‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 83 sur 445 · LIVRE VII, CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE XV

sures avec M. le chancelier, ni de rien dire à M. de Reims, qui se serait peut-être plus échauffé que je n'ai fait (1). »

Dom Claude Martin, ayant revu le livre, présenta ses corrections; mais le Père Mège, soutenu du Père général, Dom Boistard, ne voulut pas y déférer, et le commentaire resta tel qu'il était.

Dans les derniers jours d'octobre, l'abbé de Rancé envoya son manuscrit à Bossuet, qui lui répondit, le 11 novembre suivant :

« Je ne me suis pas trouvé ici, quand un religieux de Fontevrault y apporta l'Explication de la Règle de Saint-Benoît. M. l'abbé Fleury l'a reçue en mon absence, et je la reçois à présent avec votre lettre du 28. Le Père général de Saint-Maur m'a écrit que son intention était de supprimer, par mes conseils, le livre du Père Mège, et de faire faire sur la Règle quelque chose de plus correct. J'apprends la même chose par une lettre du Père Mège , qui se justifie en même temps de l'envoi des exemplaires dans les provinces, en rejetant la faute sur son libraire qui l'a fait à son insu. Je ne me paierai pas de cette excuse, et je m'en plaindrai au Père général. Mais ce qu'il y a de meilleur à faire, c'est d'imprimer au plus tôt votre Explication : je ne perdrai pas de temps à la voir, si vous êtes toujours dans la pensée que je l'approuve. Tout ce qu'on pourra faire pour diligenter , c'est d'envoyer toujours à l'imprimeur pendant que j'achèverai la lecture. Je serai, s'il plait à Dieu, samedi prochain à Paris (2). »

Quel que fut alors l'empressement de M. de Meaux pour l'impression et la publication de cet ouvrage, l'une et l'autre furent néanmoins retardées de deux ans, comme nous le verrons.

M. l'abbé Maupeou, curé de Nonancourt, dont nous avons déjà parlé, celui qui venait de réfuter si solidement et si spirituellement la satire de Larroque, crut que l'amitié et la justice lui faisaient un devoir d'attaquer et de combattre par les mêmes armes le commentaire du Père Mège. 11 se mit à l'œuvre, et commença une critique sous forme de lettres adressées à un de ses amis. Elles devaient faire, réunies ensemble, un assez fort volume. Les deux premières étaient déjà imprimées lorsque l'abbé de Rancé le sut. Il écrivit aussitôt à l'auteur, pour le conjurer d'arrêter l'impression et de ne pas aller plus loin (3). M. Maupeou, s'imaginant qu'il portait à l'excès l'humilité et l'abnégation de lui-même , ne crut pas devoir céder à sa prière. Il recourut à Bossuet, et lui demanda son avis :

(1) Lett. 141.

(2) Lett. 142.

(3) Maupeou, Vie de M. Vabbt de la Trap)>e, t. II, p. 60.

« J'ai reçu, répondit le prélat, avec votre lettre, les premières feuilles de votre réponse au Père Mège. Je ne puis que louer le zèle que vous avez pour la vérité; mais, comme je sais qu'en même temps la charité règne dans votre cœur, j'ai cru devoir vous donner avis que les Pères de Saint- Maur, qui, comme vous l'avez remarqué vous-même, n'ont pas approuvé ce livre, sont disposés à faire plus, et à le défendre et désavouer publiquement. En ce cas, il me paraît que votre réponse serait inutile : l'affaire sera terminée dans huit jours au plus, et, je crois, d'une manière qui satisfera le public et fera tomber dans le décri un livre qui déjà ne se soutient guère. Je vous prie, en attendant, pour ne rien aigrir, de tenir votre réponse en suspens, je crois que vous devez cela à la charité (1). »

Ces sages conseils , partis de si haut , devaient être des ordres pour M. l'abbé Maupeou, qui fut ravi, à ce qu'il dit, d'avoir cette occasion de marquer son respect et sa déférence pour l'illustre évêque de Meaux. Il fit bien; car, sur les instances de ce prélat, et pour donner satisfaction à l'abbé de Rancé, les Bénédictins, dans leur Diète annuelle de 1689, firent un règlement par lequel le Commentaire du Père Mège était proscrit, et sa lecture interdite à tous les religieux de la Congrégation (2).

Bossuet écrivait à l'abbé de Rancé, dès le 6 avril, qu'il espérait pouvoir le visiter cette année (1687) (3). L'abbé Le Dieu dit que le grand évêque exécuta ce projet. Il était accompagné de l'abbé Fleury et deMgr de La Broue, évêque de Mirepoix (4). Il emporta avec lui le Catéchisme qu'il venait de publier, et le communiqua à son ami, qui admira la justesse avec laquelle il avait su accommoder la hauteur de la religion à la portée des plus simples (o). En effet, c'est le propre des hommes de génie de savoir s'élever et s'abaisser quand il le faut, et de parler la langue des rois et celle des bergers.

(1) Maupeou, t. II, p. 60.

(2) Œuvres de Bossuet, t. XXVI, p. 209;— Hist. litt. de la Conyrég. de Saint-Maur, p. 134.

(3) Lett. 138.

(4) De Bausset, Hist. de Bossuet, in-4°, p. 308 (note 2).

(5) Le Dieu, Mém. et Journ., t. I, p. 113 et 114. (Edit. de Guettée.)

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