‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 62 sur 445 · LIVRE VII, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE XI

d'avoir voulu mettre à l'Index les livres de M. de la Trappe, à quoi je n'ai pas seulement pensé (1). »

Dom Michel Germain (2) avait pris la chose beaucoup plus vivement, et il écrivait à Dom Claude Bretagne, à Paris, du ton d'un homme piqué, avec trop peu de mesure et de respect :

« M. Dirois (3) vint ici hier, et me dit en ami que le bruit avait couru que c'était le Père Procureur et moi qui avions agi pour faire censurer le livre de M. l'abbé de la Trappe. Je rejetai cette badinerie comme elle méritait, et je dis à M. Dirois : que M. Félibien avait raison de lui écrire que j'étais trop honnête homme pour faire ces sortes de démarches. On dit que M. l'abbé de la Trappe s'en plaint aux puissances, et que cela embarrasse

nos Révérends Pères et fait du tort à la Congrégation Si la chose en

valait la peine, je lui écrirais en droiture une bonne lettre, dans laquelle, en lui gardant tout le respect dû à son caractère, je lui apprendrais, tout grand saint qu'il est, à être un peu moins chaud et moins crédule à ce qu'on dit et ce qu'on fait contre lui

a C'est une folie que cette accusation ; car il ne m'est jamais arrivé de dire ici un mot, ni en bien, ni en en mal, de M. de la Trappe. Je n'ai

jamais songé ni à lui ni à son livre depuis que je suis hors de France

Pour moi, je tiens cela une bagatelle qui n'est fondée que sur un mot que le Père Procureur se serait bien passé d'écrire; et comme il s'en est justifié, il faut que le prétendu crime, ne pouvant retomber sur Dom J. Mabillon, retombe sur moi-même (4).

Le 28 janvier suivant, il écrivait une autre lettre aussi peu modérée. Il ne faudrait pas croire que Ton traitât en général, avec cette légèreté et ce dédain, l'abbé de Rancé et ses œuvres dans la Congrégation de Saint- Maur. Dom Germain parlait en son propre nom ; nous retrouvons déjà en lui le P. de Sainte-Marthe , c'est-à-dire un de ces caractères vifs, passionnés, que la raison et la charité ne sont pas toujours capables de retenir, à certains moments d'exaltation, et qui jettent sur le papier, au courant de la plume, bien des choses qu'ils regrettent plus tard.

Nous avons, je crois, la vraie pensée des Bénédictins dans une lettre

(1) Valéry, Correspond, inédite de Mabillon, etc., t. î, p. 158 (liMc).

(2) Il aida Mabillon dans la composition des Actes bénédictins des VIIe et VIIIe siècles el dans celle de la Diplomatique. Il avait commencé un Monasticon gallicanum (Ordre Bénédictin), 3 vol. in-fol., qui a servi pour le Gallia christiana.

(3) Savant docteur de Sorbonne, qui avait accompagné le cardinal d'Eslrées, chargé des affaires du roi de France en cour de Rome.

(4) Valéry, Correspond, inéd., etc., 1. 1, p. 183.

écrite par Jean Durand, attaché au Procureur général à Rome (1). ïl flétrit la satire de Larroque, et rend justice à l'abbé de Rancé :

« J'ai lu, mande-t-il à Charles Bulteau, le livre imprimé à Cologne contre celui de M. l'abbé de la Trappe, de la Sainteté et des Devoirs de la vie monastique. Je ne sais que par conjectures qui est l'auteur de ce livre; mais, selon mon petit sens, il est très indigne d'un honnête homme. Je n'ai l'honneur de connaître M. l'abbé de la Trappe que par ses ouvrages et par la réputation de sa vertu ; mais assurément l'un et l'autre méritaient un traitement plus modéré et plus honnête. Il n'y a pas même une objection qui soit raisonnable, selon ma pensée, à la réserve de ce qu'il dit de l'assistance des parents; encore y donne-t-il un tour malin et peu digne d'un chrétien. J'ai lu pour mon édification le livre de M. l'abbé de la Trappe, et j'y ai remarqué la véritable idée de la vie monastique. Je le lis encore de temps en temps, et je m'estimerais heureux si je pouvais régler ma conduite sur de si beaux sentiments. Ce n'est pas qu'il y ait quelques endroits un peu trop poussés, et qu'on pouvait modérer, mais on lui doit la même justice qu'on rend ordinairement à tous les grands auteurs, quand on trouve dans leurs ouvrages quelque chose de moins châtié : on excuse ces petits défauts par les grandes vérités qu'on y découvre partout (2). »

Il disait encore plus tard : « Nous sommes tous très éloignés d'avoir la moindre pensée de procurer la moindre flétrissure à de si excellents ouvrages. Nous les lisons avec soin, nous tâcherons de nous en édifier et d'en tirer profit, bien loin de les faire censurer. Il ne tiendra pas à moi qu'on ne traduise ces ouvrages en italien, quoique je n'y aie autre intérêt que la gloire de Dieu et l'édification des moines d'Italie. J'en ai déjà parlé à plusieurs; il y en a un très sage et très éclairé qui s'y est comme engagé (3).»

Cet incident n'alla pas plus loin ; mais il entretint et raviva les préventions et les défiances des deux partis; et ce fut là comme la seconde phase de ces démêlés, de ces discussions trop vives qui eurent un si grand retentissement à la fin du XVIIe siècle.

La traduction italienne annoncée par Dom Durand ne parut que bien plus tard (4). Les deux examinateurs de la Congrégation de l'Index, nommés par le Révérend Père Tuanelli, maître du Sacré-Palais, pour en rendre compte, approuvèrent l'original sans réserve. L'un d'eux disait que l'auteur, divinement inspiré, divino igné a/flatus, après avoir passé en revue

(1) Travailla avec D. Martène à YAmplisstma Collectio Veter. Script., 9 vol. in fol.

(2) Valéry, Correspond. inéd.y etc., 1. 1, p. 176.

(3) Id., ibid., p. 187.

(4) La Theologia del Chiostro, ovvero La Santita e le Obligazioni délia vita monastica, opéra composta da un' Abate cisterciense (1730).

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