‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 67 sur 445 · LIVRE VU, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE VU, CHAPITRE XII

ments : lorsque j'étais dans le monastère, les Frères venaient me déclarer leurs pensées; l'abbé, de l'avis des anciens, m'avait chargé de les entendre. Un jour donc un Frère vint me trouver, et me dit : « Ayez pitié de moi, mon Père, et priez Dieu pour moi, parce que je dérobe, et que je mange ensuite ce que j'ai dérobé. — Et pourquoi? lui dis-je, est-ce que vous avez faim? — Oui, mon Père; ce que l'on donne à table ne me suffit pas. — Mais d'où vient, lui observai-je, que vous n'avertissez pas le Père abbé? — Je n'oserais, me répliqua-t-il. » J'allai donc trouver l'abbé, qui me commanda d'avoir soin de ce Frère, et de lui faire donner par le cellérier tout ce qui lui serait nécessaire.

« Quelques jours après, ce Frère revint à moi, et me dit : « Ayez pitié de moi, mon Père, je commence tout de nouveau à dérober. — Mais, lui répliquai-je, le cellérier ne vous donne-t-il pas tout ce que vous voulez? — Il est vrai, mon Père, il ne me refuse rien; mais j'ai honte de lui demander. — Avez-vous honte de vous adresser à moi? — Non, mon Père. — Eh bien, venez donc, et ne dérobez plus. » Ce Frère venait à moi, et je lui donnais ce qu'il désirait.

« Un jour, il m'aborda d'un air triste, en me disant : «Mon Père, je dérobe encore. — Avouez-moi la vérité, lui répondis-je : que faites-vous de tout ce que vous prenez ainsi? » Alors, il me révéla qu'il dérobait des fèves, des dattes, des figues, des ognons, et qu'il les cachait sous son lit, et les donnait ensuite aux bêtes. »

Pour montrer que la charité, selon les paroles de l'Apôtre, ne doit jamais penser le mal, et qu'il faut qu'elle couvre la multitude des péchés, il disait : « C'est ce que fit saint Ammon, lorsque ses religieux, pleins de trouble et d'indignation, vinrent le trouver en criant : « Venez voir une femme dans la cellule d'un de nos Frères!» quelle compassion, quelle charité ne témoigna point cette âme bienheureuse! Il courut le premier, et ayant su que la femme était bien cachée (1), il ordonna aux religieux de la chercher partout; mais comme ils ne pouvaient la trouver : — Dieu vous pardonne! leur dit-il, et leur ayant fait honte, il les avertit de ne pas croire si légèrement le mal des autres; et, après qu'il les eut congédiés et qu'il se vitseulfavec le malheureux pécheur, il lui prit la main en lui disant: —Mon Frère, pensez à votre âme, aux jugements de Dieu et à l'éternité. »

A travers ces récits si naïfs, d'une teinte si douce et si délicate, il y

']) « Nam ubi co^novit mulicrem sub doliolo latere, slatira super illud sedit, jussitque fratrea cellam univeream quœrere, etc.» (Ai&x0xaXia, *'<■

avait plusieurs de ces traits qui se gravent et qui restent, de ces regards jetés jusqu'au fond de la nature humaine, de ces aperçus neufs, pleins de force et d'originalité.

« Il y en a, disait-il, qui se mettent en peine de savoir ce qui fait que les hommes s'égarent ; et, pour moi, je ne vois point que leurs égarements viennent d'une autre source que de la confiance qu'ils ont en leur propre esprit. Si vous apprenez que quelqu'un se soit écarté de la véritable voie, sachez que c'est parce qu'il s'est suivi lui-même.

a Comme lorsqu'on prépare et qu'on attèle un chariot, si un seul bœuf ne suffit pas pour le tirer, il est nécessaire d'y en mettre un autre; de même, il faut que l'humilité vienne au secours de l'obéissance pour tirer notre mortalité dans la voie du Ciel.

« Plus nous sommes humbles , plus Dieu nous bénit et féconde nos âmes. Comme les branches des arbres sont toutes courbées et toutes penchées vers la terre lorsqu'ils portent des fruits en abondance, et qu'au contraire, lorsqu'ils n'en portent point, elles se tiennent droites et s'élèvent en haut; de même, quand les âmes s'humilient et s'abaissent devant Dieu, c'est alors qu'elles sont fécondes et abondantes en fruits, c'est-à-dire en vertus; et d'autant plus elles en portent, d'autant plus elles s'inclinent. »

Tel est, en substance, le livre que l'abbé de Rancé venait de révéler à l'Église latine. Un petit coin de l'Orient monastique était encore caché; il avait enfin soulevé le voile. On pouvait, je ne dirai pas seulement glaner, mais moissonner à pleines mains dans ce champ nouveau : c'étaient de grandes leçons, et de plus grands exemples encore à recueillir. En présentant ce livre à ses religieux, il pouvait leur dire : « Voici de nouveaux Pères en Dieu que je vous ai trouvés, interrogez-les, ils vous répondront. »

Son ouvrage pouvait être placé à côté de ceux de Cassien , d'Ambroise Camaldule et d'Arnauld d'Andilly. On doit dire qu'il fut généralement très bien accueilli du public. L'abbé Nicaise parut heureux de l'annoncer à l'auteur. « Ce que j'ai particulièrement à désirer, répondit-il, est que ceux qui sont obligés par leur profession d'y prendre plus d'intérêt que les autres, en soient touchés, et le reçoivent avec sentiment et avec édification. »

On lisait dans le Journal des Savants, du 2 décembre de cette année : « Nul n'était plus capable de nous donner cette traduction , que celui qui, à dix ans, expliquait déjà parfaitement bien Homère, et qui, à l'âge de douze ou treize ans, donna au public un commentaire d'Anacréon, qui

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