CHAPITRE XIV
Les ennemis de l'abbé de Rancé cherchent à rendre suspecte sa fidélité envers le roi ; 11 en écrit à Bossuet et à d'autres amis de Paris; Mm« de La Fayette le consulte; un enfant de douze ans veut se faire trappiste; l'abbé Nicaise vient à la Trappe (1687).
La mesure que venait de prendre l'abbé de Rancé, pouvait bien faire tomber les bruits qu'on avait semés sur la prétendue contrainte où il tenait ses religieux; mais elle n'était pas de nature à en tarir la source : il aurait fallu pour cela détruire l'envie et la malice qui les reproduisaient sans cesse. Car une calomnie venait-elle à être démasquée, il s'en répandait incontinent un autre.
Dans ses lettres les plus secrètes et les plus intimes, dans ses entretiens, dans ses écrits, dans toute sa conduite il avait toujours témoigné de son profond respect, de son entier dévouement pour Louis XIV. Nous dirons plus : le pauvre solitaire aimait sincèrement le grand monarque; il l'aimait, parce qu'il voyait en lui Dieu et la France. Il était heureux,
(1) La formule du renouvellement se trouve dans le Manuscrit de Septfons, cah. X, p. 310 et 313.
avec ses Frères, de lever jour et nuit les mains pour lui dans le désert. Il avait fondé une messe pour la conservation de ses jours et le succès de ses entreprises. Il crut voir le bien de la religion et de l'État dans ses actes les plus hardis et les plus diversement appréciés, et il les approuva sans réserve.
Ainsi, il écrivait, le 28 octobre 4685, après la révocation de l'édit de Nantes :
« C'est un prodige que ce que le roi a fait pour l'extirpation de l'hérésie; il fallait pour cela une puissance et un zèle pour l'Église qui ne fût pas moins grand que le sien. Le temple de Charenton détruit, et nul exercice de religion dans le royaume : c'est une espèce de miracle que nous n'eussions pas cru voir dans nos jours (1). »
Il entre en plein dans cette mesure : il en parle avec complaisance, avec admiration. Selon lui, «c'est quelque chose de si extraordinaire et de si grand, que la postérité aura peine à le croire et à le comprendre. Ce qui avait paru un monstre effroyable jusqu'à présent, est devenu un atome; et tout ce changement est un coup de Dieu, qui s'est servi de la magnanimité du roi, qui vient à bout de tout ce qu'il entreprend, et qui est en possession de ne trouver aucun obstacle qui ne lui cède. Il conjure le Seigneur de s'assurer les cœurs des nouveaux convertis, et de confirmer leur foi. »
Tels étaient l'estime , le respect et la vénération de l'abbé de Rancé pour Louis XIV, qu'il n'aurait jamais voulu rien faire sciemment qui eût pu lui déplaire. Cependant on l'accusa d'avoir manqué à la fidélité qu'il lui devait, en recevant à la Trappe des personnes qui lui étaient hostiles. Mais Dieu, qui tient le cœur des princes dans sa main toute-puissante, ne permit pas que celui qui régnait alors se laissât surprendre.
Les amis de l'abbé de Rancé, et Bossuet l'un des premiers, alarmés de ce qu'ils entendaient répéter de tous côtés, lui en donnèrent avis. Il savait que s'il y a des circonstances où un bon chrétien doit rendre compte de sa foi en son Dieu, il en est aussi où un bon citoyen est obligé de justifier sa fidélité à son roi, seconde Majesté après celle de Dieu, selon l'expression de Tertullien : Secunda post Deum Majestas. Il crut donc devoir se purger d'une aussi indigne imputation. Il lui fallait un ami dévoué qui approchât du trône; il l'avait dans Bossuet, à qui il écrivit la lettre suivante :
« Il est vrai, Monseigneur, que les bruits desquels vous me faites l'honneur de m'entretenir sont répandus de toutes parts; il n'y a rien qu'on nous mande davantage : la cause, je ne la connais point. Il se peut bien
(1) Gollect. Nicaise, t. V, lett. 15.