ne produisait que du jonc et de la mousse; enfin trois fermiers étaient venus se ruiner dans ce séjour de misère et de désolation.
Les Trappistes entreprirent de régénérer cette contrée, de défricher ces landes,
de dessécher ces marais, de faire rentrer ces rivières dans leur lit et d'assainir enfin un pays où la fièvre et toutes les maladies exerçaient leurs ravages.
Le R. P. François, alors prieur du monastère de Saint-Sixte en Belgique, arriva le 25 juillet 1850, et plein de confiance en Dieu, il fonda à Scourmont une œuvre qui est aujourd'hui couronnée du plus brillant succès. On commença avec dix-sept religieux, et aujourd'hui il y en a plus de quatre-vingts.
Des cent trente hectares dont se composait le terrain qu'on leur avait cédé, une bonne partie fut convertie en prairies naturelles et artificielles. Il fallait aussi avoir des céréales, et par la marne, le chaulage, le drainage, et toutes les inventions modernes, ils ont vaincu tous les obstacles. Ils récoltent de l'excellent méteil composé de deux tiers froment et d'un tiers seigle, et on espère qu'ils arriveront sous peu au pur froment. Ils ont beaucoup d'épeautre et d'avoine fort belle et une grande quantité de plantes fourragères.
Ils possèdent les instruments les plus récents et les plus perfectionnés. C'est par la même machine à vapeur qu'ils battent, moudent, concassent le grain, scient le bois, font l'huile et la bière. Une seconde machine à vapeur sert exclusivement à battre le beurre. Ils ont autant de chevaux qu'en demande une exploitation aussi considérable, c'est-à-dire, de vingt-cinq à trente, les poulains compris. Ils ont au moins une quarantaine de vaches à lait, de race hollandaise, premier choix, dans une seule étable, et ils en nourrissent tous les veaux, ce qui fait en tout plus de cent bêtes à cornes. Chaque année, ils font une vente publique du bétail qu'ils ne veulent pas conserver.
L'église, d'un style gothique, n'a rien de monumental; mais elle est bien construite, et avec les autres bâtiments elle forme un ensemble imposant. Voilà un des plus beaux succès agricoles que les disciples de l'abbé de Rancé aient obtenu jusqu'ici; ils pourraient à bon droit en être fiers, s'ils n'en rapportaient à Dieu toute gloire. Que de riches propriétaires ont, comme le prince de Chimay, des vallées aquatiques, des marais, des fondrières dans leurs domaines ! que ne songent-ils à y installer des Trappistes !
Les travaux agricoles exécutés dans la congrégation qui suit la Règle de Saint-Benoît avec les constitutions de Citeaux ne sont pas moins remarquables. Nous nous contenterons de raconter ce qui se passe à la Grande-Trappe, diocèse de Séez, et par la Maison-Mère, nous aurons une idée de toutes celles qui s'y rattachent. 11 nous suffira de reproduire ici une partie du rapport présenté par M. Léon de la Sicotière à Y Association normande, au sujet de la visite faite par les délégués de cette association à ce monastère :
« Nous descendîmes aux jardins, dit M. de la Sicotière, nous y visitâmes avec un grand intérêt les diverses cultures, depuis le scolinuis hispanic*8, sorte de salsifis vingt fois gros comme notre salsifis ordinaire, et la grande pimprenelle, jusqu'à la chicorée sauvage, que les religieux se proposent de semer comme fourrage l'an prochain, et l'angéliquc, dont ils savent tirer, pour leurs botes, un si excellent parti. Les réservoirs, les citernes toujours alimentées par une eau limpide et abondante, le vivier où l'on conserve le poisson, atti-
rèrent successivement notre attention. De là, nous passâmes dans les diverses dépendances. Que vous en dirai-je, Messieurs? Vous parlerai-je d'une forge parfaitement bien montée et où les religieux fabriquent ou font fabriquer sous leurs yeux tous les objets nécessaires à leur couvent; — d'une buanderie et d'un lavoir où ils lessivent eux-mêmes leur linge et leurs vêtements, et qui pourraient être proposés pour modèles à tous les grands établissements du même genre ; — de la laiterie si propre, si bien aérée et où l'on fabrique des fromages, façon gruyère, d'une bonne qualité; — du moulin, imitation perfectionnée des moulins anglais établis jusqu'ici, et dans lequel une seule roue met en mouvement les machines destinées à battre le grain, à le vanner, à le moudre, à nettoyer et à bluter les farines?... Tous les détails de cette importante usine nous furent expliqués avec la plus affectueuse complaisance par le Père abbé et les autres religieux : toutes les machines fonctionnèrent devant nous avec un plein succès.
