‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 70 sur 445 · LIVRE VII, CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE XIII

M. Courtin prit la résolution de vivre plus chrétiennement dans le monde : l'action de la grâce avait été plus vive et plus puissante sur M. de Fieubet, il -eut l'idée et le désir de rompre avec le siècle et de se retirer dans la solitude, pour ne plus penser qu'à l'affaire de son salut. L'abbé de Rancé, à qui il communiqua son projet, l'engagea à y réfléchir sérieusement devant le Seigneur. Il lui conseilla, au cas où il le mettrait à exécution, de choisir un autre lieu que la Trappe.

M. de Fieubet persévéra : de retour à Paris, il voulut briser ses liens. Les obstacles qu'il rencontra de la part de ses parents et de ses amis l'arrêtèrent un instant, mais ne furent pas capables de lui faire abandonner les saintes inspirations qu'il croyait lui être venues du Ciel. Seulement, comme il ne voulait point faire de bruit et d'éclat, il attendit en paix l'heure de Dieu.

Les lettres qu'il recevait de l'abbé de Rancé l'encouragèrent et le soutinrent dans ses épreuves. La crainte de perdre le souvenir de ce qui l'avait tant frappé à la Trappe, lui avait fait prendre des notes qu'il relisait de temps en temps. Nous avons surtout remarqué celle-ci, qui revient à notre sujet : « La vie du Père abbé est admirable, mais inimitable ; je compterais pour le dernier de tous les bonheurs du monde de pouvoir vivre comme M. de Saint-Louis (1). »

M. le comte du Charmel vint aussi cette année visiter la nouvelle Thébaïde, mais pour la seconde ou troisième fois. « C'était, dit Saint-Simon, un gentilhomme de Champagne qui s'était introduit à la cour par le jeu,

jouant beaucoup et heureusement Il prêtait volontiers et s'était fait

des amis considérables M. de Créquy, fort bien avec le roi, premier

gentilhomme de la chambre, lui fit avoir des entrées. Le roi le traitait fort bien et lui parlait souvent ; il était de tous ses voyages et au milieu de la

meilleure compagnie de la cour Tout lui riait : l'âge, la santé, le bien,

la fortune, la cour, les amis, même les dames et les plus importantes. Un jour, il trouva sous sa main le Traité de la religion chrétienne d'Abbadie (2) ; il le lut, et cette lecture porta la lumière au fond de son âme. La vérité de la doctrine évangélique lui parut aussi évidente que la clarté du jour. Après un sérieux retour sur lui-même, il se sentit comme terrifié à la pensée des jugements de Dieu. Il eut même quelques tentations de désespoir, s'imaginant qu'il n'y avait plus de miséricorde pour lui, à cause de la grandeur de ses fautes. Il cherchait un confesseur et il tremblait de le trouver, tant il avait honte de dévoiler les plaies de son âme. Il était dans

'1) Manuscrit de Septfons, cah. X, p. 121.

(2) Saint-Simon, Mémoires, t. II, p. 219, et t. V, p. T6. Edit. 1829.

cet état, lorsque l'idée lui vint d'écrire à l'abbé de Rancé et de lui ouvrir son cœur, sans néanmoins se faire connaître; il en reçut une réponse si douce, mais si forte et si pressante, qu'il fallut se rendre. Il lui indiqua pour confesseur le Père Moret, Oratorien attaché à Saint-Magloire (1). »

Sans s'arrêter davantage aux considérations du respect humain et aux faibles raisons qui le retenaient encore dans le monde, M. du Charmel résolut de ne plus différer sa conversion, et s'adressa au directeur qui lui avait été signalé. Par son avis, il quitta la cour. Le roi sembla y mettre opposition, et ce fut pour lui la plus délicate et la plus dangereuse épreuve. « Quoi ! Charmel, lui dit ce prince, vous ne me reverrez jamais? — Non, Sire, répondit-il généreusement , je n'y pourrais résister, je retournerais en arrière; il faut faire le sacrifice entier et s'enfuir (2). » Sa Majesté lui ayant donné son consentement, il alla s'enfermer dans une cellule de l'Institution de l'Oratoire, où il employa une grande partie de ses revenus en bonnes œuvres. Il se croyait appelé de Dieu à retirer du désordre et de la boue, pour ainsi dire, les filles de mauvaise vie; il pourvoyait même à leur subsistance, lorsqu'il reconnaissait que la misère était la cause première de leurs égarements; souvent il leur procurait quelque établissement convenable, et ne les abandonnait pas qu'il ne les vît marcher en sûreté dans les sentiers de la vertu.

Il ne se passait point d'année qu'il ne vînt à la Trappe revoir et remercier l'abbé de Rancé, et aussi retremper sa piété à sa source même. Il y restait tout le Carême, depuis le mercredi des Cendres jusqu'à Pâques, vivant en tout comme les religieux, au réfectoire soir et matin, à la portion commune, et sans manquer à aucun des offices du jour et de la nuit. Le vendredi saint, il demeurait à genoux, à terre, six heures de suite, sans appui, sans livre, sans changer de posture, sans branler, depuis la fin des Matines jusqu'à l'Office. « C'était, dit Saint-Simon, un homme à cilice, à pointes de fer, à toute sorte d'instruments de pénitence continuelle, jeûneur extrême, et sobre d'ailleurs, à l'excès, quoique naturellement grand mangeur, et d'une dureté générale sur lui-même impitoyable (3). »

Malheureusement, l'Oratoire, à cette époque, avait déjà un grand nombre de ses membres infectés de jansénisme. La foi de ce grand pénitent finit par s'altérer au milieu de cette atmosphère viciée, surtout après la mort de l'abbé de Rancé, qui avait été si longtemps son ange gardien. Il perdit peut-être de la sorte tout le fruit et tout le mérite de ses austé-

(1) L'abbé de Rancé a indiqué le même P. Moret à plusieurs autres pécheurs.

(2) Saint-Simon, Mém., t. II, p. 219.

(3) Id., Mémoires précités.

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