LIVRE VII, CHAPITRE XVI
« Il est vrai que quelques anonymes ont hasardé de le contredire; qu'on a composé des explications sur la'Règle de Saint-Benoit, où Ton voulait faire passer ce savant abbé pour un bonhomme, et dont le zèle avait plus de chaleur que de lumière; peut-être même que plusieurs croiront avoir raison de douter si l'apologiste des religieux Bénédictins n'a pas eu dessein d'attaquer la doctrine si sainte, si pure, de ce grand homme : surtout quand on considérera l'opposition surprenante qu'il y a entre les principes et toutes les conclusions de l'un et de l'autre. »
Mabillon répliqua pour combattre et renverser une seconde fois tout ce système de défense ; mais il fut très réservé à l'endroit de l'abbé de Rancé, qui se trouvait jeté à son insu dans ces débats : il l'aborda même avec une certaine courtoisie, aussi polie que respectueuse. « Examinons, disait-il, l'induction que l'on tire des écrits de l'illustre abbé contre les Bénédictins; car ce n'est pas assez à notre adversaire d'avoir tâché de commettre les Bénédictins avec Messieurs du clergé, il faut qu'il s'efforce de les opposer à cet illustre abbé, dont la vie et la communauté font aujourd'hui tant d'honneur à l'Église et à la profession monastique. Voilà comme, pour donner quelque relief à sa cause, on ne craint pas d'interpréter les intentions des gens d'une manière désobligeante, afin de les rendre odieux a une personne dont on respecte la vertu et les écrits. »
Mabillon montrait, en quelques mots, qu'il n'y avait pas tant d'opposition entre ses sentiments et ceux de l'abbé de Rancé qu'on le prétendait. Il ajoutait, en finissant, qu'il doutait fort que cet abbé célèbre, dont on lui opposait le témoignage, voulût jamais favoriser les prétentions des chanoines réguliers.
L'abbé Nicaise, qui était à l'affût de toutes les nouvelles, et initié à tous les débats, ne manqua pas d'envoyer le Mémoire des chanoines à l'abbé de Rancé, qui se contenta de répondre ces quelques mots : « J'ai lu le factum que vous m'avez adressé. Les hommes me font compassion; à quoi passent-ils leur temps? 0 curas hominum! En vérité, un moine est bien mieux dans son cloître que dans les assemblées publiques. Ne leur persuadera-t-on jamais que leur gloire est de se cacher et de ne se mêler de rien , et leur honte de se montrer et de se mêler d'affaires ? Les chanoines réguliers ont fait intervenir le livre De la Vie monastique en leur faveur; il y a bien de la peine à désabuser les hommes, et il se peut dire que les vieilles erreurs sont incurables (I). »
Cette triste et profonde exclamation de pitié de l'abbé de Rancé retom-
(1) Collect. Nicaise, t. V, lett. 33.
i30 HISTOIRE DE L ABBÉ DE RANCÉ.
bait non seulement sur les chanoines réguliers ci les Bénédictins, mais encore sur tous ceux d'entre les moines qui n'aspiraient qu'à s'élever et à dominer par dessus leurs frères; au lieu que, selon leur vocation, ils ne devraient avoir d'autre ambition que celle de se mettre sous les pieds les uns des autres. L'abbé Nicaise ayant communiqué cette lettre à ses amis de Paris, elle tomba entre les mains des Bénédictins de Saint-Germaindes-Prés, qui en furent vivement piqués, la regardant comme un blâme et une flétrissure de leur conduite. Leur attention et leur mécontentement se reportèrent de nouveau sur le livre De la sainteté et des devoirs de la Vie monastique , qu'on venait de leur jeter à la face comme irréfutable, et dans lequel on pourrait bien encore, plus tard, chercher des armes pour les combattre. Il fut alors décidé qu'on presserait Mabillon de composer et de publier, au plus tôt, une réfutation de tout ce qui paraissait opposé dans ce livre à l'esprit et aux usages de la Congrégation de Saint- Maur.
Il s'était passé peu de temps auparavant quelque chose d'extraordinaire à la Trappe, et nous sommes forcé d'en dire quelques mots.
Le prince d'Orange, qui avait formé la ligue d'Augsbourg contre Louis XIV, y avait fait entrer la plupart des princes de l'Europe. On disait qu'il ne se proposait rien moins que d'envahir la France, d'en chasser le roi et d'y établir le protestantisme. « On mande de tous côtés, écrivait Bossuet à la Trappe, que ce grand armement du prince d'Orange tombe enfin sur la France, où les Huguenots remuent de toute part; c'est-à-dire, qu'il faut beaucoup prier et s'abandonner à la volonté de Dieu (1). » Les protestants, exaspérés par la révocation de redit de Nantes, fondaient de grandes espérances sur cette coalition, et ne dissimulaient ni leur contentement ni leurs projets. L'abbé de Bancé était d'autant plus effrayé qu'un de ses moines avait eu une révélation qui annonçait de terribles malheurs ; il la raconte ainsi :
«Vers la Toussaint de Tan 1686, un religieux eut un songe que je considérai comme une espèce de vision, par laquelle Dieu lui voulait faire connaître quelque grande calamité qui devait arriver. Ce religieux, au milieu de son sommeil, s'imagina qu'il disait la messe, et qu'après la consécration, il lui semblait voir trois gouttes de sang dans la sainte hostie, et entendre ces paroles qui en sortaient, d'une manière qui faisait frémir: « Les jugements de Dieu sont terribles! » Quelques moments après, il entendit de nouveau la sainte hostie qui disait : « Tremblez! tremblez!
{\) Lett. 151,