« La basse-cour de la Trappe est justement renommée. Nous y examinâmes une porcherie très importante, qui sera remplacée prochainement par une autre plus importante encore, et où les religieux de la Trappe ont obtenu des élèves du poids de plus de 600 livres; — une écurie où se pressent plus d'une douzaine de chevaux et particulièrement de juments, quelques-unes de bonne race; — des étables que remplissent vingt-six vaches à lait, d'une belle espèce pour la plupart. Leur lait sert à la nourriture des Trappistes. Le beurre et presque tous les fromages sont consommés à l'intérieur de la maison. Je ne parle pas des bœufs, des veaux et des taureaux, qui sont aussi en grand nombre.
« Les fosses à fumiers sont parfaitement disposées. De grands réservoirs où se rend le purin et une pompe permettent de les arroser et de les rafraîchir sans cesse. Aussi une charretée de ce fumier, composé en grande partie de bruyères, vaut-elle deux charretées de fumier ordinaire.
« Les instruments aratoires fixèrent avec raison l'attention de beaucoup d'entre nous. Ils y remarquèrent la charrue Buisson : l'une à un seul cheval pour labourer en sillons; l'autre à deux chevaux pour labourer en planches; — des charrues normandes perfectionnées et dont les religieux se servent habituellement pour leurs labours; — l'araire brabançon; — deux buttoirs à betteraves et à pommes de terre; — des herses cunéiformes et, sous ce rapport, beaucoup plus propres à fendre et à briser toutes les parties du sol qu'elles traversent; — un rouleau à brancard; — un petit semoir pour les graines rondes, les seules qui puissent être semées avec avantage à l'aide de cet instrument ; — enfin une grande quantité de charrettes et de banneaux, parfaite ment conditionnés.
« Les résultats de cette application des Trappistes à l'industrie agricole ont été immenses ; ils ont été de véritables bienfaits pour un pays inculte, infertile? et maintenant assaini, arrosé, desséché, creusé, cultivé dans tous les sens. Dans les détails nous pourrions vous citer des choux de 40 livres, des navets
de 17, des betteraves de 22, des carottes blanches de deux pieds de longueur, obtenus par leurs soins. Dans un ordre plus élevé, nous vous dirions que les impôts de ces terres sont aujourd'hui presque l'équivalent de leur revenu d'autrefois; que ce revenu a été plus que sextuplé dans l'espace de moins de quinze années.
« C'est avec les produits de ces terres qu'ils vivent, qu'ils agrandissent leur monastère, qu'ils font leurs aumônes et qu'ils donnent chaque jour l'hospitalité à un grand nombre d'étrangers....
« Il ne nous restait plus à visiter que la grotte de Saint- Bernard; le R. P. abbé voulut nous y conduire lui-même. C'est auprès de cette grotte consacrée par les grands souvenirs de saint Bernard, de Rancé et de Bossuet, à l'ombre des sapins qui la dérobent aux yeux, que nous voulûmes offrir au R. P. abbé la médaille d'argent que le Conseil de l'Association normande avait jugé à propos de lui décerner. Jamais l'Association n'avait été plus heureuse de témoigner hautement sa sympathie pour les efforts généreux et modestes, pour le dévouement constant et silencieux, pour le progrès sérieux et vraiment utile; elle s'honorait elle-même en décernant à la Trappe cette marque d'honneur.
Mellcray (mellis radius) . près de la Rteillerale (Loire-Inférieure).
