LIVRE VII, CHAPITRE XIII
dent; il voulut exprimer aussi tout le plaisir que cette nouvelle lui avait causé (1).
Il paraît uu'il aurait été alors pareillement question de lui à Rome pour cette éminente dignité, au moins le bruit s'en répandit en France. L'abbé Nicaise l'en ayant informé, n'en reçut pour toute réponse que ces quelques mots, qui résument toutes les aspirations de sa vie :
« Pour ce qui me regarde, je ne vous réponds rien, sinon que : ego sum vermis et non homo ; c'est le sentiment que je dois avoir, et s'il n'était dans le fond de mon cœur aussi bien qu'au bout de ma plume., je serais
indigne de la profession que je fais et de l'habit que je porte H y a
des hommes qui doivent être sur le chandelier, et d'autres sous le boisseau; mon incapacité et mon peu de vertu me mettent du nombre de ces derniers (2). »
Ses infirmités et ses douleurs, qui semblaient l'avoir abandonné durant les chaleurs de l'été, reparurent au mois de novembre avec les premiers froids. Il mande à sa sœur de l'Annonciade qu'il a reçu sa lettre par M. de Viroite, mais qu'il n'a pu le voir, ayant été obligé, par l'augmentation de ses incommodités accoutumées, de se retirer à l'infirmerie, surtout par une nouvelle fluxion à la main droite qui l'empêche de s'en servir (3). »
On continuait de dire dans le monde, et surtout dans les monastères relâchés, que les pratiques de la Trappe étaient d'une sévérité exagérée. Jusqu'alors, on n'avait parlé que des Frères de chœur; mais, à la fin de cette année, on commença à s'apitoyer hypocritement sur le sort des pauvres Frères convers. On prétendait qu'accablés de travaux corporels, de veilles, d'abstinences et de jeûnes, ils étaient tombés dans une sorte de désespoir, et que leur vie était un murmure, une plainte continuelle qu'on avait grand soin de comprimer au dedans du cloître, pour qu'il n'en perçât rien au dehors.
Informés par leur abbé de tous ces bruits mensongers, les religieux, pour leur donner un démenti solennel, demandèrent à renouveler leurs vœux le plus tôt possible, comme s'ils eussent voulu resserrer encore ces liens qui, malgré tout ce qu'on en pouvait dire, faisaient leur bonheur en cette vie et l'objet de leur espérance pour l'autre (4).
L'abbé de Rancé crut devoir aussi avertir les Frères convers de ce qu'on disait d'eux dans le monde. Il les fit donc venir, contre la coutume, â la
(1) Collect. Nicaise, t. V, lett. 20.
(2) Ibid.,\elt. 21.
(3) Collection de la Grande-Trappe, lettres Inédites.
(4) Manuscrit de Sept font, cah. X, p. 30"i.
110 HISTOIRE DE i/ABBÉ DE RANCÉ.
conférence des religieux, le second dimanche après l'Epiphanie, pour qu'ils eussent la liberté d'exprimer leur pensée.
Après leur avoir appris les instances que plusieurs évêques lui avaient déjà faites, comme il a été dit, de modérer le régime des Frères de chœur, et les raisons qu'il avait eues de passer outre, il ajouta qu'on s'était avisé de lui parler aussi des convers, et de lui représenter que l'assujettissement à tant d'austérités, la privation de tout soulagement humain et le silence extrême dans lequel ils vivaient, étaient intolérables. « Comme je sais, poursuivit-il, qu'il faut que l'offrande, pour plaire à Dieu, soit volontaire, je ne voudrais pas, pour rien au monde, désirer quelque chose de vous qui excédât vos forces. Ainsi je vous ai fait appeler pour apprendre vos sentiments de vos propres bouches; je vous exhorte seulement de dire vos dispositions présentes avec sincérité : car vous parlez devant Dieu, et vous ne sauriez sans l'offenser et sans lui déplaire, après l'ordre que je vous en donne, nous dire autre chose que ce que vous pensez.
« Dites-nous donc franchement, mon Frère, ajouta le Père abbé, s'adressant au plus ancien des convers, si la vie que vous menez n'est point trop forte, si vous seriez bien aise qu'on l'adoucît en quelque chose, et que l'on y apportât quelque tempérament?»
A quoi le bon Frère répondit, avec beaucoup de simplicité : que depuis vingt ans qu'il était dans la maison, il n'avait rien trouvé que de doux et
de facile dans la vie qu'il avait menée ; que, s'il y avait quelque chose
à changer, ce devait être pour resserrer, et non pour élargir les voies. Parmi les quinze convers qui étaient alors à la Trappe, tous, à l'exception d'un seul, parlèrent dans le même sens; le quinzième appuya principalement sur le silence, qui était le point attaqué, et fit cette observation judicieuse et au-dessus de la portée d'un homme de sa condition : « Si nous venions à nous relâcher, le monastère qui donne de l'édification aux hommes, em deviendrait le mépris et la risée; et si on avait seulement vu deux convers parler ensemble, ceux qui trouvent notre vie trop austère seraient les premiers à s'en scandaliser. »
Il n'est pas jusqu'aux novices convers, au nombre de quatre, qui ne fussent aussi du sentiment des profès. Le premier déclara que, d'après ce qu'il avait entendu dire de la Trappe, s'il n'y avait pas trouvé autant de pénitence qu'il s'en pratiquait, quoiqu'il fût venu de bien loin, il s'en serait allé. Le second avoua qu'il s'attendait à y rencontrer encore plus de sévérité. Les deux autres parlèrent à peu près de même (1).
(1) Manuscrit de Septfons, cah. X, p. 306 et 307.