‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 52 sur 445 · LIVRE VÏI, CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE VÏI, CHAPITRE IX

polémique ardente, à laquelle ses adversaires apportaient plus de passion que de désir sincère de connaître la vérité. Mais il se vit forcé, malgré ses répugnances, de descendre dans l'arène. Outre les Observations de Mabillon, il reçut cinq ou six factum anonymes, dont un seul, celui du fameux abÎ3é Thiers, aurait fait un volume, s'il eût été imprimé (1).

Lorsqu'il eut recueilli les principales objections qu'on lui faisait, il crut devoir y répondre. Son travail était achevé, et entre les mains de l'évêque de Grenoble, dès le commencement de janvier de cette année. Le 12 mai suivant, il écrit qu'on le verra au premier jour, et le 16 juin l'impression était achevée.

Les quatre prélats qui avaient donné leur approbation au premier ouvrage, d'une manière si explicite et si élogieuse, venaient encore, cette fois, apporter dans le bassin de la balance le poids de leur autorité, de leur science et même de leur génie.

Certes! ce n'est pas une «nédiocre gloire pour l'abbé de Rancé d'entrer dans la lice, ayant pour témoins et pour répondants des évêques comme Bossuet, Le Camus, de Barillon et Le Tellier.

L'évêque de Meaux déclarait : « que le profit visible que le premier livre avait fait dans les monastères où il avait été lu sans prévention, lui faisait croire que celui-ci ne serait pas moins utile; il espérait que des instructions si conformes à la règle de la foi catholique, apostolique et romaine, et, d'ailleurs, si bien soutenues par les exemples de leur auteur, auraient une bénédiction particulière pour faire refleurir par toute l'Église les anciennes institutions de la vie monastique. »

« Le livre De la sainteté et des devoirs de la Vie monastique, disaient les autres prélats, est si clair et si solide, il jette tant de lumière dans les esprits, tant de feu et d'onction dans les cœurs de ceux qui le lisent, qu'il n'avait pas besoin d'éclaircissements.

« Cependant, l'auteur de ce savant ouvrage a bien voulu prévenir toutes les difficultés que la critique la plus impitoyable pouvait former contre son livre. Il l'a fait avec tant de netteté et de solidité dans ces Êclaircissements, qu'il y a lieu d'espérer que les plus opiniâtres se rendront, et conviendront que jamais aucun n'a traité avec plus de force et plus d'éloquence des obligations de la vie religieuse, comme il n'y a point de solitaire, en nos jours, qui en ait rempli les devoirs avec plus d'exact il ude et d'édification (2). »

L'abbé de Rancé remontait à la cause première des attaques auxquelles

(1) Nous avons eu quelques-unes de ces pièces entre les mains.

(2) Approbations en t<He du volume.

son livre avait été en but, il le trouvait dans la malice du démon qui, ayant détruit l'état monastique, c'est-à-dire l'un des principaux boulevards du catholicisme, voulait empêcher à tout prix d'en relever les ruines, et qui avait trouvé des hommes pour l'aider dans son œuvre de mort. Il résumait les difficultés qu'on lui faisait; il en comptait vingt-cinq.

« Toutes ces accusations, disait-il, paraissent considérables parleur nombre; mais comme elles n'ont nulle réalité, il sera aisé d'y répondre. Le mensonge peut quelquefois obscurcir la vérité, mais il ne saurait la détruire. Un simple nuage nous cache souvent les rayons du soleil, mais il ne peut nous en ôter la lumière : le nuage passe et se dissipe, et sa clarté se rencontre aussi pure, aussi vive et aussi éclatante qu'elle était. C'est ce qui peut, au plus, arriver des objections qu'on nous forme, et j'espère que les Éclaircissements seront si justes, et les réponses si précises, que les difficultés ne serviront qu'à confirmer les vérités que nous avons avancées (i). »

On lui reprochait de s'être expliqué d'une manière trop vive : « Mais ne sait-on pas, répliquait-il, qu'il n'y a que la parole qui sort de la bouche de Jésus-Christ qui trouve dans sa source toute son efficace et sa puissance ; que quand cette même parole se trouve sur les lèvres des hommes, elle n'a pas grand effet si elle n'est animée; et que leurs enseignements et leurs exhortations ne pénètrent et ne font ni ouverture ni entrée, lorsqu'on se sert d'expressions molles et languissantes. Et puis, peut-on trouver étrange que, la maison étant en feu, on s'écrie, on élève la voix, afin de se faire entendre , soit pour appeler ceux qui sont capables de l'éteindre, soit pour éveiller ceux qui dorment et qui n'y pensent pas, de crainte que, demeurant dans le sommeil, l'incendie ne les surprenne, et qu'ils ne périssent dans le milieu des flammes (2)? »

11 citait ensuite une partie] de la lettre de saint Bernard à Guillaume de Saint-Thierry, sur les abus et les désordres de l'Ordre de Cluny. « On me dira, ajoutait-il, qu'il faut avoir la sainteté de saint Bernard pour parler comme lui : il est aisé de répondre que, s'il fallait avoir la sainteté des saints pour parler comme les saints, on se trouverait trop souvent dans un profond silence, parce qu'il n'y a rien de si rare que la vertu des saints; mais il suffit, pour parler comme eux, d'avoir leur foi , leurs sentiments, leurs fins, et qu'on y soit obligé par une nécessité véritable.

«Pour ma foi, continuait-il, quoiqu'elle ne soit pas si vive que celle de ce grand saint, elle n'est pas moins entière; pour ce qui est de la

(1) Eclaircissements, etc., p. 11, 2e édition.

(2) Id., p. 39.

Page 1