‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 91 sur 445 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

L'ouvrage de l'abbé de Rancé est enfin approuvé et publié (1689).

Avant que Y Explication de la Règle de Saint-Benoît ne fût imprimée, avant qu'on ne la connût, on reprochait déjà à l'auteur de l'avoir écrite, avec trop de précipitation , dans l'espace de quelques mois. Mais ignorait-on que, depuis plus de vingt ans, il ne cessait de s'occuper sérieusement-de cette Règle? Il avait d'abord composé ses Déclarations manuscrites dont nous avons parlé : chaque jour il en expliquait quelque chose à ses religieux; enfin, il l'avait traduite entièrement, et voici à quelle occasion (1). Dom Claude de Vert, trésorier de Cluny, se livrait depuis longtemps à des études très actives et très persévérantes sur la Règle bénédictine. Il avait d'abord voulu en faire une version française plus claire, plus exacte que celles qui avaient paru jusqu'alors. Il crut devoir l'adresser à l'abbé de Rancé pour avoir son avis. « Je la lui envoyai en effet, dit-il; mais je fus bien surpris que cet abbé si distingué, et à qui il semble que Dieu avait réservé cet ouvrage, en me la renvoyant, y en avait joint une autre qu'il appelait encore la mienne, dans laquelle sa modestie lui faisait dire qu'il avait fait seulement quelques changements peu considérables; mais que je trouvai, en effet, toute différente, soit dans le tour, soit dans l'expression. J'appris de lui qu'il l'avait achevée en moins de huit jours, quoiqu'on sache, qu'après le temps qu'il est obligé de donner aux exercices réguliers, il ne lui reste précisément que celui du travail....

« Cette nouvelle version m'ayant paru, et à quelques personnes éclairées, un ouvrage excellent, je n'hésitai point de la préférer à toute autre; et, dans le moment, je formai le dessein de la rendre publique. Mais toute la beauté de la traduction n'empêchait pas qu'il n'y eût des endroits sur lesquels je ne pouvais entrer dans la pensée du traducteur, et où je croyais qu'il avait été surpris par les commentaires ordinaires et par les Us de Citeaux; je lui demandai la liberté de lui proposer mes doutes. Il s'en défendit longtemps, incapable, disait-il, de donner aucun éclaircissement qui pût contenter, son humilité lui faisant tenir ce langage dont

(1) Cette traduction se trouve dans le volume des Méditations sur la Règle de Saint- Benoît que nous citerons plus tard, sous ce titre : La Règle de Saint-Benoît traduite par M. l'abbé de la frappe, Bruxelles, Foppens. 1704.

le public ne serait peut-être pas moins édifié que de la version même. Mais enfin, pressé par mes lettres, il se rendit et voulut bien répondre à mes difficultés, me laissant néanmoins, sur la plupart, la liberté de changer et de prendre le parti que je voudrais.

« Avec tous ces sentiments de modestie et d'honnêteté, rien ne se décidait; de sorte que je me déterminai à l'aller trouver. Enfin, après quelques conférences avec cet abbé, et, après avoir comparé ensemble tous les divers sentiments, on s'est arrêté à ce qui a paru de mieux, et la version a été mise à l'état où je la donne présentement. Sur quoi, je suis obligé de reconnaître que tout le mérite de cette version doit être attribué et appartient uniquement à ce grand homme, et que, s'il s'y trouve des défauts, c'est à moi seul qu'on doit les imputer. En effet, je lui dois ce témoignage, qu'en quelques endroits, il a bien voulu abandonner sa propre disposition et ses propres lumières pour entrer dans mes faibles idées (1). »

On découvrit alors un tombeau antique près de Saint-Amand , village du Bas-Armagnac, non loin de l'ancienne cité d'Eause, à quelques lieues d'Auch ; cette découverte fit beaucoup de bruit. L'archevêque d'Auch fit dessiner avec soin ce monument, et en envoya le dessin à l'abbé de Dangeau. On le remit ensuite à l'abbé Nicaise, comme à l'un des hommes les plus capables d'en donner l'explication (2). Celui-ci en écrivit à l'abbé de Rancé, qui, dans sa réponse, ne manqua pas de lui montrer le côté religieux et moral de son travail.

