LIVRE VU, CHAPITRE PREMIER
charme particulier pour lui ; il était singulièrement frappé des longues pauses des Complies, qui sont de la moitié de la durée de la récitation ordinaire d'un Ave Maria, à l'astérisque et à la fin de chaque verset. La psalmodie qui venait seule troubler le silence de cette vaste solitude, le chant si imposant et si majestueux du Salve Regina , qui dure un quart d'heure, après le coucher du soleil, alors que l'église n'était plus éclairée que par les derniers reflets du jour! « Ces sons tendres et perçants le pénétrant d'une religieuse mélancolie, dit l'abbé Le Dieu, de ses yeux coulaient en abondance ces pleurs qu'il est si doux de répandre (1). »
« Étonné, ravi, dit M. Floquet, de tout ce qu'il remarquait dans cette nouvelle Thébaïde; attendri de voir ainsi revivre en son temps V esprit de ces anciens moines dont le monde n'était pas digne, la Trappe était pour lui la plus sainte maison qui fût dans V Église. Combien il était heureux de retrouver dans l'abbé de Rancé, l'ancien compagnon de sa jeunesse, un autre saint Bernard, en doctrine, en piété, en mortification , en humilité, en zèle, en pénitence; le plus parfait directeur des âmes dans la vie monastique qu'on eût connu depuis l'immortel abbé de Clairvaux (2). »
Le régime de Bossuet était celui des religieux, sans adoucissement; il le suivit jusqu'à l'âge de soixante-neuf ans. Cène fut qu'à l'un de ses derniers voyages qu'il se permit l'usage d'un peu de vin. Après Vêpres, les deux amis se séparaient de la compagnie pour s'entretenir ensemble. On prenait l'air à la promenade sur la jetée de l'étang ou dans les bois (3).
Bossuet et l'abbé de Rancé, après avoir débuté ensemble en rivaux dans la carrière des sciences ecclésiastiques, se retrouvant, au déclin de leur vie, dans une vallée sauvage du Perche, l'un prince de l'Église et de l'éloquence , l'autre Père spirituel de quelques pauvres moines , se promenant dans les sombres sentiers des forêts, sur le rivage des étangs battu des flots, ou assis sous quelque grand chêne, conférant ensemble de Dieu, du Ciel et de l'éternité, nous rappellent saint Basile et saint Grégoire dans les solitudes du Pont, priant, conversant à l'ombre des platanes. Bossuet à la Trappe, c'est le génie au désert se retrempant dans le silence et l'oraison , s'électrisant au contact du froc. Bossuet enlevé à la retraite où il avait vécu jusqu'à quarante-trois ans, et jeté au milieu des cours, se retrouvant à côté de l'abbé de Rancé, qui s'était arraché à la cour et au monde, qui avait renoncé à toutes les faveurs de la fortune
] De Bausset, p. 309, gr. in-8". M. Floquet, t. III, p. «9 (Ms Le Dieu).
(2) Voir Rossuet, leltres du 10 août 1677, du 28 janvier 1701.
(3) Mémoires et Journal de l'abbé Le Dieu, publiés par l'abbé Guettée, t. I, p. 19' "I 198.
pour habiter les tombeaux, offre à nos regards et à notre admiration une des scènes les plus curieuses , les plus instructives et les plus imposantes du XVIIe siècle.
L'abbé de Rancé regardait l'arrivée de ce grand évêque dans son monastère comme une véritable grâce de la Providence : sa réforme, tant critiquée et tant combattue par le monde , recevait à ses yeux l'approbation la plus solennelle de la présence d'un homme de ce mérite , qui en suivait les exercices avec la fidélité d'un pieux novice (1). Aussi, un an avant sa mort, disait-il à M. de Saint-André, grand-vicaire de Meaux : « Je mourrai content, si je puis le voir encore une fois ici, et recevoir sa sainte bénédiction. »
Les Bénédictins s'occupaient alors de ces grandes et magnifiques éditions auxquelles ils ont attaché leurs noms avec un reflet de gloire et d'immortalité. C'étaient autant de monuments de patience, de critique et d'érudition. Les œuvres de saint Bernard avaient d'abord fixé leur attention, et Mabillon en avait été chargé (2). Malgré toute sa science, sa sagacité, sa pénétration, il s'était arrêté devant des difficultés assez graves. Mais à qui recourir, qui consulter, quand on s'appelle Mabillon et qu'on est embarrassé? Il y avait en France un monastère où l'on retrouvait, disait-on , le premier Clairvaux , et dont l'abbé était regardé par beaucoup de gens comme un autre saint Bernard. Nulle part les ouvrages de ce grand saint n'avaient été sûrement plus étudiés et plus approfondis que là ; nulle part on ne devait mieux comprendre son esprit et connaître sa pensée.
Mabillon s'adressa donc à l'abbé de Rancé pour savoir si les sermons de saint Bernard avaient été écrits tels qu'ils avaient été prononcés, si toutes ses lettres étaient réellement de lui , et particulièrement la fin de la soixante-dixième. L'abbé commençait sa réponse par un acte d'humilité : « Je ne mérite point, disait-il, l'opinion que vous avez de moi, ni les marques obligeantes que vous me donnez de votre bonté et de votre
estime (3) Quoiqu'étant persuadé qu'ayant autant de connaissances
et de lumières que vous en avez, il est inutile de chercher ailleurs ce que vous ne trouvez point dans votre propre fond, je ne laisserai pas de vous dire mes pensées, puisque vous le voulez. »
Il avoue que, quand il lit les sermons de saint Bernard, le style, les
(1) Le Dieu, Mém. et Fragm., t. I, p. 197 (Guettée).
(2) Imprimée en 1690, en 2 vol. in-fol., réimprimée en 1718.
(3) Biblioth. Impér., résidu Saint-Germain, t. VIII, 1235. Lettre inédite.