‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 55 sur 445 · LIVRE VII, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE X

seul qui fût vrai. Il ajoutait : « Mais, après tout, l'auteur du livre de la Vie monastique veut bien que son nom soit flétri, qu'il soit pour jamais effacé de la mémoire des hommes, qu'on le couvre de honte et de confusion, au lieu de cette fausse gloire à laquelle on prétend qu'il aspire, et il s'estime trop heureux d'avoir pu contribuer en quelque chose à celle de Jésus-Christ et à la consolation d'un grand nombre de personnes qui pouvaient avoir des intentions et des idées, mais qui manquaient de connaissances et de lumières. On peut dire des maximes et des vérités saintes qu'il a avancées, que si elles ont fait des impressions de mort sur quelques âmes rebelles et endurcies, elles ont fait et font encore sur quantité d'autres des effets tout contraires : aliis quidem odor mortis in mortem, aliis aiitem odor vitœ in vitam.

« Tous les amis de l'abbé de Rancé, dit Maupeou, convenaient qu'il ne devait pas faire un ouvrage en forme pour répondre aux calomnies dont nous avons parlé; mais ils étaient pourtant d'avis qu'il en dit un mot dans la seconde édition de ses Éclaircissements. Il avait cédé à leurs instances en écrivant cette si courte et si modeste justification. Mais il s'en repentit aussitôt, et ne voulut pas qu'on l'imprimât. Il se rappela, sans doute, qu'il avait promis à Dieu de ne défendre jamais que sa foi et ses principes monastiques, abandonnant sa personne au monde pour en faire ce qu'il voudrait.

« Cette conduite ne fut approuvée que des gens sincèrement pieux : en effet, il faut avoir l'âme profondément chrétienne pour comprendre tout ce qu'il y a de chrétien, c'est-à-dire d'héroïque et de grand dans une pareille abnégation, dans un semblable mépris de soi-même.

Son manuscrit autographe fut conservé, et la Providence a permis qu'il fût imprimé après sa mort ; cela ne lui ôte rien de sa valeur. Ce qu'il y atteste touchant les mensonges et les impostures de Larroque, il l'a attesté de vive voix au comte de Montaigu et au duc de Saint-Simon, et dans plusieurs lettres à ses amis. Or, on ne doit pas demander à un homme d'honneur et de probité, comme lui, autre chose que sa parole.

La Trappe continuait toujours d'offrir au monde le spectacle le plus édifiant. L'abbé du Val-Richer en fut témoin quand, le 16 novembre de cette année, il fit la visite régulière de ce monastère, qu'il avait différée jusqu'à cette époque, quoiqu'il en eût reçu la commission du Chapitre général de 1683. Tout le matériel parut en si bon ordre, tous les religieux en de si heureuses dispositions de paix, d'humilité, de charité, d'obéissance et de

1) Maupoou, Vie de V abbé de In Tra}>r>c, t. II, p. 10'. (2c partie).

piété, qu'il ne crut pas à propos de dresser une carte de visite, selon l'usage. Après avoir entendu tous les frères de chœur en particulier avec un grand sentiment de consolation, il appela la communauté au quartier des hôtes, pour l'exhorter à la persévérance. Il se contenta de dresser le procès- verbal qui devait être mis sous les yeux des abbés réunis au prochain Chapitre général. En voici seulement le préambule :

« On nous a dit que les religieux étaient tous de diverses provinces du royaume, et même de pays étrangers, de professions et de mœurs très différentes; mais la charité les unit si parfaitement entre eux, qu'ils portent tous ensemble le joug du Seigneur d'un même esprit et d'une même volonté, comme dit le prophète; car ils n'ont qu'un cœur et qu'une âme. Ils ne désirent que de mourir au monde et à eux-mêmes, et vivre pour Dieu seul. Ils aiment leur abbé , ils mettent toutes leurs délices à lui demeurer attachés, à lui faire connaître le fond de leur conscience, et à lui obéir en tout ; ce qui fait qu'ils jouissent d'une paix profonde, d'un souverain repos, et d'une tranquillité que rien ne peut troubler. Comme la Règle l'ordonne, ils se rendent les uns aux autres, à l'envi, toute l'obéissance et tout le respect qu'on peut désirer, sans faire jamais par paroles, par signes ou par gestes la moindre contradiction.

« Cet heureux accord de volonté les applique aux mêmes choses ; ils prient et méditent ensemble ; ils travaillent ensemble; ils offrent ensemble, la nuit et le jour, le sacrifice de louanges; ils sont tous exercés parles corrections, les répréhensions et les humiliations. Que dirai-je? On n'y voit qu'une âme qui anime plusieurs corps. Ce bonheur inouï et cette charité si parfaite n'ont point d'autre source que la pratique sainte du silence perpétuel, dont la loi est si inviolable, qu'ils ne parlent qu'à leurs supérieurs; mais si volontairement observée, que si on leur permettait de parler, ils ne pourraient jamais y consentir, comme ils l'ont représenté plus d'une fois; car ils connaissent parfaitement l'excellence des fruits précieux et inestimables de cet arbre de vie. »

Cet éloge était d'autant plus honorable et plus flatteur pour l'abbé de Rancé et sa communauté, qu'il venait d'un religieux d'une rare piété, d'une haute capacité et d'une expérience consommée dans la direction des âmes. C'était toujours Dom Dominique Georges (1) dont nous avons parlé.

Il ne rendit pas moins justice aux convers qu'aux religieux de chœur, qui seuls sont admis de droit à parler en secret au Visiteur, et il en cite une particularité extrêmement touchante. « Ils se représentent, dit-il, le

(1) 11 ne mourut qu'en 1693.

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