‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 69 sur 445 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

MM. de Fieubet, Courtin et du Charmel à la Trappe; nouveau pèlerinage de Bossuet; promotion de Mer Le Camus au cardinalat; on parle de l'abbé de Rancé pour cette dignité ; renouvellement des vœux (1686).

Pécher, c'est le propre de l'homme, peccare humanum est ; persévérer dans son péché, c'est le propre du démon, perseverare diabolicum, a dit un saint Père. Il y a des époques où les pécheurs tombent en masse pour ne se relever jamais; leur chute, comme celle du mauvais ange, est éternelle ; ce sont les époques diaboliques, infernales. Il y en a d'autres où le coupable se relève appuyé sur la croix, dans la douleur et la réparation publique de ses fautes, devant Dieu et devant les hommes. Ce sont là les grands siècles par excellence, les siècles de lutte sublime où l'homme remporte sur lui-même la plus difficile et la plus glorieuse de toutes les victoires, les époques de bénédiction et de salut.

M. de Rancé, qui avait éprouvé lui-même combien le Seigneur est bon

(1) Il avait été chargé par Colbert de revoir et de classer avec Du Gange les manuscrits grecs de la Bibliothèque du roi. Il est l'auteur du grand ouvrage des Monuments des Pères qui ont vécu dans les temps apostoliques, 2 vol. in-folio; des Monuments d<> l'Eglise grecque, avec des notes, 3 vol. in-4°.

(8) Maupcou, VicdeM. l'abbé de la Trappe, t. II, p. '.7. Il y a aussi des lettri

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et doux à ceux qui reviennent sincèrement à lui, était toujours prêt à tendre la main à tous les tombés, à tous les égarés, pour les relever et les remettre sur la voie de la vertu et du Ciel. En voici encore quelques exemples.

Une occasion amena à la Trappe M. de Fieubet, seigneur de Ligny, conseiller d'État, homme de beaucoup d'esprit et de littérature, et l'un des premiers magistrats du royaume (1). 11 y passa deux jours, et s'informa de M. de Saint-Louis, du genre de vie qu'il y menait. « Ma grande occupation, lui dit le vieux guerrier, est celle de lire l'Écriture-Sainte, et d'aller passer deux bonnes heures avec un livre au milieu des bois, pensant aussi peu au monde que s'il n'y en avait jamais eu. » Sur la surprise que ce début causa à M. de Fieubet, il continua ainsi : « Comme je ne suis pas venu ici pour y apprendre d'autre science que celle de mon salut, je ne saurais m'ennuyer à m'instruire de cette doctrine, parce que si je trouve dans ma lecture quelque passage qui me parle ou de la grandeur de Dieu ou de sa miséricorde, je l'adore en paix avec une douceur extrême que rien ne trouble, car je n'entends que le ramage des oiseaux, qui, selon moi, a plus d'agrément que les plus beaux concerts de musique. Il faudrait, Monsieur, faire les épreuves de ce que je vous dis, pour goûter les charmes de ce désert. » M. de Fieubet, de retour à Paris, songeait toujours à la Trappe ; il voulut la visiter encore l'année suivante, et il proposa à M. Courtin, également conseiller d'État, de l'accompagner. Le pèlerinage fut décidé; mais ils crurent devoir en parler au roi, qui demanda si M. Courtin n'avait pas encore été voir cet ami (l'abbé de Rancé), avec qui il était lié depuis l'âge de cinq ans. « Non, Sire, répondit-il. — Vous « auriez dû l'aller voir, répliqua Sa Majesté; quand on a un ami qui a « autant de vertu que M. de la Trappe, on ne doit pas l'oublier. — Je ne « l'oublie pas, reprit M. Courtin; mais, Sire, lorsqu'on va voir les saints, « il me semble qu'il faut avoir des dispositions pour le devenir. — Vous « devez l'aller voir, continua le roi. — Je le ferai, Sire, dit-il, puisque « Votre Majesté me le permet et me l'ordonne; et nous y irons, M. de « Fieubet et moi (2). »

Arrivés à la Trappe pour la fête de la Pentecôte, ils furent fort édifiés, soit de l'austère régularité du monastère, soit des entretiens de l'abbé de Rancé. Sous l'impression d'un aussi grand et aussi émouvant spectacle,

(1) Il a composé plusieurs pièces de poésie qu'on lit encore avec plaisir pour la délicatesse, la légèreté et le naturel qui y règrïent. L'épitaphe de Saint-Pavin et sa fable intitulée : Ulysse et les sirènes, sont de ce nombre.

(2) Manuscrit de Septfons, cah. X, p. 121; — Le Nain, Vie de M. de Rancé, t. II, liv, V, c. vu, p. 405.

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