LIVRE VII, CHAPITRE XIV
je serais dans les airs comme les aigles, et tout ce qui se passe ici-Las serait pour moi comme s'il n'était pas. C'est l'usage que j'aurais dû faire de toutes les marques que Dieu m'a données de sa bonté. Je ne dis pas, maintenant, que Dieu ne se soit pas servi de mon tempérament; vous savez qu'il est le maître et qu'il fait ce qu'il veut des qualités de la nature, et qu'il sait les unir à celles de la grâce comme il lui plaît. »
Mmede La Fayette avait lu certainement le roman de Larroque, avec ses étranges et incroyables aventures; dans sa surprise et son étonnement, elle osait demander à l'abbé de Rancé quels avaient été les motifs véritables de sa conversion , et elle en recevait la réponse que nous avons donnée ailleurs. En lui racontant comment il était revenu à Dieu, il lui enseignait les voies par lesquelles elle pouvait y revenir elle-même. Il lui montre que, s'il y a des vérités cachées et embarrassantes dans la religion, il y en a aussi qui sont claires, pénétrantes et décisives : les unes y sont pour la consolation des âmes humbles et dociles; les autres, pour éprouver la foi des âmes fidèles, et pour confondre, tout ensemble, celles qui sont orgueilleuses et superbes. Il ne pense pas qu'elle puisse rester dans un état de suspension, et s'en aller avec des doutes à la rencontre de l'éternité. « Nous avons vu, ajoute-t-il, tant de personnes revenir à Dieu de pays si éloignés, que l'on doit espérer que vous serez du nombre. Et, pour moi, je ne puis m'imaginer que Dieu vous ait donné l'esprit, la raison, l'honneur et la probité au point que vous l'avez , et qu'il vous refuse les dons et les grâces sans lesquelles toutes ces qualités vous seraient inutiles. Nous lui demanderons, Madame, avec toute l'application possible, ce que vous voulez que nous lui demandions; c'est-à-dire, une conversion entière de votre esprit et de votre cœur. »
Dans une lettre postérieure , nous lisons que la comtesse se trouvait toujours dans le même état de doute; mais il y avait une aspiration plus prononcée vers le Ciel. L'abbé de Rancé dit « que c'est là une étincelle que Dieu peut enflammer quand il lui plaira, pourvu qu'elle n'y mette
pas d'obstacle et qu'elle implore son secours du fond de sa misère
Il faut qu'elle se persuade, de plus en plus, qu'il n'y a nul bien dans ce monde qui soit solide et qui mérite qu'on s'y attache. Il faut qu'elle s'efforce de déprendre son cœur, et de s'élever plus haut vers les régions du véritable bonheur. »
Cette correspondance se continua quelque temps : Mme de La Fayette y trouva de la lumière, de la force et des consolations. La lecture de saint Dorothée lui fit le plus grand bien. Le récit des austérités de la Trappe produisait sur elle des impressions salutaires, quoique, avec une sanlé aussi
altérée que la sienne, elle ne les envisageât qu'avec frayeur. La foi reprit peu à peu le dessus, les doutes s'évanouirent, et elle mourut dans des sentiments très chrétiens.
Il n'est guère possible de nous faire aujourd'hui une idée de l'influence salutaire des bons exemples de l'abbé de Rancé et de ses religieux sur la France en général , mais plus spécialement sur les populations des alentours du monastère. Toutes les conditions, les seigneurs et les pâtres; tous les âges, les jeunes gens et les vieillards, en étaient touchés. On vit même des enfants qui, se sentant enflammés au récit qu'on leur faisait de la vie des Trappistes, essayaient dans quelque coin isolé de la vie solitaire, et rêvaient le froc et le cloître. Un petit garçon, de huit ou dix ans, fils de M. de Téniers des Genestes, à quelques lieues de la Trappe, voulut absolument s'y retirer; et, comme ses parents s'y opposaient, il alla se cacher dans les forêts de ces quartiers pour y vivre seul avec Dieu. Après deux jours de recherches, on le trouva à genoux, immobile et les yeux élevés au Ciel. On le ramena au château de son père ; mais il s'échappait de temps en temps dans les bois, où il s'occupait à faire des croix avec la pointe d'un couteau sur le tronc des arbres, et y gravait ces mots : Ma croix partout (1) !
Lorsqu'il eut seize ans, son père, ne pouvant plus résister à ses pressantes instances, le conduisit à la Trappe. Dieu, par une Providence particulière, l'avait préservé de toutes les séductions de la jeunesse, et lui avait conservé jusqu'alors l'innocence de son baptême. C'était comme un ange du Ciel sous le froc blanc de Citeaux; sa vie était céleste. Il ne lui fallait qu'un seul verset d'un Psaume pour faire oraison des heures entières. L'abbé de Rancé disait souvent à ses religieux, que Dieu avait voulu les confondre et les humilier par cet enfant qui les surpassait tous.
Mais c'était, comme nous l'avons déjà dit ailleurs, un pauvre agneau attelé à la charrue. En effet, cette grande jeunesse et la délicatesse de sa complexion ne purent résister aux fatigues et aux privations du cloître. Il souffrit d'abord des maux cruels sans se plaindre. Lorsqu'il était une fois à genoux, il ne pouvait presque plus se lever. La nuit, pendant le sommeil, ses soupirs trahissaient ses douleurs (2). L'abbé de Rancé l'envoya à Chartres, et le remit entre les mains de M. l'abbé Félibien, pour qu'il pût, avec du temps et des soins, reprendre des forces. Il revint quelques mois après; mais la Providence, en le conduisant dans cette
(1) Relation de la Trappe, p. llb.
(2) C'était une espèce de contraction musculaire.