‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 71 sur 445 · LIVRE VII, CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE XIII

rites et de ses bonnes œuvres : tant il est vrai qu'avant de s'engager dans les communautés les plus pieuses en apparence, il faut bien en étudier l'esprit. On finit presque toujours dans le cloître, comme dans le monde, par ressembler à ceux dont on partage la vie. On se purifie, on se transfigure, on se sauve avec les saints ; on se souille, on se dégrade, on se damne avec les pervers. Ainsi le matin à l'aurore, la goutte de rosée qui tombe dans le calice des fleurs, brille, étincelle aux rayons du soleil comme une perle; celle qui tombe dans la poussière devient de la boue.

L'abbé de Rancé avait, autant que possible, éclairci toutes les difficultés, toutes les objections qu'on lui avait faites au sujet de son premier livre; mais il n'y a pas de clarté, il n'y a pas de lumière pour ceux qui ont des yeux pour ne pas voir. Les Éclaircissements eux-mêmes étaient attaqués. « Il ne manque, écrivait-il à l'abbé Nicaise, ni de contredisants ni de censeurs ; il était malaisé de toucher une telle matière, et de n'en pas rencontrer dans son chemin. Ma consolation est que quantité de communautés religieuses les ont dans les mains et y trouvent de l'utilité (1). »

L'abbé Nicaise voulut envoyer à Rome, à l'adresse de MprSluse, quelques exemplaires de la seconde édition, plus ample que la première. Ce prélat, avait lu et fort approuvé le premier livre de la vie monastique , il était convenable qu'on lui offrît celui des Éclaircissements, qui en était le corollaire et la confirmation. L'abbé de Rancé tenait beaucoup à son approbation. « Ce serait, disait-il, une bénédiction d'avoir écrit quelque chose qui fût approuvé par un homme d'un si grand mérite (2). »

Il était toujours dans les mêmes sentiments au sujet de la fameuse satire de Cologne, et un an après son apparition, il écrivait à un de ses amis : « Elle ne m'a ému ni touché; j'ai eu plus de compassion de celui qui l'a écrite que d'envie de lui répondre, et quand on me dira des injures, je n'oublierai pas, s'il plaît à Dieu, que ma profession veut que je les souffre en patience, et même que je prie Dieu pour ceux qui me les disent. Les hommes sont dignes de compassion, quand ils s'engagent dans des disputes qui ne se bornent pas aux opinions, mais qui vont aux personnes (3). »

Voilà tout ce que l'abbé de Rancé trouvait dans son cœur de chrétien et de moine pour se venger du plus infâme calomniateur : des prières et de la compassion !

Rossuet alla de nouveau, cette année, se retremper avec son génie dans la solitude de la Trappe. Il était accompagné de plusieurs personnes de la

(1) Collect. Nicaise, t. V, 1. XVI.

(2) Ibid.

(3) Id., t. V, 1. XVII.

cour. Trois jours après son retour, le 14 septembre, il écrivit à l'abbé de Rancé : « Toute la compagnie arriva mercredi à Versailles, en bonne

santé Je vous prie de vouloir bien dire à M. de Saint-Louis que je n'ai

pas manqué de dire à M. de Louvois l'état où je l'ai trouvé à la Trappe, et combien il était touché de ses bontés. Cela a été bien reçu : je n'ai pas cru devoir en dire davantage pour cette fois. Dans le peu de temps que j'ai été à Versailles, je n'ai pas eu occasion de parler de vous au roi, et je n'ai pas

rencontré MM. de Saint-Pouange J'espère aller demain coucher à

Meaux, où j'apprendrai toujours avec Ijoie des nouvelles de votre santé. Mais surtout quand il y aura la moindre chose à faire pour votre service, vous ne sauriez me faire un plus sensible plaisir que de m'en donner la commission. Je suis à vous, comme vous savez, et je prie Dieu qu'il vous continue ses bénédictions. M. Pélisson a été très touché de vos bontés, et M. le contrôleur général très ravi d'apprendre la continuation de votre amitié et de vos prières (1). »

Nous avons déjà vu bien des fois combien l'abbé de Rancé était un excellent ami : s'il partageait vivement les chagrins de ceux qu'il aimait, il n'était pas moins touché de tout le bien qui pouvait leur arriver, surtout dans les choses qui tenaient à la gloire de l'Église et au salut de leurs âmes. On le vit surtout lorsqu'il apprit que Mgr Le Camus, l'un de ses plus anciens et de ses plus fidèles amis, avait été honoré de la pourpre romaine par Innocent XI.

« Il est vrai, écrit-il, que la promotion de Msr de Grenoble m'a donné une joie sensible, non seulement par sa considération particulière, mais pour celle de notre siècle ; car assurément ce lui est une gloire de l'avoir élevé par la seule raison de son mérite, sans qu'il ait fait sur cela ni démarche ni diligence. Véritablement Dieu l'y a préparé par seize années d'épiscopat d'une exactitude et d'une fidélité inexplicable. Il faut convenir que c'est une consolation pour tous les gens de bien (2). »

Quoiqu'il eût dit adieu depuis longtemps à la littérature profane, il lut avec bonheur les vers composés à cette occasion par le poète Petit, affirmant qu'il ne se souvenait point d'en avoir vu de plus beaux et de plus magnifiques, que la veine ne pouvait être ni plus heureuse ni plus abondante, et qu'on ne pouvait en moins dire plus de choses (3).

MsrSluse avait été promu également au cardinalat le 2 septembre précé-

(1) Bossuet, Lett. 132.

(2) Collect. Nicaise, t. V, lett. 20.

(3) Ibid. — L'abbé Nicaise place M. Petit parmi les sept meilleurs poètes qui composaient alors la pléiade latine de France. Il était en outre naturaliste et médecin.

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