Les Trappistes, forcés de quitter Lulworth (Angleterre), acquirent en 1817 la propriété de Melleray, comprenant environ 200 hectares, divisés en quatre fermes. Ils en laissèrent trois aux fermiers qui les cultivaient et ne se réservèrent que la quatrième de 55 hectares. Sur cet espace, ils tracèrent l'emplacement de leur jardin et créèrent des chemins et des prairies. Ils avaient obtenu la permission d'emporter d'Angleterre leurs instruments aratoires : la charrue écossaise, le rouleau pour pulvériser la terre, et les grandes herses; ils s'en servirent avec avantage. Une première récolte de froment, seigle et avoine les encouragea. L'année suivante, ils voulurent semer du trèfle, mais cet essai manqua deux fois. Ils comprirent que la préparation insuffisante du terrain en était la seule cause; ils y remédièrent par la culture du ray-gras, fort en vogue en Angleterre et qui produisit l'effet attendu. Les prairies artificielles réussirent enfin, et de tout côté on vint chercher à l'abbaye de la graine de trèfle que l'on ne connaissait pas et qui fait maintenant la richesse du pays.
Après avoir fouillé le sol, comblé les vides, facilité aux eaux l'écoulement par des canaux souterrains, on planta des arbres fruitiers de toute espèce; des treilles de chasselas furent dressées le long des murs; les légumes prospérèrent, le chou de la Vendée, la disette, le gros navet anglais, appelé turneps, et par dessus tout, les pommes de terre. La maison bientôt ne suffit plus à la consommation de ses légumes, on en fit vendre l'excédant au marché de Chateaubriant. Dès qu'on eut vu la beauté de ces produits, on se les disputa. On commença à venir chercher des graines de légumeSj des plants d'arbres comme on avait fait la graine de trèfle. Pour satisfaire à tous les désirs, il fallut établir 11. 47
des dépôts dans les villes voisines, à Rennes, à Nantes, d'où on les embarque pour l'Amérique et les colonies.
Ils introduisirent une amélioration non moins importante dans l'élève du bétail. La race des ruminants était très médiocre en Bretagne; il était difficile de la renouveler sans élément étranger. Le Père abbé fit venir des vaches du Gotentin, et plus tard des Durham. On opéra des croisements heureux avec les races bretonnes et nantaises ; on a nourri des porcs de race craonnaise et anglo-tonkinoise qui ont remporté plusieurs prix. Les religieux de Melleray voulurent que les instruments aratoires fussent confectionnés chez eux. Quand leur supériorité fut reconnue, on les pria de fabriquer pour le dehors des herses perfectionnées, des charrues écossaises, et le grand nombre de demandes rendit nécessaire l'établissement de quatre soufflets de forge qui étaient toujours en activité. Comme il fallait employer beaucoup de bras et un temps considérable à battre le blé, le seigle, etc., le Père abbé fit venir d'Angleterre une machine à battre que l'eau met en mouvement et qui rend dans un seul jour soixante hectolitres de blé et cent dix d'avoine, sans employer plus de six personnes. La même machine, perfectionnée depuis, sert à vanner, à moudre» à égrener le trèfle, à pétrir, etc., fait marcher une corderie, une filature (1).
Dès qu'un visiteur intelligent se présentait à Melleray, le Père abbé se faisait un devoir et un plaisir de le conduire partout, de lui expliquer les travaux déjà exécutés, de lui exposer les méthodes suivies par les moines, afin de propager au dehors et de multiplier, pour le bien de la société, les avantages qu'ils avaient eux-mêmes obtenus (2).
Ce que ces mêmes religieux ont fait en Irlande, à Mount-Melleray, près de Cappoquin, pendant leur exil, après 1830, est peut-être encore plus étonnant. Un riche irlandais, M. Kean, leur avait cédé, sur le versant des monts Knock- Meledown, six cents acres de landes, de bruyères et de terres en friche où ils trouvèrent heureusement une source abondante. A peine y furent-ils installés que les populations du voisinage accoururent autour d'eux. Des charrettes chargées de provisions, des matériaux de toute sorte leur étaient amenés de toutes parts. Des laboureurs, des artisans venaient avec leurs pioches, des maçons avec leurs truelles, des charpentiers avec leurs haches pour les aider dans leurs travaux de construction. On vit jusqu'à 1,500 de ces ouvriers volontaires, dirigés par leurs prêtres, se mettre en marche avec douze chariots chargés de vivres pour prêter main forte à la sainte colonie; et dans ces rudes journées de travaux communs, plus de 600 femmes, poussées par une noble émulation, avaient quitté leurs chaumières pour apprêter le repas des travailleurs.
Les religieux attaquèrent ce désert en tous sens. La première année, ils plantèrent quarante mille pieds d'arbres fruitiers et forestiers ; la seconde année, ils en plantèrent trente mille. Ils labourèrent et ensemencèrent une terre jusque
(1) Clément Talon, Notice sur Pabb. de Melleray.
