‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 88 sur 445 · LIVRE VII, CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE XVII

alors dans le vieux Cîteaux. La Providence, heureusement, ne permit pas qu'un pareil livre fût jamais imposé comme obligatoire à l'Étroite- Observance par aucun Chapitre général.

L'abbé de Rancé n'avait pas moins de zèle pour maintenir la discipline dans les autres maisons que dans la sienne propre. Lorsqu'il avait dorné un conseil et prononcé une décision appuyée sur les saintes Règles et l'autorité des anciens Pères , il restait inébranlable : aucune considération humaine n'était capable de le faire fléchir. Il y avait alors au monastère du Sauvoir, près de Laon, une pieuse abbesse, appelée Marie Christine de Choiseul, fille de César de Choiseul du Plessis-Praslin , maréchal de France, et de Colombe-le-Charron, première dame d'honneur de la duchesse d'Orléans (1), par conséquent nièce de Mgr Gilbert de Choiseul, ancien évêque de Comminges, actuellement évêque de Tournay, l'un des plus anciens et des meilleurs amis de l'abbé de Rancé.

Cette abbesse était souffrante depuis quelque temps : les médecins lui avaient conseillé d'aller dans sa famille soigner sa santé, et son supérieur régulier le lui avait permis. Mais elle avait lu le livre Des Devoirs monastiques, surtout le chapitre XXIJ, où il est question des religieux malades, et, comme elle avait la conscience délicate et éclairée, elle ne crut pas devoir se rendre à leurs avis. L'évêque, son oncle, qui l'aimait beaucoup, n'était pas sans inquiétude sur l'état de sa santé; aussi la pressa-t-il d'user de la permission qu'on lui avait donnée. En cette extrémité, elle voulut connaître le sentiment de l'abbé de Rancé, en qui elle avait une grande confiance, et l'on sait d'avance quelle dut être sa réponse (2).

L'abbé de Rancé avait lu tout ce que les plus anciennes Règles monastiques permettaient et commandaient de faire en cas de maladie : les remèdes, la nourriture et les soins qu'il fallait donner aux infirmes; et il n'ignorait pas que jamais on n'avait permis aux religieuses et aux religieux cloîtrés de rentrer dans le monde, même dans leurs familles, pour rétablir leur santé (3), et il insistait là-dessus.

Mme de Choiseul fut alors confirmée plus que jamais dans sa résolution. Étonné de trouver dans sa nièce une pareille résistance, l'évêque de Tournay ne savait à quoi l'attribuer : lorsqu'il reçut une lettre adressée par l'abbé de Rancé à une tierce personne, et qui devait lui être remise; elle était ainsi conçue (4) :

(1) Gall. christ. y t. IX, p. 64*2.

(2) Manuscrit de Septfons, cah. X, p. 263.

(3) « Id etiam specialiter statuimus ut nullus monachus in infirmitate positus, relicto monasterio, parentum suorum studio commendetur, etc. » Reg. tert. SS. Patr., cap. 12.

(4) Toutes ces lettres se retrouvent à la Ribliothèquc de Troycs (fonds de l'Oratoire), liasse 1689, p. 425 et s.

« J'ai une chose sur le cœur qu'il faut que je Vous dise : j'apprends que M. l'évequc de Tournay approuve que M,ne du Sauvoir, sa nièce, sorte de son monastère pour venir à Paris ou pour aller à Tournay prendre l'air, afin de recouvrer sa santé, qui ne se peut point rétablir dans son monastère. Faut-il qu'un homme de la réputation de M. de Tournay consente à une action si irrégulière , et que l'on puisse se servir de son autorité pour fermer la bouche à ceux qui croient et qui disent que ces sortes de libertés doivent être interdites aux religieuses. Ces exemples mettent la désolation partout; car, lorsque l'on cite et que l'on allègue un prélat d'une aussi grande considération dans l'Église que celui-là, on croit avoir tout gagné. Oseriez-vous, ou voudriez-vous lui en écrire un mot? Je sais ce que la bonté de son cœur est capable de lui faire souffrir, quand il est question des personnes qu'il aime; mais je sais aussi quel est l'amour qu'il a pour la conservation des véritables Règles »

Cette lettre, datée du 19 mars de cette année, fut communiquée à l'évêque de Tournay, qui répondit, le 16 mai suivant:

« Je reçus hier votre lettre, qui était accompagnée de celle de M. l'abbé

de la Trappe Cet excellent et saint abbé trouve fort mauvais que j'aie

consenti que l'abbesse du Sauvoir, qui est ma nièce, aille faire des remèdes hors de son monastère, où, selon le sentiment d'un médecin, elle ne saurait guérir, à cause de l'application continuelle qu'elle a au gouvernement de la communauté; elle n'en est pas encore dehors, et la lecture même qu'elle a faite des ouvrages de M. l'abbé de la Trappe, lui donne des peines sur sa sortie, que je ne puis vaincre, car je vous puis assurer que c'est une excellente abbesse

« Quant à moi, je ne crois pas que la piété doive être meurtrière : il faut mourir plutôt que de faire une chose qui, de sa nature , est mauvaise; mais de ne vouloir pas soulager une abbessè qui règle parfaitement bien son monastère, parce que les eaux peuvent rétablir sa santé, et la laisser plutôt ou mourir ou languir, et, en cet état, être inutile à tout, que de la faire sortir un mois ou deux, je vous avoue que je ne puis approuver cette fermeté, que je nommerais dureté, inhumanité, si je ne parlais d'un homme dont j'honore infiniment le mérite et aime tendrement la personne. Je partirai demain pour aller voir cette pauvre abbesse : je ne lui montrerai pas votre lettre et celle de l'abbé de la Trappe, car, alors, le canon ne serait pas capable de la tirer hors de son couvent. »

On remit cette lettre à l'abbé de Rancé, pour qu'il examinât bien s'il n'avait pas à revenir sur sa décision après une si rude leçon. Il se trouvait dans la position la plus délicate du monde: d'un côté, entre un prélat qu'il n'avait cessé d'aimer comme un véritable ami, de vénérer comme un

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