‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 50 sur 445 · LIVRE VII, CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE IX

votre pension en quelque lieu que vous soyiez (1). » Il fallut aussi prendre congé du roi, et il eut l'honneur de lui parler, lorsqu'il allait à la messe. Après qu'il lui eut fait son compliment sur la douleur qu'il avait de ne plus pouvoir le servir, le roi lui répondit obligeamment: «J'en suis fâché, Saint-Louis, et de votre incommodité; M. de Louvois vous dira que je vous ai accordé ce que vous m'avez demandé. »

Ses affaires étant terminées plus tôt qu'il ne l'avait espéré, il se hâta de revenir à la Trappe ; et un de ses premiers soins fut de rendre compte à l'abbé de Rancé de toutes ses démarches, et de le prier de l'aider à bénir et à remercier Dieu de toutes ses miséricordes. Il croyait être au port et n'avoir plus rien à craindre des orages , mais il se trompait : il avait encore quelques rafales à essuyer.

Il se coucha dans une pensée de bonheur, et, pourtant, il lui fut impossible de trouver le sommeil. Il eut à subir une dernière épreuve qui fut courte, mais terrible : il lui semblait qu'il n'avait pas assez réfléchi avant de prendre une détermination si grave; il se reprochait d'avoir quitté trop précipitamment la brillante position qu'il s'était faite à l'armée, pour embrasser un genre de vie qu'il ne pourrait jamais supporter; alors il se verrait forcé de rentrer dans le monde, où il serait l'objet des railleries et des moqueries d'une foule de gens. Mais voici quel fut son plus affreux tourment : dans son dernier voyage à Paris, quelques personnes hostiles à la Trappe, pour le détourner de s'y retirer, lui avaient insinué que l'abbé était partisan des jansénistes, et qu'il devait bien se garder de se mettre sous sa direction. Il avait cru devoir mépriser ces avis, comme émanant d'une source trop suspecte; mais le souvenir lui en revint et l'effraya.

Ces réflexions le jetèrent dans des troubles et des agitations si violentes, qu'il ne savait à quoi se résoudre. Il lui venait dans l'esprit de se retirer à sa campagne; un moment après, il se décidait à rester; il songeait ensuite à d'autres solitudes; enfin, il passa une de ces nuits horribles, qui semblent durer des siècles. Il se leva dans les ténèbres, comme hors de lui-même, se prosterna devant un crucifix, et pria avec beaucoup de larmes : la tempête de son âme fut apaisée comme par miracle. Néanmoins, il ne savait comment s'y prendre pour communiquer à M. l'abbé tout ce qui lui était arrivé , et lui demander quelques explications sur le fait du jansénisme.

« La première fois, dit-il, que je le vis, je m'ouvris à lui : il m'écouta

(1) Saint-Simon dit que cette pension était assez forte.

avec toute la douceur et toute la tranquillité possible, me loua de ma franchise, et ne put s'empêcher de bénir Dieu de m'avoir fait connaître ses volontés et affermi dans ma vocation. Il ajouta : « Pour ce qui est d'être janséniste, je ne le suis point. Je vous avouerai que quelques-uns de mes amis ont voulu m'engager à suivre cette opinion, mais leurs efforts ont été inutiles. Mes ennemis, pour me décrier dans l'esprit du roi, ont publié que je l'étais; M. le maréchal de Bellefonds m'en donna avis, et cela m'obligea de le désabuser et de lui écrire une lettre qui peut être regardée comme ma profession de foi , et détromper ceux que la malice de mes ennemis aurait pu indisposer contre moi. Je vous en ferai donner une copie. »

« Je voulus m'informer de lui, continue M. de Saint-Louis, des sentiments des jansénistes et des molinistes; il me répondit, avec une prudence qu'on ne saurait trop admirer : « Je ne vous conseille point , Monsieur, d'entrer dans ces questions : une personne de votre état ne doit pas approfondir les matières de la grâce! »

L'abbé de Rancé avait pour principe : que ceux qui voulaient sincèrement se retirer du monde pour être uniquement à Dieu, devaient se faire un état de vie qui fût fixe, régler toutes leurs heures et toutes leurs actions , de sorte que leurs journées fussent égales et semblables les unes aux autres , si ce n'est que la Providence de Dieu fit naître des occasions qui en interrompissent le cours. Ensuite, il était d'avis qu'il y avait plus de mérite à vivre dans l'humilité et la dépendance , avec une austérité médiocre, qu'à s'engager, par son propre esprit, dans de grands jeûnes et dans des pénitences très rigoureuses , et de rester maître de sa propre conduite. Ce fut dans cet esprit et sous cette double inspiration qu'il composa un règlement pour son nouveau solitaire, son demi-Trappiste.

Il lui était prescrit d'assister à tous les offices monastiques, depuis les Laudes jusqu'aux Compîies inclusivement. Il ne devait faire que deux repas maigres, dont l'heure variait selon les saisons et les jours déjeune; la nourriture était la même que celle des moines. Jamais il ne faisait de visite dans le voisinage, et le duc de Saint-Simon était le seul de tout le pays qu'il vînt voir quelquefois à la Ferté-Vidame. Il lui était cependant permis de recevoir ceux qui voudraient le visiter. « Tout ce qui allait d'honnêtes gens et de gens distingués à la Trappe, se faisaient un plaisir de l'y voir; plusieurs même lièrent amitié avec lui (4). » Il avait ses temps de grand et de petit silence; sa journée devait se trouver remplie, sans

(1) Saint-Simon, Mémoires, t. II, p. 338.

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