(8) Gaillardin, les Trappistes au XIXe siècle, t. II, p. 445 et 450.
là condamnée, par l'ignorance ou l'habitude, à la stérilité, et ils la couvrirent de moissons de seigle et d'avoine, de navets et de pommes de terre. Leur exemple a été suivi : plus de cinq mille acres de bruyères ont été exploitées par des fermiers , à une assez grande distance de l'abbaye ; et , après trois ou quatre ans, M. Kean retirait de ces fermes un revenu de 100,000 fr.
Dans le pays, on ne donnait auparavant à ces terres d'autre nom que celui de terres maudites , et à présent on les appelle terres bénies. Cette transformation, comme l'a dit quelqu'un, est assurément un des plus grands phénomènes de notre temps (1).
Après Melleray vient Bellefontaine (diocèse d'Angers, près de Gholet). L'agriculture est en grand progrès dans ce monastère. On y cultive les céréales , — grandes prairies naturelles et artificielles, — grands choux cavaliers et turneps pour la nourriture d'un magnifique troupeau de vaches d'une grandeur et d'une beauté remarquable. On y nourrit aussi des bœufs dit choletons, parce qu'ils sont engraissés aux environs de Ghollet. Ces bœufs gras ont une grande réputation et sont destinés à l'alimentation de la capitale. On y fabrique, par an, de 1,000 à 1,500 kil. d'un excellent fromage, façon Gruyère, et dont on tire un grand produit. On y élève aussi un nombre considérable de bestiaux de toute espèce; on y tisse les étoffes de laine pour l'usage de la maison; belle machine à battre le grain, moulins, etc., et un jardin immense, avec des fruits délicieux. (90 religieux travailleurs.) (2)
Si le temps et l'espace nous le permettaient, que n'aurions-nous pas à dire d'Aiguebelle (diocèse de Valence), qui compte cent soixante-onze religieux, et où l'on retrouve tous les genres de culture, y compris celle de la garance; de Fontgombaud, près de Tournon (Indre), et de sa colonie agricole de deux cents enfants, fondée en 1849; de Thymadeuc (diocèse de Vannes), au milieu des landes de la Bretagne, avec ses soixante cénobites ? Ici, c'est Notre-Dame-du- Désert, si bien nommée et située près de Cadours (diocèse de Toulouse), qui a commencé , en 1853 , par une pauvre métairie et vingt hectares de mauvaises terres (57 religieux); plus loin, Notre-Dame-des-Neiges (diocèse de Viviers), près de Saint-Laurent-les-Bains, dont le climat est si froid qu'on ne récolte que du seigle , de l'orge et des pommes de terre. Mais comme les Trappistes savent tirer parti de tout, ils recueillent beaucoup de plantes médicinales, telles que la gentiane, l'arnica, la digitale pourprée, l'aconit-napel, l'absinthe, la mélisse, toutes de qualité supérieure, que l'on expédie au loin pour l'approvisionnement de la pharmacie. Il y a aussi de beaux troupeaux de vaches et de moutons (3).
Les Trappistes sont installés, dans les Dombes, depuis le 4 octobre 1863. Jusqu'alors, ils n'ont pu que se construire des abris, se créer un vaste jardin
(1) Vie du R. P. Antoine, abbé de Melleray, t. I, p. 265. Paris, 1840.
(2) Notice de M. Clément Talon.
(3) Id.
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avec des arbres fruitiers, et bâtir des murs de clôture; mais bientôt vont commencer les grands travaux d'assainissement. Ils réussiront, s'ils procèdent à la manière du premier Giteaux, c'est-à-dire s'ils opèrent sur une grande surface, après avoir étudié les pentes et les inclinaisons du terrain, la direction des infiltrations, les principaux versants pour y établir des barrages. Il y a des étangs qu'il faut combler, mais il en est qu'il faut conserver. Il ne s'agit pas de supprimer l'eau, ce qui est impossible, mais de l'empêcher de nuire, et, pour cela, de l'arrêter sur quelques endroits et de lui donner de l'écoulement sur d'autres. Voilà le grand art, la grande difficulté, hic opus, hic labor! Sans cela, on pourra travailler beaucoup, dépenser des millions, et n'obtenir que des résultats médiocres. Mais ayons confiance, le passé ici nous répond de l'avenir.