« L'occupation où l'on vous a engagé, lui dit-il, d'expliquer ce sépulcre si ancien, si magnifique, peut être d'une grande utilité, en le tournant du côté qui n'est vu ni considéré par les gens du monde. Les hommes sont à plaindre en bien des choses, mais particulièrement dans la vanité de leurs tombeaux. Quel rapport entre ces enrichissements, cette sculpture si achevée, et cette cendre, cette poussière, à laquelle tous ces ornements, quelque précieux qu'ils puissent être, ne donnent ni rehaussement ni valeur? Ces paroles, du plus excellent de tous les livres après l'Écriture sainte, me reviennent, et je ne puis m'empêcher de vous les dire : Disce humiliari, pulvis atque cinis. Voilà la pensée la plus naturelle et la plus utile que puisse nous donner la vue du plus superbe de tous les tombeaux (3). »

L'abbé Nicaise reproduisit ces belles et salutaires paroles dans son ou-

(1) Avertissement qui précède la Version, p. 7 et 8.

(2) Il la publia sous ce titre : Explication d'un ancien monument trouve en Guitnne, dans le diocèse d'Ausch, Paris, Hortemels, 1089 (in-4°).

(3) Collect. Nicaise, t. V, lctt. 41.

vrage, ajoutant qu'il les citait d'autant plus volontiers, qu'il les tenait du plus savant et du plus pieux abbé de son temps, qui avait préféré le sac et la cendre aux plus grandes dignités de l'Église, et que Dieu avait donné au monde pour servir aux hommes de parfait modèle de pénitence (1). »

Bossuet adressa son livre des Variations à l'abbé de Rancé. Ce dernier avait l'esprit trop élevé et trop logique pour ne pas en sentir de suite toute la valeur et toute la portée. « Il n'y a rien, écrivait-il, de plus beau, de plus puissant, de plus capable de convertir, ou au moins de convaincre les protestants les plus entêtés et les plus opiniâtres; tous ces changements et ces variations étant des preuves évidentes de la fausseté de leur religion...; ce livre est décisif (2). »

En répondant au prélat pour lui offrir ses sincères félicitations, il lui demandait quelles étaient ses dernières intentions au sujet de l'approbation de son Explication de la Règle de Saint-Benoît dont il avait , depuis déjà longtemps, le manuscrit entre les mains. Bossuet avait hésité un instant s'il l'approuverait; non qu'il y eût rien, pour le fond de la doctrine, qui ne pût et ne dût être approuvé; mais il n'ignorait pas que les moines des Observances mitigées se plaignaient hautement de ce que ce livre n'avait pas été soumis aux examinateurs d'office, et surtout à des docteurs versés dans la connaissance des Règles monastiques et des traditions bénédictines ; il savait que les gens hostiles à îa Trappe disaient que l'abbé de Rancé n'avait d'autres approbateurs que ses plus intimes amis. Tl lui écrivit donc qu'il serait à propos que l'ouvrage parût plutôt avec les approbations ordinaires qu'avec la sienne (3).

Cependant, il crut devoir revenir sur cette détermination. En effet, l'Explication de la Règle de Saint-Renoît n'était que le développement et la confirmation Des Devoirs monastiques; ces deux livres n'en faisaient qu'un : ceux qui avaient approuvé le premier devaient approuver le second. Il le comprit ainsi, et il ne tint pas à lui que l'affaire ne marchât rapidement. S'il y eut des retards, ce fut du côté de l'archevêque de Reims, l'autre approbateur.

L'honneur s'alliait au génie dans la personne de Bossuet : il n'était pas homme à donner une approbation de complaisance à qui que ce fût, même à ses amis. Il voulut que l'ouvrage fût discuté devant une commission

(1) p. 44 et 45. Voici quelle était l'inscription de ce tombeau : « Hedumiae Hermiones feminae rarissimse conjugi incomparab. iEmilius Fronto maritus et Pompeius Lepidus filius; » avec quantité de symboles fort étranges.

(2) Collect. Nicaise, lettre 36.

(3) Lett. 153, du 4 décembre 1687.

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