‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 60 sur 445 · LIVRE Vil, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE Vil, CHAPITRE XI

Quant au reproche d'insensibilité des religieux de la Trappe pour les pauvres, rien n'était plus facile à réfuter, comme nous l'avons déjà dit plus haut (1).

Larroque avait reproché à l'abbé de Rancé de s'être retiré dans un lieu trop agréable pour un pénitent comme lui, où il y avait tant de prairies, de ruisseaux, de belles forêts, et une maison si propre.

« En vérité, s'écriait à ce sujet l'apologiste, vous avez bien rencontré! L'abbaye de la Trappe est, à ce que vous dites, dans un vallon où tout cela se rencontre : on est bien surpris, quand on entend ces choses, de n'en rien avoir vu, et d'y avoir été un millier de fois. C'est un lieu si agréable que dans la plus belle saison de l'année, lorsque le temps est le plus serein, le soleil n'y paraît que sous une nuée de brouillards, qu'il a bien souvent de la peine à dissiper; c'est un pays marécageux et une terre ingrate. On n'y voit point d'autres rivières que celles que forment les torrents et les égouts des bois, ni d'autres prairies que les queues des étangs dont les vapeurs rendent le séjour insupportable. C'est là certainement un beau lieu et fort délicieux ! Pour cette maison si propre: à la vérité, si vous entendez par là une maison bien nette et bien blanche, nous vous l'accordons; mais à cela près, rien n'est plus pauvre et moins embelli. Venir là du château de Véretz, croyez-moi, c'est quitter un Louvre pour habiter des antres et des rochers. »

Il détruit avec la même supériorité toutes les autres objections touchant le prétendu délaissement des parents, l'obéissance soi-disant outrée des religieux, etc.

Larroque, pour faire rire aux dépens de l'abbé de Rancé, avait semé son livre de railleries de mauvais goût, de citations trop libres et inconvenantes dans un pareil sujet. On lui répondait avec beaucoup de raison et de justice :

« Que prétendez-vous par toutes ces plaisanteries qui dominent dans votre ouvrage? Le lecteur veut, à la vérité, qu'on le divertisse, mais il

alors contre la Trappe, on osait bien dire qu'au lien de porter en terre les religieux morts, on leur attachait une corde au pied, et qu'en cet état on les traînait dans une fosse creusée au milieu du jardin pot"f/er. Et cependant il n'y avait pas un lieu dans le monde où les morts fussent traités avec plus de respect et de vénération; où un cadavre fût une chose plus sacrée et plus sainte; où l'on confiât à la terre avec plus de piété et de religion ce tabernacle désert de Jésus-Christ. Ce n'étaient point, comme ailleurs, de rudes et impitoyables fossoyeurs qui retiraient brusquement la terre, mais les religieux eux-mêmes qui la faisaient doucement glisser avec leurs mains le long de la fosse, comme s'ils eussent craint de fouler ou d'éveiller leur frère qui dormait.

(1) L'apologiste dit qu'il y avait des moments où l'on donnait à la Trappe jusqu'à trois ou quatre mille livres de pain par semaine, ban. compter l'argent.

veut aussi qu'on le respecte, et il ne saurait souffrir qu'on le divertisse aux dépens de la vérité. Pour tous Pères de l'Église, vous citez Ronsard ici, la fable là, les yeux d'Amynthe d'un côté, Gusman d'Alfa rache de l'autre : on dirait une querelle de faiseurs de romans ou d'élégies. Cependant c'est contre un livre plein d'autorités qui entraînent la raison, plein de raisons qui donnent une nouvelle force à l'autorité, et sur toutes choses, plein d'une onction toute divine qui attire, qui enchante, qui ravit et qui donne du goût pour la piété à ceux mêmes qui en ont le plus d'éloignement. A votre avis, est-ce assez de deux ou trois mauvaises plaisanteries contre un tel livre et un tel auteur ? »

Il y a dans ces dernières réflexions beaucoup de bon sens, de jugement et de solide raison, avec une pointe d'ironie de très bon ton. Quelle que soit la légèreté du monde, une épigramme n'y tiendra jamais lieu d'une démonstration, et rire quand il faudrait prouver, sera toujours un signe de sottise ou d'impuissance.

« Je ne sais, disait en finissant l'apologiste de l'abbé de Rancé, si vous avez trouvé rien de trop fort dans ma défense ; mais je puis vous assurer que je n'ai dit que ce que j'ai été obligé de dire, et que la justice de la cause que je soutiens m'a comme arraché malgré moi. Et, au nom de Dieu, ne dites plus d'injures à cet abbé, qu'il paraît que vous connaissez si peu. Écrivez si vous voulez, mais prouvez ce que vous avancez contre lui. Contentez-vous de le combattre par de bonnes raisons, et laissez-là les outrages ; car, comme on peut vous en dire autant et plus, ce serait ne rien faire

« Informez-vous surtout des choses dont vous voudrez parler. Je vous invite même, si vous le pouvez, à faire un petit voyage jusqu'en ce saint lieu, pour y voir de vos propres yeux le contraire de ce que vous avez publié; car, pour finir par où j'ai commencé, y a-t-il rien déplus injuste que de haïr ce qu'on ne connaît pas, quand même ce serait de soi une chose haïssable ! Mais je me trompe, on ne hait ce saint et illustre solitaire, que parce qu'on en connaît la sainteté. Les pécheurs ont une espèce de jalousie contre les saints ; ce n'est pas qu'ils veuillent le devenir, mais ils voudraient que ceux qui le sont ne le fussent pas, pour éviter leur censure. Témoin ce qui fut répondu à Aristide par un de ses concitoyens à qui il demandait la cause de son aversion pour lui : « C'est, dit-il, qu'on t'a donné le surnom « de juste. » M. l'abbé de Rancé ne le porte pas, mais il le mérite, c'est assez pour irriter contre lui tous ceux dont sa vie condamne les dérèglements. »

Cette défense, on le voit, est simple et calme, mais puissante et serrée ;

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