La Providence a voulu que les Trappistes portassent leurs travaux et leurs exemples dans presque toutes les parties du monde. Ils ont un couvent en Angleterre (par Leicester), appelé le Mont-Saint-Bernard, qui renferme soixante-deux religieux et une colonie agricole de deux cents enfants. Ils occupent encore , en Irlande , Mount-Melleray, composé de quatre-vingt-cinq frères , avec un collège catholique qui est une véritable pépinière de prêtres, de religieux et de missionnaires.
Le Nouveau-Monde devait avoir aussi ses moines agriculteurs; cette terre vierge était digne d'eux. Ils s'y sont transportés, et ils y prient, ils y travaillent dans deux monastères, dont l'un, Notre-Dame de Gethsémani, est situé dans le Kentucky, au diocèse de Louis- Ville, et l'autre dans l'Iowa, au diocèse de Dubuque, sous le nom de la Nouvelle- Melleray (113 religieux pour les deux.)
L'Afrique française ne pouvait rester étrangère à un institut si éminemment colonisateur, et dont le berceau et le centre étaient en France. Ce fut M. de Gorcelles, député de l'Orne, qui en eut la première idée. La bataille de Staouéli, qui décida du sort de la régence d'Alger, eut lieu le 19 juin 1830, dans la plaine, au bord de la mer. C'est le 20 août 1843, jour de saint Bernard, que le R. P. abbé François Régis de Martrin, premier abbé de Staouéli, a pris possession de la concession faite par l'Etat. Il fallut d'abord camper sous des tentes, puis on construisit des barraques pour s'y loger pendant la durée des constructions. La première pierre de l'église fut scellée sur un lit de boulets ramassés dans la plaine, et posée par M^r Dupuch et le général Bugeaud. La propriété monastique se compose d'environ douze cents hectares, s'étendant au sud et au nord de Sidi-Ferruch. Ce n'était que des broussailles; mais les généreux cénobites, une fois installés sur ce sol inculte et sauvage, ont marché d'un pas ferme au devant des obstacles que leur opposait la nature, l'œil vers le but, sans fléchir un instant, sans compter ceux qui tombaient autour d'eux. Les premiers, ils se sont engagés courageusement dans cette laborieuse colonisation du nord de l'Afrique, où l'honneur de la France est en jeu, et qui doit répandre quelqu'éclat sur ses annales.
Après vingt-trois ans de travaux, la plupart de leurs terres sont défrichées et transformées. Les travaux de culture portent sur environ cent cinquante hectares de céréales, blé, orge et avoine; douze hectares de mais; quinze hectares de jardin potager et verger; vingt-cinq hectares de vigne. Le tabac y vient, mais il ne réussit pas aussi bien que dans la plaine de la Mitidja; il en est de même pour les fourrages qui ordinairement sont bisannuels, se composant en grande partie de trèfles et de luzernes de plusieurs espèces.
On essaie aussi d'y cultiver le coton. Les arbres en plein vent se développent très bien , surtout l'oranger, le citronnier, le grenadier, l'abricotier, l'amandier, le poirier. En 1853, on comptait déjà plus de quinze cents pieds de mûriers. Il y a des pommiers , mais leurs pommes ne sont pas aussi bonnes que celles de France. Le lin réussit bien, ainsi que l'arachidne, le sésame, le colza et les autres plantes oléagineuses. Les Pères Trappistes possèdent deux fours à chaux, un four à briques, et plusieurs carrières de pierres de taille et de moellons. Ce sont eux qui ont introduit en Algérie la première machine à battre le blé. Le matériel d'exploitation se composait, il y a quelques années, de soixante-dix bœufs de labour, de soixante-dix vaches laitières de la plus belle espèce, de vingt chevaux et juments, de mille moutons, de six cents têtes de porcs. Ce sont les produits du monastère qui alimentent en partie le marché et la place d'Alger. Il fallait des moulins , et conséquemment de l'eau ; on en a recueilli à une certaine distance , et on l'a amenée par des aqueducs admirables, dignes des anciens Romains (1).
Dans une des grandes expositions des produits de l'Algérie, on avait annoncé une médaille d'or pour la ferme la plus complète et la mieux tenue, sous le nom de médaille de Y Intelligence agricole ; elle a été décernée aux Trappistes.
