LIVRE VIT, CHAPITRE XI
c'est un combat corps à corps, où Larroque devait succomber, malgré son astuce et son esprit. Il n'apparait plus à la fin du livre que comme un habile et hardi imposteur. Il n'y a plus moyen de reculer : il sent l'épée dans ses reins, et le menliris impudentissime est sur sa gorge, comme un poignard.
Aussitôt après l'impression de son premier livre, l'abbé de Rancé s'était hâté d'en envoyer plusieurs exemplaires à ses amis de Rome, pour qu'ils le lussent eux-mêmes et le fissent lire à quelques prélats de la cour pontificale. C'était le moyen le plus sûr de faire tomber les préventions qui pouvaient exister, et de prévenir de perfides insinuations. L'abbé Nicaise s'était empressé, de son côté, d'adresser cet ouvrage à Mgr Sluse, référendaire de l'une et l'autre signature, secrétaire des Rrefs, et en grande faveur près du Saint-Père. Il y avait joint une note très flatteuse et très capable de le disposer favorablement (1).
Le 29 juin 1683, ce prélat répondait : « Nous n'avons pas encore eu le nouveau livre de l'abbé de la Trappe, mais nous l'attendons de jour en jour. Les moines qui voudront reprendre cet ouvrage n'y réussiront pas apparemment, après les approbations de tant de grands prélats. Il aurait été peut-être mieux qu'on l'eût fait voir à des censeurs plus contredisants, pour en faire ôter ce qui peut choquer les moines, qui font un parti considérable dans l'Église (2). »
Ceci, disons-le en passant, était de la prudence humaine ; l'abbé de Rancé s'était bien gardé de la consulter, parce qu'il savait qu'elle est ordinairement ennemie de Dieu, inimica Deo.
Le 28 janvier suivant, il apprit que M§r Sluse avait lu son livre, et qu'il l'approuvait; il en fut très satisfait, parce qu'il savait, disait-il, tout le cas qu'on devait faire de l'approbation d'une personne de ce mérite (3).
Ce qu'on avait prévu arriva : quelques moines romains, froissés dans leurs habitudes relâchées, murmurèrent en secret et puis se plaignirent hautement. L'abbé de Rancé ne l'eut pas plutôt appris, qu'il écrivit à l'abbé Nicaise :
« On me donne avis qu'il y a des moines qui font ce qu'ils peuvent pour exciter Rome contre mon premier ouvrage. M°r Sluse vous en écrivit si bien que j'ai peine à m'imaginer que l'on prenne des sentiments contraires. J'ai des amis en ce pays-là qui, bien loin de me mander rien de semblable, m'écrivent qu'on l'y ferait approuver, s'il était traduit en latin (4). »
(1) Gollect. Nicaise, t. V, Biblioth. Iinpér.
(2) Id., ibid.
(3) Id., ibid., lettre 10.
(4) Id., ibul., lettre 15.
94 HISTOIRE DE l/ABRÉ DE RANCÉ.
Le fait est que, malgré les murmures et les plaintes qui s'élevèrent des cloîtres dégénérés, en Italie comme ailleurs, il ne fut jamais question de censure à la Sacrée Congrégation. Cependant le bruit malveillant queRome n'était pas bien disposée prenait tous les jours plus de consistance. On disait même que les Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur, qui exploraient dans ce moment les bibliothèques et les riches collections d'Italie, avaient contribué à cet accueil peu bienveillant, On citait en preuve quelques mots d'une lettre écrite en France par le procureur général de cette Congrégation à Rome. On réussit à le faire croire à l'abbé de Rancé, et ce fut à tort, croyons-nous.
Il nous semble que quand Rome aurait accueilli, de prime-abord, avec une certaine réserve, l'ouvrage en question, il n'était pas besoin d'en accuser personne. Il était facile de comprendre qu'un livre, quel qu'il fût, paraissant sous les auspices et avec l'approbation de Bossuet, l'âme de l'assemblée du clergé de 1682, le rédacteur des libertés de l'Église gallicane, devait être reçu avec quelque défiance par Innocent XI et sa cour. Ensuite, quoique l'abbé fût regardé à Rome comme un saint, cependant, depuis sa députation, il passait pour trop Français, c'est-à-dire trop ardent, comme voulant emporter d'emblée et de haute lutte toutes les difficultés. La cour romaine, toujours si prudente, attendait pour mieux voir et mieux juger.
Quoi qu'il en soit, l'abbé de Rancé se plaignit de la Congrégation de Saint-Maur, et ses plaintes arrivèrent jusqu'à Rome. Les Bénédictins de France, Claude Estiennot de la Serre, Jean Durand, Jean Mabillon, et Michel Germain, qui étaient alors en cette ville, parurent peines et surpris qu'on les accusât ainsi (1).
Dom Claude Estiennot de la Serre (2), Procureur général, écrivait, dès la fin d'octobre, à Charles Bulteau (3) :
« On voit ici le livre fait contre M. de la Trappe ; on veut que le Père Bouhours, Jésuite, en soit l'auteur; mais on ne croit pas cet ouvrage digne de lui, et c'est peut-être une charité qu'on lui prête, comme à moi, celle
(1) Nous lisons dans Vîter îtaticum, t. I, p. 47, du Muséum îtalicum : « Ego (J. Mabil-
lonius) acnoster Micbael Germanus Junii 15a die 1685, urbeni ingressi, divertimus
ad hospitium duorum e nostris qui Romae versari soient, in Monte Pincio; unus ex illis Claudius Stephanotius, alter Johanues Durandus, ambo virtuti et litteris dediti. Apud eos, septeni a nobis exacti sunt merises, in lustrandis Bibliotbecis, etc. »
(2) Né en 1639, mort à Rome en 1699. Sa grave devise : Immorior siudiis et amore senesco sciendi, est justifiée, dit Valéry, par quarante-cinq volumes in-folio de cbarles, ebroniques, etc., qui n'ont pas été imprimés.
(3) Originaire de Rouen, auteur d'un Traité de la préséance des rois de France sur les rois d'Espagne (Paris, 1 674, in-4°), mort en 1710, doyen des secrétaires du roi.