‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 59 sur 445 · LIVRE VII, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE XI

Ce petit livre est vraiment un modèle du genre polémique. Il y a beaucoup de calme, d'impartialité, de réserve, de science, avec de la finesse, du tact et de l'à-propos. L'auteur n'approuve pas la forme du dialogue que Larroque avait choisie. « J'avoue franchement, dit-il, qu:on ne peut voir, sans rire, le plaisant personnage qu'il fait faire au pauvre Timocrate; c'est vouloir abuser les simples. Y a-t-il de la bonne foi d'introduire dans un dialogue fait pour critiquer, un interlocuteur qui ne sait se défendre, et qui opine du bonnet depuis le commencement jusqu'à latin? On voit par là que Timocrate et Philandre ne sont qu'une même personne, et que l'unique Philandre ne s'est ainsi duplifié que pour en imposer aux simples, ou plutôt, pour dire à l'abbé de la Trappe deux injures à la fois.

« Vous prétendez, continuait-il, qu'il est allé à Rome pour voir, si de simple abbé qu'il était, il ne pourrait pas devenir chef d'Ordre. Eh bien ! le fait est qu'il fut délégué, malgré ses réclamations et ses résistances, par les abbés réformés de l'Ordre de Cîteaux, réunis à Paris, le 1er septembre 1664 : lisez le procès-verbal de la séance, et vous verrez que c'était pour défendre devant la cour romaine l'Étroite-Observance, menacée dans son existence même, parla Commune-Observance.

« Vous ajoutez que débouté à Rome de ses prétentions, il présenta dans le même but une requête au roi, immédiatement après son retour. Or, il revint de Rome en 1666, le 10 mai, et la requête fut présentée au roi le 23 août 1673. Voilà comme vous dites la vérité !

« Vous prétendez qu'il faut attribuer sa conversion à la mort de la duchesse de Montbazon, et quand nous l'admettrions, est-ce qu'elle en serait moins sincère et moins édifiante? Combien de saints ne pourrait-on pas citer qui sont revenus à Dieu de cette sorte !

« L'abbé de Rancé n'a point joué auprès de cette dame le rôle que vous lui imputez. Ce fut lui qui lui annonça sa mort prochaine, lui parla de confession, et qui envoya chercher le confesseur, le curé de Saint- Paul. Il l'assista même dans ce moment terrible. Leur amitié était une de ces habitudes innocentes qui naissent de l'estime et d'une fréquentation assidue

depuis l'âge de neuf ans, où les passions n'avaient nulle part Tout ce

que vous dites de cette tête sanglante, de ce cercueil trop court, est un conte fait à plaisir (1). »

le même M. Maupeou : « Lorsque, pour répondre aux Entretiens de Timocrate et de Philandre, je fis imprimer en 1685 le livre qui a pour titre : La conduite et les senti' ments de M. l'abbé de la Trap)>e,pour servir de réponse, etc. »

(1) L'apologiste dit, p. 41, que l'original du Factura de M. des Yveteaux, où il était question de l'abbé de Rancé, se trouvait encore de son temps chez M. de Robours des Yveteaux, son neveu, demeurant à deux ou trois lieues de Falaise.

Larroque reprochait à l'abbé de Rancé d'être un mauvais politique, un imprudent qui avait compromis son avenir par ses démêlés avec le cardinal Mazarin. « 11 est vrai, répliquait l'apologiste, qu'il a une franchise et une sincérité qui ne se peuvent démentir pour quelque raison d'intérêt que ce puisse être, mais si c'est ce que vous appelez un mauvais politique, un imprudent, on veut bien à ce prix le laisser pour tel que vous le croyez. Voici le fait :

« L'archevêque de Narbonne qui était alors, ayant été député de l'assemblée du clergé pour porter quelques paroles à cette Éminence, ce prélat accommoda ce qu'il avait à dire aux intentions du cardinal, et violant les sentiments et les intérêts du corps au nom duquel il parlait, dit tout autre chose que ce qu'il était chargé de dire. M. l'abbé de Rancé, présent et qui l'accompagnait, l'avertit de son infidélité; et il est vrai qu'on dit que le cardinal en parut touché, mais il ne l'en estima pas moins, et il lui fit ensuite demander son amitié par le comte de Rrienne. La prétendue visite que vous lui faites rendre à ce puissant ministre, est le songe d'un homme éveillé et une invention de malignité, pour faire voir son ambition et donner un air de chagrin et de dépit à sa retraite. »

Larroque avait accusé l'abbé de Rancé d'orgueil, de vanité, d'envie de passer pour auteur dans le monde, d'avoir pris des soins infinis de faire courir son manuscrit et d'en avoir gratifié tous ceux qui allaient le voir.

L'apologiste prouvait que rien n'était plus faux; qu'il n'avait écrit que pour ses religieux, lorsqu'il s'était vu dans l'impossibilité de leur parler de vive voix. « S'il y a eu, observait-il, une ou deux copies de son manuscrit, elles ont été faites par un séculier retiré du monde qui vit à la Trappe, et envoyées, sans sa participation, à un ou deux prélats; je dis à un ou deux, car je ne sais pas si la copie de M. de Meaux ne fut pas communiquée à M. de Reims et à M. de Luçon.

« Jugez de tout ce récit si un homme qui n'écrit que parce qu'il ne peut plus parler, a beaucoup d'envie de passer pour auteur, surtout après un silence de vingt ans et davantage. Voyez s'il a pris des soins infinis de faire courir son manuscrit ; bien loin d'en donner des copies, je puis assurer que peu de gens l'ont vu avant l'impression, et excepté les quatre prélats, supposé qu'une même copie n'ait pas servi à trois, je vous défie de me nommer une seule personne qui en ait eu, je ne dis pas une copie entière, mais un cahier. Voyez un peu ce que le public pourra dire de vous, vous n'alléguez pas le moindre fait, depuis le commencement jusqu'à la fin, qui ne soit faux en gros ou en détail (1). »

(1) On voit dans cette défense de l'abbé de Rancé que, parmi les calomnies débitées

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