‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 86 sur 445 · LIVRE VII, CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE XVI

tremblez!» Puis, presque aussitôt elle répéta, mais d'une voix plus épouvantable : « Tremblez! » Ensuite, elle demeura dans le silence. Après ce silence qui fut court, elle recommença pour la troisième fois : « Tremblez! » Alors ce religieux s'éveilla, saisi de frayeur, hors de lui-même et presque évanoui, et il se vit dans le même état où était Daniel lorsqu'après ses visions, il sentait ses os se disloquer et ses forces l'abandonner, et qu'il disait : « In visione tua dissolutœ sunt compages meœ, et nihil in me remansit virium (1). »

L'abbé de Rancé , persuadé que cette vision venait de Dieu , s'attendait, depuis près de deux ans, à des calamités extraordinaires. Elles éclatèrent, lorsqu'en 1688 le prince d'Orange se rendit maître de l'Angleterre, d'où il bannit la religion catholique. On sait quels fléaux furent les conséquences de cette révolution : les guerres, les famines, les incendies qui ont ravagé pendant quinze ans la plus grande partie de l'Europe.

Lorsque l'abbé de Rancé eut reçu la lettre de Bossuet, il profita de la première réunion de ses religieux pour leur dire qu'il était temps de conjurer le Seigneur d'avoir pitié de son Église, du roi et de la France ; il ne s'expliqua pas davantage. Il écrivait alors à un de ses amis : « On prie Dieu sans cesse, ici, pour la personne du prince, pour la prospérité des affaires, et on est plein d'espérance que ce grand orage, qui menace toute la France, fondra sur la tête de ses ennemis, et ne servira qu'à le rendre plus glorieux et plus redoutable (2). •»

Plus tard, le danger étant éloigné, il avertit ses religieux de changer leurs supplications en actions de grâces. «Je Vous recommandai, il va quelque temps , leur dit-il , de prier avec application pour les besoins de l'Église; ce que j'ai maintenant à vous dire, c'est de vous recommander, autant que je le puis, de remercier Celui dont les yeux sont toujours ouverts pour la conservation de son peuple , et qui , par un effet d'une bonté particulière, veut bien se laisser fléchir aux prières de ceux qui ont recours à lui , et qui implorent son secours avec une confiance entière. C'est là, mes Frères, un coup favorable de sa main toute-puissante, et une marque sensible de son infinie bonté; et c'est ce qui doit nous engager à lui rendre sans cesse des actions de grâces qui partent d'une reconnaissance vive et animée. Je vous exhorte à vous en acquitter avec toute la ferveur et le zèle dont vous êtes capables, et à lui demander en même temps qu'il achève son ouvrage, et faciat consummationem. Car, mes

l Manuscrit de Septfons, cah. XI;— Le Nain, Vie de M. de Rancé, t. II, p. UO. (2) Collect. Nicaise,t. V, lott, 42.

Frères, pour n'être plus du monde, nous ne devons pas pour cela être

insensibles à ses besoins et à ceux de l'Église (1) »

La vie religieuse n'éteint pas l'amour du pays : au contraire, elle l'élève, elle l'embrase d'une flamme plus vive et plus pure. Il n'est pas un solitaire chrétien , quelque profonde qu'ait été sa retraite dans les cavernes ou sous les rochers les plus sauvages, si quelques échos perdus dans le désert lui ont redit le bonheur ou le malheur de sa patrie, qui n'ait senti son cœur ému , et qui ne soit tombé à genoux pour se réjouir ou pour pleurer.

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