‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 51 sur 445 · LIVRE VII, CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE IX

que, néanmoins, la suite des exercices pût lui causer de l'ennui ou du dégoût.

Comme toute sa vie s'était passée dans l'action, l'abbé de Rancé lui conseilla de garder ses deux chevaux, afin de pouvoir faire, de temps en temps, un tour dans le bois; « parce que, disait-il, une solitude trop profonde, si elle n'était tempérée par quelque délassement, finirait par accabler un gentilhomme qui a passé quarante ans à l'armée. »

Il lui donna toutes les prières qu'il devait réciter, depuis celle par laquelle on offre à Dieu son cœur au réveil, jusqu'à la dernière qui sanctifie notre couche, et nous endort du sommeil des saints. Il écrivit pour lui un certain nombre d'instructions, où l'on retrouve ses pensées et ses principes ordinaires, avec des tableaux saisissants des oppositions du monde et de la solitude. Il lui en faisait aussi souvent de vive voix.

« Je ne puis, a dit M. de Saint-Louis, m'empêcher d'admirer la présence d'esprit, l'éloquence, la force a\>ec laquelle ce grand homme m'instruisait, malgré l'accablement et la défaillance dans laquelle il se trouvait en finissant. Je remarquerai que tous ses discours roulaient toujours sur l'horreur du péché, J'amour de Dieu et la confiance pleine et entière qu'on doit avoir dans sa miséricorde. »

L'abbé de Rancé lui envoyait quelquefois des maximes admirables de bon sens, de piété et d'onction : c'était autant de bouquets spirituels dont il devait respirer le doux parfum !...

Il lui avait encore dressé une belle et touchante prière de préparation à la mort, qui commençait ainsi : « J'adore, ô mon Dieu, votre Être éternel! je remets entre vos mains celui que vous m'avez donné pour être détruit par la mort quand il vous plaira! »

Il est toujours beau de voir un homme à genoux en présence de Dieu; mais si c'est un soldat qui a combattu quarante ans pour son pays, c'est plus beau , c'est plus touchant! Bavard est grand lorsqu'il brave et affronte la mort àPavie; mais quand frappé mortellement à Rebec, et couché au pied d'un arbre, il prie et adore la croix dans la poignée et le pommeau de son épée, il est sublime !

« M. de Saint-Louis passa trente ans à la Trappe, dit Saint-Simon, menant la vie la plus recluse, la plus pénitente et la plus sainte (i). » Il raconte, dans son Examen de conscience, « que, le jour où il était venu se cacher dans ce désert, Dieu lui avait fait la grâce de lui donner une si grande horreur de ses péchés, qu'il lui avait promis de mourir plutôt que

(1) Ce sont les paroles de Saint-Simon.

78 HISTOME DE l'ABBÉ DE BANCÉ.

d'en commettre un seul véniel volontairement.» Toutefois, les débuts ne furent pas sans de graves difficultés.

«Saint-Louis, dit Saint-Simon, qui aimait la société, qui, sans avoir

jamais abusé de la table, en aimait le plaisir se trouva bien étonné

dans les commencements d'une si grande solitude. Il essuya de cruelles tentations , contre lesquelles il eut besoin de tout son courage et de ce don admirable de conduite, que possédait éminemment celui qui avait bien voulu se charger de la sienne (1). »

Il l'avoue humblement lui-même : « Quelque précaution, dit-il, que M. de Rancé eût pu prendre pour rendre la retraite supportable à un homme de ma profession, je ne laissai pas de la trouver, dans les deux premières années, rude et pénible : demeurer toujours dans la chambre, manger seul , les continuels exercices d'aller et venir à l'église, aux offices, le dégoût d'une vie uniforme m'attiraient beaucoup d'ennuis et de sécheresse dans mes prières. Je me regardais quelquefois comme abandonné à moi-même, sans savoir si c'était l'esprit de Dieu ou le mien qui me faisait agir. J'allais souvent trouver le saint homme, et lui rendre compte de mon état pour prendre ses avis; je ne le quittais jamais que je ne rne sentisse enflammé d'un nouveau zèle. »

Malgré ses infirmités et ses douleurs, il fut heureux à |la Trappe, et jusqu'à sa mort, à l'âge de 85 ans (1714), il remercia Dieu de lui avoir inspiré le désir de venir s'asseoir et se recueillir quelques instants à l'ombre du cloître, avant de descendre dans le tombeau. Nous avons en lui une preuve de plus, que le plus beau triomphe de la religion, c'est de consoler l'homme dans le malheur, et de mêler une douceur céleste aux amertumes de la vie.

Les opinions au sujet du livre de l'abbé de Rancé devinrent bientôt, surtout dans l'Ordre monastique, si contradictoires, si passionnées et si violentes, qu'il n'est pas possible, aujourd'hui, de se faire une idée de l'état des esprits. Les uns le condamnaient absolument sans restriction et sans rémission, les autres demandaient à l'auteur qu'il donnât le véritable sens de certains passages ambigus ou obscurs, et qu'il adoucît ou retranchât publiquement ce qui leur semblait exagéré ou faux.

L'abbé de Rancé écrivait, dès le 9 décembre 1683: « Je ne refuserai jamais de donner les éclaircissements qu'on pourrait me demander sur les choses que j'ai avancées dans le livre de la Vie monastique. » Cependant, un peu plus tard, il recule devant ces discussions trop vives, devant cette

(1) Saint-Simon, Mémoires, t. II, p. 338 et 339.

Page 1