Les Arabes sont très religieux; ils se prosternent plusieurs fois le jour devant Dieu pour l'adorer et le prier. Ils sont en général très exacts à se rendre à leurs mosquées. Ils n'ont jamais pu comprendre notre indifférence en matière de religion , notre athéisme pratique , et c'est une des raisons de leur antipathie et de leur éloignement. Mais ils respectent les Trappistes, et quand ils passent près du monastère, ils s'arrêtent et s'inclinent devant la sainte maison, devant les hommes de la prière et du travail (2).
Les moines de Staouéli ont travaillé pour eux; maintenant, il faut qu'ils travaillent pour les autres. Comme les premiers Cisterciens, ils défricheront au delà des limites de leur territoire, et prépareront des gîtes à des familles françaises. Au point de vue de la colonisation , leur maison ne doit être qu'an point de ralliement, et comme le noyau d'un grand centre français.
(1) Clément Talon, Notice sur Staouéli.
(2) Tout ce que nous avons dit de la Trappe de Staouéli est extrait de la Notice de M. Clément Talon, et surtout des Annales de la colonisation algérienne, 1. 1, IV, VI, IX et X.
Il ne reste plus qn'à fonder, dans les deux autres provinces de Constantine etd'Oran, deux nouveaux établissements, mais plus avancés dans les terres que Staouéli, qui est trop près d'Alger, et à en faire deux centres d'exploitation agricole et de population, l'un allemand, et l'autre irlandais. On demanderait des religieux allemands au Mont-des-Olives , et des religieux irlandais à Mount-Melleray. On construirait ces monastères dans des plaines assez vastes pour que les religieux eussent autour d'eux au moins dix ou douze kilomètres de terre en tout sens. Il leur serait facile de faire venir ou de s'adjoindre des ouvriers de leur pays respectif pour les aider à défricher. On procéderait commme à Cîteaux : une fois le premier défrichement opéré , on pousserait les travaux plus loin et on bâtirait des granges. A mesure qu'elles seraient construites, on les abandonnerait, avec certaines réserves, à des familles irlandaises ou allemandes. Ces granges deviendraient des fermes; et quand il y en aurait cinq ou six , il y en aurait bientôt quinze ou vingt. Les fermes deviendraient noyaux à leur tour, et formeraient des hameaux avec le temps. Il serait facile aux moines d'y introduire leurs méthodes, leurs instruments et leurs bestiaux. Le couvent aurait une chapelle extérieure assez vaste pour servir d'église à la banlieue, et quelques religieux seraient chargés de la desservir et d'administrer les sacrements. C'est ainsi qu'ont procédé les Bénédictins et les premiers Cisterciens, et c'est de la sorte qu'une bonne partie de l'Europe a été cultivée et peuplée.
Nous n'avons aujourd'hui que deux grands courants d'émigration, venant de l'Irlande et de l'Allemagne. Depuis plus d'un siècle, ces deux courants se sont constamment dirigés vers l'Amérique , parce que les colons y retrouvent leur langue, leur religion, leurs églises, leurs prêtres, des parents, des amis et de la terre. Nous avons cherché à amener ces courants sur l'Afrique, et presque sans succès, parce que les premières assises, les éléments chrétiens de la colonisation y manquent. Par ces établissements dont nous venons de parler, nous offririons aux émigrants catholiques ce qui les attire de préférence en Amérique, c'est-à-dire une seconde patrie où ils retrouveraient leur foi, leur culte et ses ministres, avec le prestige de la vie et de l'habit monastique; et dans les moines des compatriotes, des frères et des amis, les soins de l'âme et du corps. Alors, nous en sommes sûr, l'émigration se partagerait, et nous en aurions une bonne part (1).
Dans tous les monastères de la Trappe, il y a quelque chose de plus intéressant, de plus admirable encore que la culture, le nombre ou la variété des animaux et des instruments aratoires : c'est l'ordre et le soin avec lequel ils sont rangés, c'est le bon sens avec lequel on a su tirer parti de toutes les ressources de chaque chose et combiner entre elles ces ressources diverses. Pas un pouce de terrain, pas une goutte d'eau et de purin, pas une miette de fu-
(1) Nous avons lu les Annales de la colonisation algérienne, et nous avons eu sous les yeux les chiffres des émigrants.
mier ne sont perdus; tout est utilisé. Une seule âme semble animer la matière, comme une seule volonté anime les intelligences et les bras chargés de l'exploiter.
