‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 56 sur 445 · LIVRE VU, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE VU, CHAPITRE X

Révérend Père abbé comme un père, ils l'aiment d'un amour parfait et le regardent comme leur tenant la place de Dieu sur la terre, écoutant toutes ses paroles comme des oracles sacrés. Avant que de partir, je les fis venir et les exhortai avec beaucoup d'instance à prier Dieu pour sa conservation, et leur demandai s'ils le feraient de bon cœur, et sur-le-champ, tous animés d'un même esprit, se jetèrent contre terre, fondant en larmes, et demandèrent à Dieu de les enlever tous de ce monde avant que d'en retirer leur saint abbé (1). »

La malice des ennemis de l'abbé de Rancé ne sachant plus à quoi se prendre, on répandit le bruit qu'il avait perdu l'esprit; d'autres assuraient qu'il était mort ; sur quoi il fit cette agréable réponse à un de ses amis : « Vous savez combien de fois on m'a fait mort; et comme on a vu que je ne laissais pas que de vivre, on s'avise de dire que la vie de l'esprit est éteinte en moi, et que véritablement j'ai une âme, mais que je ne raisonne plus. Je pense qu'à la fin ceux qui m'auront cru mort, et qui me verront en vie, et raisonner comme à l'ordinaire, s'imagineront que je suis ressuscité. Tout ce qu'on peut faire, c'est de prier Dieu qu'il les rende sages. Je suis accoutumé aux bruits que les hommes répandent dans le monde contre ma personne. Ce sont des efforts inutiles qui ne me font aucun mal, et qui retombent sur ceux qui en sont les auteurs (2). »

Les mêmes bruits se répétèrent plus d'une fois; ce qui lui donna occasion d'écrire un peu plus tard à M. l'abbé Nicaise : « Il y a longtemps que l'on dit de moi tout ce que l'on veut et tout ce qu'on s'imagine; mais ce que l'on dit le plus souvent, c'est que je suis mort. On tue d'ordinaire les gens quand il y a quelque chose à gagner; mais dans l'état où je suis, personne ne profitera de mes dépouilles. »

Ces dépouilles étaient alors vingt-trois ans de solitude, d'austérités effrayantes, de chagrins et de douleurs : peu de personnes sont jalouses de recueillir un pareil héritage.

Le 11 novembre de cette année, l'abbé de Rancé, après la lecture de la Règle de Saint-Benoit, au Chapitre, se leva pour faire son instruction ordinaire. Son visage, ce jour-là, portait, outre l'empreinte habituelle des souffrances de son corps, celle de la tristesse de son âme. Une fosse était toute fraîche devant lui, celle du Frère Euthyme, nommé dans le monde Pierre Fourdaine. C'était de tous ses religieux celui qu'il aimait peut-être le plus: homme d'une grande simplicité, un bon paysan sous le froc, un pieux berger fait moine. Parmi ceux qui étaient venus à la Trappe depuis vingt

(1) Manuscrit de Scptfom, eàh. X. p. 301.

(2) M., cal). X, i». 202.

ans, nul n'avait été plus maniable, plus aisé à façonner ; nul n'avait mieux pris le pli monastique en aussi peu de temps.

« Je recommande à vos prières, dit l'abbé de Rancé, celui de nos Frères que nous perdîmes hier, ou plutôt que Dieu nous a ravi. Je dis qu'il nous a ravi, car ce n'est que sa main toute seule qui nous l'a enlevé et qui l'a détaché, comme un fruit qui étant mûr ne devait pas demeurer plus longtemps sur l'arbre, et qui n'était plus propre que pour le Ciel. En effet, si pour se rendre digne de cette céleste patrie, il ne nous faut que deux choses, comme nous venons de le lire dans le prologue de notre sainte Règle, savoir éviter le mal et faire le bien, qui est-ce qui a pu mériter davantage que ce pauvre Frère de voir ces bienheureux jours ?

« Pour moi, mes Frères, je me sens obligé de vous le dire (c'est un témoignage que je rends à la vérité), sa conduite m'a toujours paru si fidèle et si religieuse, que pendant presque cinq années qu'il a passées parmi nous, je ne lui ai jamais vu faire d'action qui ne fût conforme aux lois saintes selon lesquelles il devait vivre. Toute sa vie a été si pure, si régulière, si égale, que je n'ai rien aperçu en lui que l'on pût condamner, tant il a eu d'exactitude à veiller sur lui-même, dans la crainte qu'il avait de déplaire à Dieu, de dire ou de faire quelque chose qui fût contraire à ses devoirs et à la sainteté de sa profession. Si ceux qui ont été chargés de sa conduite pendant son noviciat, y ont remarqué quelque chose contre l'ordre et la régularité du monastère, ils le peuvent dire; car pour moi je n'y ai jamais rien reconnu qui n'ait été l'effet de sa fidélité et de sa religion. »

L'abbé de Rancé redisait ensuite sa piété, son humilité, son obéissance, sa patience et sa résignation. Puis il esquissait à grands traits sa maladie, ses derniers moments et sa mort.

« Saint Bernard, disait-il en finissant, ne pouvait s'empêcher de verser des larmes, quand il perdait quelques-uns de ses Frères recommandables par leur piété et leur vertu ; et je puis dire aussi que je ne saurais vous parler de celui que nous venons de perdre que je n'en sois vivement touché; et je crois que Dieu le veut ainsi, afin que je lui rende, après sa mort, un témoignage de la charité et de la tendresse que j'ai toujours eues pour lui pendant sa vie. Je le fais enterrer auprès de la fosse que j'ai choisie, et que je me suis réservée pour ma sépulture, n'y ayant rien de plus juste, sinon que ceux dont les esprits et les volontés ont été si unis pendant leur vie, ne se trouvent pas même séparés après leur mort ; et j'espère que quand on mettra mon corps auprès du sien, Dieu me fera miséricorde par le secours et par le mérite de ses prières (1). »

(1) Iuslruction au Chapitre sur la mort du Frère Euthyme, nommé Pierre Fourdaine,

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