II. s
douter que je ne sois affectionné à la Trappe, comme serait un de vos religieux; et à vous, comme à un ami cordial , et à un homme que je crois à Dieu et en qui je crois que Dieu est (1). »
Ce grand prélat dut visiter la sainte maison cette année; il en avait au moins le projet. « J'espère, écrivait-il le 6 avril, aller vous voir; ce qui sera, s'il plaît à Dieu, de meilleure heure que l'an passé, et plus longtemps : c'est une des joies de ma vie (2). »
Après les lettres de Bossuct (le grand évêque), venaient celles delà comtesse de La Fayette (la grande dame) : toutes les gloires se croisaient sur le chemin de la Trappe. Mme de La Fayette, l'auteur de La Princesse de Clèves, dont l'hôtel était le rendez-vous de tous les beaux esprits de son temps (3) ; l'amie de Mme de Sévigné et de M. de La Rochefoucauld, etc., était parvenue aux dernières années de sa vie, et tombée dans un tel état de faiblesse, de consomption et de défaillance, qu'il ne lui était plus possible de se soustraire à la double pensée de la mort et de l'éternité. Elle disait de La Rochefoucauld : « Il m'a donné de l'esprit, mais j'ai réformé son cœur. » Hélas ! le duc n'avait pu lui donner que l'esprit qu'il avait, c'est-à-dire un esprit sceptique. Aussi ne croyait-elle les vérités de la religion que d'une foi faible et languissante, et souvent traversée par des doutes.
Ceux qui sont guéris aiment à indiquer leur médecin aux autres malades. Beaucoup de personnes qui s'étaient bien trouvées des conseils et des prières de l'abbé de Rancé, ne manquèrent pas d'en parler devant Mme de La Fayette ; aussi voulut-elle, à son tour, s'adresser à lui , et il lui répondit (4) :
« Si M. de Croisille, Madame, vous avait parlé de moi avec moins de bonté, vous n'auriez pas cru que je pusse vous être utile à quelque chose dans la situation où vous êtes. La retraite dans laquelle je passe mes jours, et même la fermeté avec laquelle on voit que j'y persévère, me fait croire
meilleur que je ne suis pas Cependant, quand je mets mes obligations
auprès de mes œuvres, je trouve des distances presque infinies entre ce
que je fais et ce que je devrais faire Je ne puis pas disconvenir que
ma vivacité ne fût grande dans le monde, mais il s'en faut beaucoup qu'elle m'ait suivi lorsque je l'ai quitté; car, si j'avais la même promptitude et la même activité dans les choses du Ciel que j'ai eues dans celles de la terre,
(1) Lett. 141.
(2) Lett. 138.
(3) Surtout de Huet, de Ménage, de Segrais et de La Fontaine.
(4) Deux de ces lettres se retrouvent dans le Portefeuille du R. P. Léonard de Sainte- Catherine (Biblioth. hnp.), une autre dans nos manuscrits.