Le visiteur, en admirant les objets divers qui tous révèlent à un si haut degré l'esprit d'ordre, l'esprit si sagement et si constamment progressif des Trappistes, se croirait transporté dans quelque ferme-modèle bien supérieure à toutes celles existant jusqu'ici, si le costume de ses guides, le son de la cloche qui de temps en temps les appelle du travail à la prière, ne le faisait souvenir qu'il est au milieu d'un couvent.
Cependant, ces hommes ne se sont pas faits moines pour être cultivateurs, mais pour vivre dans la solitude,, y prier plus à l'aise, y expier leurs péchés et ceux du monde. S'ils remuent la terre, c'est afin d'y chercher leur chétive nourriture, le victum tenuem des anciens, de faire pénitence en mangeant leur pain à la sueur de leurs fronts. Ils demandent peu à la terre, parce qu'il leur faut peu, mais ils la soignent avec amour, con amore, et elle, si dure et si avare pour les autres, est gracieuse et prodigue pour eux, et cela par un effet de la bénédiction de celui qui a dit : Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît.
Il est admis aujourd'hui par tous les économistes et par tous les bons esprits que, sans l'association, il n'est pas possible d'arriver à rien de grand, dans l'agriculture comme dans le reste. Or, l'association de la Trappe est la plus complète et la plus équitable qu'on puisse imaginer. Parmi tous ces hommes rassemblés, les uns portent sur leurs fronts la cicatrice des batailles, les autres le cachet de l'étude et de la science; il y a des lévites sortis du sanctuaire, des laboureurs et des bouviers qui ont quitté la charrue et les troupeaux; il y a des artisans et des artistes ; il y a le gentilhomme et le manant. Celui qui a peu de chose du côté des dons de l'esprit apporte son contingent du côté du corps, c'est-à-dire la force physique. Chacun dans sa spécialité travaille pour tous, et tous pour chacun, avec une part égale dans les fruits des travaux. Il résulte de là un partage, une fraternité, une communauté de biens, une famille artificielle qui, à cause qu'elle est parfaitement libre, est ce que nous pouvons concevoir de plus juste et de plus parfait.
L'association de la Trappe est la plus économique qui soit au monde. En effet, moins un travailleur a de besoins à satisfaire, plus il doit réaliser d'économies; or, ici il y a diminution des besoins à un degré extraordinaire : un Trappiste, nourriture et vêtements compris, coûte à peine deux cents francs à la communauté. Nous ne croyons pas que l'on trouve quelque chose de pareil et même d'approchant dans le monde.
L'expérience de l'augmentation des produits de la terre entre les mains des Trappistes est une expérience quotidienne. Si vous visitez leurs monastères, comme le Port-du-Salut, la Grâce-Dieu, le Mont-des-Olives, vous apercevez, en mesurant l'étendue du terrain, en calculant le nombre des religieux nourris par lui, la prodigieuse augmentation de valeur qui est donnée à la terre
par le travail en commun, par le partage commun de cette terre. Comme nous l'avons déjà dit, les Trappistes tiennent cent sur un terrain qui nourrirait à peine une ou deux familles; ils y vivent à l'aise, emploient bon nombre d'ouvriers et font beaucoup d'aumônes.
Aucun ordre monastique n'est en plus grande vénération à Rome que celui de la Trappe. Après la mort du cardinal Marini , Pie IX, par un décret du 15 avril 1864, a donné pour protecteur aux Trappistes le cardinal Antonelli, son premier ministre, montrant assez par là l'estime qu'il fait de ces saints religieux. Le Révérendissime abbé Césari est président général des Cisterciens à Rome. La procure de la Trappe est établie à l'église de Saint-Nicolas-des- Lorrains (via di tor Sanguigna, 17).
Les deux Congrégations comptent en 1866 :
France 16 monastères, 1,305 religieux.
Belgique 4 — 300 —
Angleterre 2 — 147 —
Afrique 1 — 114 —
Italie 2 — 60 —
Savoie 1 — 40 —
Allemagne 1 — 40 —
Amérique (Etats-Unis et Canada). 3 — 150 —
Procure de Rome 4 —
Total. . . . 2,160 religieux.