LIVRE VII, CHAPITRE PREMIER
termes et les manières de s'exprimer ne lui donnent point d'autre idée que celle d'un homme qui parle, et il ne peut croire autre chose, sinon, que la langue dans laquelle nous les avons, est celle dont il s'est servi pour les prononcer. Cependant on voit, dans les premiers statuts de l'Ordre qui règlent la conduite des convers, qu'ils assistaient au Chapitre des religieux de chœur les dimanches ou les jours de sermon. Or, il est certain, d'après les plus anciennes histoires, que les convers étaient des gens grossiers, ignorants, idiots, qui ne savaient pas lire, et auxquels il n'était pas permis d'avoir des livres et d'apprendre autre chose que le Pater, Y Ave, le Credo et le Miserere (1). Us étaient souvent aussi nombreux que les religieux : donc il faut, par nécessité, que saint Bernard ait usé d'une langue vulgaire, comprise de tous, et qu'ensuite, il ait traduit ses sermons en latin, après les avoir prêches. Si ce n'est qu'on voulût dire que la langue latine était si commune en ce temps-là qu'elle n'était ignorée de personne , et qu'on pouvait être ce qu'on appelle idiot, et ne pas laisser de l'entendre.
Mabillon n'a pas été de cet avis : il a cru que les sermons de saint Bernard avaient été prononcés comme ils sont écrits, et que les disciples de ce saint les avaient copiés dans la même langue qu'ils avaient été prononcés. Il en donne pour preuves , la ressemblance du style avec celui des autres ouvrages du même saint; ensuite, l'usage où l'on était dans ce temps-là, chez les Chartreux, de prêcher en latin, quoiqu'ils eussent aussi des frères lais. Enfin , ce que dit le saint dans son sermon cinquantequatrième sur le Cantique des Cantiques, doit s'étendre à tous ses autres sermons : Scripta siint ut dicta sunt, et excepta stylo sicut et sermones cœteri, ut facile recuperetur qaod forte excidcrit. A l'égard des frères convers, qui, certainement, étaient entièrement étrangers à la langue latine, Mabillon pense que saint Bernard leur faisait des discours particuliers en langue romane, qui était un français corrompu dont le vulgaire se servait alors.
La difficulté n'était point résolue, selon nous : l'abbé de Bancé pouvait demander pourquoi tous ces hommes rustiques étaient obligés d'assister à des conférences latines, et d'écouter, durant de longues heures, ce qu'ils ne pouvaient comprendre.
Pour ce qui est des lettres de saint Bernard, l'abbé de Bancé croyait qu'il ne les dictait pas toutes, et qu'il avait des religieux qui écrivaient
(1) « Nullua conversus habeat librum, nec discat aliquid nisi tantum Pater nosler, et Credo iii Deum, Miserere mei, Deus, et Ave Maria, et hoc non litlera sed corde tenus. »
sous lui , après avoir pris son sens et ses intentions , comme il le témoigne dans la lettre trois cent quatre-vingt-septième, écrite à Pierre de Cluny (1).
Quant à la fin de la lettre soixante-dixième, à l'abbé de Troisfontaines (2), il la tenait pour entièrement apocryphe. Saint Bernard y raconte qu'ayant été contristé un jour par un de ses frères, il lui ordonna, d'un ton de voix et d'un air menaçant (vultu et voce minaci), de sortir du monastère. Ce malheureux se réfugia dans une des granges du voisinage, où le saint lui fit dire de revenir; mais il répondit qu'ayant été chassé capricieusement et sans jugement régulier (3), il ne rentrerait point comme un fugitif et n'en subirait pas la peine. Saint Bernard, reconnaissant son tort, n'aurait pas voulu prendre sur lui-même la décision de cette affaire, et l'aurait renvoyée à sa communauté (4).
L'abbé de Rancé trouvait que cette relation dure et sèche , sans onction, n'avait rien du caractère et de l'esprit de saint Bernard. « Cette action, disait-il, n'est pas digne d'une sainteté aussi éminente que la sienne, et nous ne voyons rien de semblable dans toute l'histoire de sa vie. Il avait du feu et de la vivacité ; mais il la modérait et la réglait : de sorte qu'on peut dire qu'il ne s'en est jamais servi que pour résister à l'iniquité, pour
confondre l'erreur et le mensonge , et pour soutenir la vérité et la justice
S'il eût commis un tel excès , ses premières réflexions l'auraient porté à le réparer; et la faute eût été si évidente et si grossière, qu'il aurait vu de lui-même ce qu'il aurait dû faire dans une telle occasion ; et il n'y a point d'apparence qu'il eût remis la chose au jugement de ses frères, comme s'il y eût eu plusieurs avis à prendre sur une affaire aussi claire (o). ..
« Les saints, il est vrai, font des fautes; mais celle-là a des circonstances trop fâcheuses pour croire qu'un si grand saint en aurait été capable. Si une chose pareille lui était arrivée, cette charité si vive, si animée et si agissante qu'on remarque dans tous les endroits de sa vie, ne lui eût point donné de repos qu'il n'eût apaisé le mécontentement de ce frère et refermé de sa propre main la plaie qu'il lui avait faite, sans en abandonner la guérison à celle des autres. »
(1) « Multitude» negotiorum in culpa est, quia dura scriplores nostri non bene retinent sensum nostrum, ultra modum acuunt stylum suum, nec videre possum quae scribi praecepi. »
(2) C'est la IIe Ad Guidonem abbat. de Tribus- Fontibus.
(3) « Inconsulte et sine judicio expulsum. »
(4) « Propter carnalem affectum, proprium judicium habui suspectum, Fratribus omnibus commisi judicandura. »
(5) Il ajoutait : « Gomme il était le Père et le supérieur de l'abbé de Trois-Fontaines, qu'il lui devait l'instruction et l'exemple, il n'aurait eu garde de lui mander un fait aussi scandaleux que celui-là et qui ne pouvait lui être que d'une très mauvaise édification Saint Bernard était trop sage pour tomber dans un tel inconvénient. »