CHAPITRE XIX
Coup-d'œil rapide sur l'Explication de la Règle de Saint-Benoît par l'abbé de Rancé (1689).
Il n'y a peut-être pas un livre, après les divines Écritures, sur lequel on ait autant écrit que sur la Règle de Saint-Benoît; non qu'elle soit obscure en elle-même ou dans les termes, mais la diversité et le relâchement des Observances répandirent bientôt de l'obscurité sur le texte. Les moines dégénérés prétendaient être toujours dans l'antique régularité, et, pour déguiser les infractions, ils s'efforçaient d'accommoder, non la pratique à la Règle, mais la Règle à la pratique.
Dès le huitième siècle, moins de deux cents ans après la mort de saint Benoît, on était déjà à la recherche d'une véritable explication de sa Règle : tant le sens réel des mots et des choses s'efface vite! tant les générations se ressemblent peu jusque dans la terre des saints !
Il serait très curieux et très instructif de former une chaîne des commentaires de la Règle bénédictine, depuis Smaragde, Hildmare, Hugbold, etc., jusqu'à Hugues Menard et Hœften. On pourrait réunir près de trois cents ouvrages sur cette matière (1). Dom Mège était arrivé à un moment où il avait trouvé sous sa main d'immenses matériaux préparés d'avance par ceux de son Ordre. Il n'avait qu'à en faire un choix et les coordonner; mais nous avons vu, par ce qu'il avait fait, combien il restait à faire : au lieu de lumière, c'étaient de nouvelles ténèbres amoncelées.
Il faut avouer que la Règle de Saint-Benoît, sous la plume de l'abbé de Rancé, apparaît toute autre que dans les commentaires qui en avaient été faits jusqu'alors , et cela par la raison qu'il se met en dehors de toutes les interprétations mitigées et relâchées. Il la dégage des nuages et la replace comme un phare lumineux sur le plus serein des promontoires. Il en pèse toutes les paroles, comme s'il pesait des pièces d'or ou des diamants. Son ton est si grave, si ferme, et en même temps si onctueux, si simple et si solennel, qu'on croirait entendre saint Benoît lui-même, environné de ses disciples, sous une grotte de Sublac. Les moines relâchés
(1) Voir la chaîne des Commentateur sur la Règle de Saint-Benoit dans le Commentaire de Dom Calmet sur la même Règle.
voulant combler l'abîme de l'intervalle qui était entre eux et leurs Pères, avaient adroitement diminué la hauteur de la Règle, pour dissimuler d'autant la profondeur de leur chute. Mais lui, esprit sincère et logique, en quête des origines, scrutateur des raisons premières, laissait les détails et les usages présents, se repliait en arrière vers les hautes sources, vers la pensée du législateur qu'il cherchait à saisir dans sa pureté native. Dans le conflit des opinions contraires, il s'attachait toujours à la plus sévère, comme à la plus conforme à la destinée du moine, destinée de pénitence et de larmes. D'ailleurs, il n'ignorait pas que l'âme de l'homme, comme la flèche lancée, tend toujours vers la terre par le propre poids de ses misères , et qu'il ne fallait pas craindre de surélever son essor, afin d'arriver juste au but.
Il n'y avait que deux manières d'expliquer la Règle de Saint-Benoît, ou dans le sens littéral que les mots font naître dans l'esprit, ou dans le sens relatif aux usages et aux pratiques plus ou moins anciennes. L'abbé de Rancé, à l'exemple des premiers Cisterciens, voulait qu'on revint à la lettre; les autres prétendaient qu'on devait tenir compte des coutumes tolérées depuis bien longtemps. Or, la lettre et les coutumes étaient presque partout en désaccord : de là des contradictions, des disputes, et finalement une confusion inexprimable. L'abbé de Rancé oppose constamment l'interprétation sévère, primitive, à l'interprétation relâchée et secondaire. C'est une antithèse continuelle. Nous croyons qu'en général il est dans le vrai.
En effet, une fois admis le principe chrétien de la chute de l'homme, de la mort d'un Dieu, de la réhabilitation par la peine et les larmes, le mystère douloureux de la pénitence ne devra se révéler nulle part d'une manière plus rigoureuse que dans les Instituts monastiques, qui ne sont que le résumé et la pratique de la perfection évangélique. On aura donc plus sûrement le sens de saint Benoît avec l'abbé de Rancé, qu'avec ses adversaires; car le sens de saint Benoît ne peut être que conforme à celui de l'Évangile dans sa partie transcendante.
Ce grand saint avait prescrit qu'en tout temps, et même durant les jeûnes, on servirait à table deux portions cuites, coda duo pulmentaria, afin que celui qui ne pourrait s'accommoder de l'un, mangeât au moins de l'autre, et ne fût pas réduit au pain sec. Mais que signifie le mot pulmentarium? Les moines relâchés l'interprétaient de manière à autoriser leur sensualité, et l'abbé de Rancé leur disait : « S'il faut prendre ce mot d'une manière vague, spacieuse et indéterminée, il n'y a rien que l'on ne fasse entrer dans la nourriture ordinaire des moines bénédictins , et ils